Soir

Soir.jpg

 

57. Partis vivre autrement


Un beau jour, il faut bien qu'ils s'en aillent nos chers parents, même si on veut les garder.


Maman.

Cette année-là (1960), en la Fête des Mères, je suis en prédication à l'extérieur et n'arrive qu'en fin d'après-midi à la maison.

Je m'excuse à maman de ne pas lui apporter de fleurs, comme ont fait mes deux soeurs et mon frère, au dîner.

"Ta présence est la plus belle fleur que tu puisses m'offrir."

Le lendemain, aux notes de l'Angélus du midi, elle s'affaisse près du poêle de la cuisine, elle était morte. Elle n'avait pas tout à fait 68 ans.

J'apprends la nouvelle à Shawinigan où je suis rendu.

Au salon mortuaire, un confrère aîné m'offre ses condoléances, et, en guise d'encouragement dans cette épreuve, me rappelle que des mères, il m'en reste trois: la Sainte Vierge, la Sainte Église et la Congrégation du Saint-Esprit.

Je le remercie de vouloir ainsi me consoler (c'est un saint homme, plein d'onction), mais je ne peux pas dire qu'il réussit. Maman est dans sa tombe, tout près.

La soeur d'un autre confrère le suit immédiatement. Elle m'embrasse et va s'asseoir, sans dire un mot.

Quelle différence, au point de vue consolation!

On peut manquer son coup, parfois, avec une bonne parole.

Par un geste d'affection, jamais.


Papa.

Il y avait eu une grosse tempête de neige la veille. Je vais voir un vieux Frère de chez-nous hospitalisé.

Au retour, je me dis:

"Je vais passer par la maison, et, s'il y a de la place à stationner (les bancs de neige sont omniprésents), j'arrête saluer papa en passant."

En effet, il y a une belle place, toute bien nettoyée; on eût dit qu'elle était là, spécialement pour moi.

Papa est à lire dans sa chambre. Nous jasons.

Avant que je ne le quitte, il se met une main sur la poitrine et me confie:

"Ça ne va pas bien du tout, mais ne le dis pas à ta soeur, pour ne pas l'énerver."

Ma soeur vit avec lui.

Là-dessus, je lui suggère de n'aller qu'à une messe, le lendemain, celle du soir, lui qui a l'habitude d'aller à celle du matin aussi. Je lui fais remarquer que de passer de la tiédeur du lit au froid extérieur, même si l'église est à côté, ce n'est pas bon pour lui, vu son état.

"Oui, j'pense que c'est ça que je vais faire, demain."

Je le quitte, en me disant qu'il ne serait pas tard, le lendemain, avant que je ne communique avec un de mes anciens élèves, médecin, pour lui faire part de mon inquiétude.

Je n'ai jamais pu le faire.

Quatre heures et demie du matin, ça cogne fort à ma porte:

"Ta soeur te fait dire que, si tu veux revoir ton père vivant, de te dépêcher."

Je me hâte en effet.

Regardant mon odomètre: 70 milles à l'heure sur le chemin Ste-Catherine. Une voiture est arrêtée. La seule réflexion que je me fais: "Ce n'est pas drôle d'être en panne à cette heure-ci du matin." Et je file. Mais la voiture n'est pas en panne: le feu est rouge!

J'arrive.

Mais, pour papa, le feu est vert. Il est parti. Je croise le médecin et le prêtre qui viennent tous deux, d'exercer leur profession.

J'entre dans la chambre.

Je le regarde.

C'est l'expression d'une grande paix.

Et à celui qui avait tenu à recevoir ma première bénédiction, je donne la dernière.

C'est le 2 février 1966, jour anniversaire de la naissance au ciel du P. Libermann.

À la messe des funérailles, il y a beaucoup de fleurs, à cause d'un mariage qui a précédé.

Et moi, qui ai toujours appréhendé ce départ, j'ai l'impression que c'est Pâques.

Je donne l'homélie.

En avant, sur la première rangée, une religieuse, ayant beaucoup d'estime pour papa, pleure, mais pleure!

 

À la réception qui suit:

"Qu'est-ce que vous aviez à tant pleurer?"

"Ah! moi, des affaires de même!

Je vous voyais, presque le sourire aux lèvres.

Connaissant la relation que vous avez toujours eue avec votre père, je pleurais pour vous et moi. C'est pour ça que je pleurais tant."

* * *
Jean, mon frère.

Celui que j'avais remplacé jadis comme servant de messe, et qui riait, en entendant le monologue de papa dans le tramway.

 

Garçon brillant, aux succès académiques certains.

Il rétablit, aux yeux de M. Gérard, la réputation de la famille Vigneault, puisque lui est fort en mathématiques. De plus, ses rapports d'examens à l'Université ne montrent aucune note inférieure à 94%.

 

Et voilà qu'à l'âge de 24 ans, en 3e année de Pharmacie, il sombre dans une maladie qui ne pardonne pas, la schizophrénie.

Un mot définit le reste de sa vie, au point de vue humain: désert. Pendant 34 ans.

 

Les dix premières années, c'est un "va-et-vient" entre la maison et l'hôpital. Au départ de la maman, cet hôpital devient sa demeure permanente; c'est St-Jean-de-Dieu, aujourd'hui Louis-Hyppolite Lafontaine, dont les Spiritains viennent de prendre la responsabilité de la pastorale, et où ils sont encore aujourd'hui.

 

Tout au long de ces années, je le visite régulièrement.

Quelqu'un qui ne sait pas sa maladie, ne peut la deviner. C'est un homme instruit, d'agréable commerce, et dont la générosité est connue de tous ses intimes.

Mais la minute que la liberté s'offre à lui, qu'il n'a plus la sécurité que lui offre l'hôpital, tout bascule et il est perdu.

 

Il n'y a pas d'explication. On comprendra plus tard.

Ce que je peux dire, c'est qu'après le désert, vient l'oasis.

C'est dans celui du Père qu'il entre, en 1984, âgé de 58 ans.

 

58. Et voilà que le jour baisse


Une religieuse âgée disait un jour à une postulante: "Ma petite fille, tout ce qui a une fin passe vite."

Ça a bien l'air que c'est vrai. Déjà!

Depuis trois ans, je suis rendu à la Résidence Le Roy, notre maison de Retraite, et je n'ai pas vu le temps passer.

Je la connais bien, cette maison, pour y avoir séjourné pendant 18 ans, alors qu'elle était la Maison provinciale et que j'y avais mon pied-à-terre comme animateur.

Ma voiture, alors, allait à 32 milles à l'heure. Aujourd'hui, je file à 80: ça décolle!

Ceci dit pour le temps parce que le reste est pas mal au ralenti.

C'est pour moi le soir, le temps du repos.

Je sens qu'il ne faut pas que je me force, mais ça ne me force pas de ne pas me forcer!!!

"Soixante-dix ans, c'est la durée de notre vie" dit le Psaume.

"Quatre-vingt, si elle est vigoureuse."

On rit pas! Quinze ans, depuis mon entrée dans l'âge d'or.

Oui, repos, dans la luminosité du soleil couchant pour ne pas dire couché.

Les matins glorieux sont passés depuis longtemps.

Passé aussi, le midi et sa lumière éclatante, jusqu'à nous aveugler parfois, et nous faire croire, dans le feu de l'action, que nous sommes propriétaires de tout.

C'est le soir maintenant.

On dit "l'âge d'or". C'est joli comme expression, mais ceux qui vivent cet âge savent bien qu'il n'est pas toujours doré, même auréolé de pilules.

Tout dépend de la facette sous laquelle on le regarde.

Incontestablement toutefois, la lumière du soir est plus douce, parce que tamisée, justement, par l'expérience des deux autres. Elle est à l'indulgence et à la tendresse, à l'acceptation de sa fragilité.

C'est la brunante!

Et parce que les choses sont vues de l'intérieur, elles invitent davantage à la gratitude et à l'action de grâce.

Et puis, c'est consolant de le penser:

"N'est-ce pas à la brunante

que naissent les étoiles?"

Andre2.jpg

Dans le pare-brise


Au début de ces pages, j'ai écrit que la route, dans mon rétroviseur, était beaucoup plus longue que celle du pare-brise.

À bien y penser, c'est le contraire qui est vrai.

Dans le pare-brise, c'est le chemin de l'Avenir qui se dessine toujours.

Et l'Avenir, pour chacun de nous, d'ailleurs, ne s'ouvre-t-il pas sur l'Infini?

 
Fin