Midi 3

 

47. Réceptions


Les ménagères de presbytère sont en voie de disparition, c'est certain.

N'empêche qu'elles ont joué un rôle de première importance, le temps qu'elles se sont dévouées pour leur curé.

J'en ai connu beaucoup et je leur lève mon chapeau.

Des fois, comme je l'ai mentionné, il y a de petites surprises.

Un après-midi d'hiver, dans la Beauce, il fait tellement mauvais sur la route que je suis contraint de me fier sur les poteaux de téléphone comme balises. Tout est blanc et je finis par prendre le fossé.

Heureusement, je ne suis pas loin du village et je n'ai aucun dommage, vu la neige abondante.

Je n'ai qu'à attendre la "gratte" qui m'envoie ensuite la remorqueuse.

Le lendemain, il ne fait pas beaucoup plus beau et ça ne me tente pas du tout de reprendre la route vers Québec.

J'en fais mention à la ménagère.

Elle regarde dehors. "Je pense que vous allez pouvoir repartir si vous le faites avant la noirceur."

C'est gênant d'insister.

* * *

C'est l'été, cette fois, en Mauricie.

Après un voyage poussiéreux et difficile, fourbu, je demande à la Madame si je peux prendre un bain.

"Vous voulez vous laver le différentiel?"

Je réponds oui, tout simplement, estomaqué par sa connaissance de la mécanique.

Eussé-je eu affaire au bedeau, que ma réponse eut été plus verte et plus détaillée.

 


48. Exposition I


Rimouski 1955
Pendant tout l'été, il y a, dans les différentes paroisses du diocèse, un Congrès eucharistique, clôturé à Rimouski même, par trois jours de célébrations. Véritable apothéose, présidée par le Cardinal Léger, le dernier soir.

Et, pendant ces trois jours, se tient une exposition, sous le thème "l'Eucharistie", où chaque communauté religieuse du diocèse a son kiosque et la possibilité de se faire connaître.

Je suis préposé au nôtre, donne des explications et passe des feuillets.

Dans l'après-midi du dernier jour, foule grouillante et chaleur écrasante, dans l'immense salle: on admire les différents "stands", on passe ses commentaires.

Le kiosque qui nous voisine représente l'Action catholique dans l'Église, par des mannequins qui sont bien naturels: pape, évêques, prêtres et laïcs. On n'en est pas encore tout à fait au peuple de Dieu, le Concile étant à venir. Mais c'est très beau.

J'ai chaud, et je suis fatigué. Je décide, pour un moment, de ne plus dire un mot, et, les mains derrière le dos, de me reposer un peu, immobile, les yeux dans le vague.

Deux jeunes filles viennent d'admirer le kiosque d'à côté. L'une d'elles, m'apercevant, se dit (je suppose): "Tiens, un autre mannequin". Et la première nouvelle que j'ai, elle a les deux mains dans ma barbe. Geste brusque de ma part, cri strident de la sienne, comme une femme qu'on égorge. Silence dans la salle, tout le monde me regarde, excepté elle et je n'ai pas le temps de lui demander son autographe.


49. Exposition II
L'Homme déchiré


C'est un instrument d'animation que quatre Communautés missionnaires, féminines et masculines, utilisent pendant une couple d'années, à travers la province: Missionnaires de l'Immaculée Conception et Spiritaines ? Pères Blancs et Spiritains.

C'est l'oeuvre des Scolastiques Pères Blancs.

Il s'agit d'une exposition en 20 tableaux sur les trois faims qui déchirent l'homme: celles du corps, de l'esprit et de l'âme.

Lhomme dechire.jpg

Les photos, en couleurs, sont d'une qualité exceptionnelle, avec références à la situation dans le monde et à l'Évangile.

Nous voyageons à deux voitures: la M.I.C., le P. Blanc et les bagages dans l'une, les deux membres de la Congrégation du Saint-Esprit dans l'autre.

Ça nous prend de la place pour nous installer: gymnases, grands parloirs, sous-sol de l'église, selon les possibilités.

Par groupes de 12 ou 15, nous accompagnons les élèves devant chaque tableau pour les explications et les réponses aux éventuelles questions.

Le soir venu, les religieuses se retirent au couvent de l'endroit (il y en a encore, en ce temps-là), les deux autres au presbytère.

Quelques fois, il arrive que des familles amies nous hébergent.

De l'Abitibi à la Gaspésie. Rien de moins.

L'accueil qu'on nous réserve est toujours très cordial et intéressé, sauf peut-être une fois où le curé nous reproche de manger au crochet de la Fabrique.

Je prends la défense du groupe:

"Comment ça, au crochet? Nous nous «désâmons» toute la journée, pour ouvrir l'horizon à vos jeunes, ça vaut bien quelques repas, il nous semble!"

Mais, c'est la seule fois qu'un nuage passe devant le soleil de nos rencontres.

Les réactions des groupes diffèrent de l'un à l'autre, et c'est toujours intéressant. Avec les jeunes, il ne faut pas se surprendre. Des fois, c'est dramatique et drôle en même temps.

Ma petite Soeur Spiritaine, avec un groupe de 9e année, est rendue au 18e tableau. C'est le plus beau: émotions, sentiments.

Elle s'y donne de tout coeur dans son exposé.

Un gars lève la main, après avoir vu les photos.

"Vous direz ce que vous voudrez, ma Soeur, les femmes d'icitte sont sacrement plus belles que celles de là-bas."

Oh, la la!

Les deux derniers tableaux sont vus, quasiment à la vitesse de Formule 1.

Elle m'arrive, très mécontente:

"Tes grands niaiseux, tu les prendras, la prochaine fois!!!"

 

50. Exposition III
Terre des hommes
Expérience unique dans les Annales de l'Animation missionnaire.

 

Elle dure l'espace de 3 étés: 1969-70-71, deux ans après l'Exposition universelle de Montréal, et sur le même site.

Les Communautés missionnaires sont invitées à avoir pignon sur Place et répondent oui.

La première année, c'est la Place des Continents qui devient ensuite Place du Soleil.

Quatre pavillons (Afrique ? Amérique latine ? Asie ? Océanie) à l'intérieur desquels des Guides, qui ont vécu dans les pays mentionnés, expliquent à ceux qui passent les différents objets ou symboles qui s'y trouvent.

À l'entrée du Pavillon d'Afrique, une immense carte du Continent, en coquilles d'oeufs de différentes couleurs, accueille les visiteurs.

Des animaux empaillés, dont un lion qui fait sursauter au détour, des instruments de musique, tout un village sculpté dans un bois du pays, et que d'autres choses, tout ça intéresse au plus haut point.

D'autant que nos hôtesses sont jolies dans leur robe bleu-poudre... c'est la première fois qu'on voit des Soeurs habillées de même!!

Dehors, le soir venu, sur une grande scène, au milieu de la place, avec des bancs tout autour, c'est souvent le spectacle de musique, danses ou chants qu'interprètent des artistes invités, originaires de l'un ou l'autre pays, dans une ambiance de fraternité qui sort de l'ordinaire.

Carrefour des nations, gens de toutes races et de toutes croyances, de toutes langues et de toutes cultures qui, pour un instant, oublient leur différence.

C'est peut-être ça qui est le plus beau!

Place du Soleil.

Unique expérience.

 

51.Du pareil au même


À Sorel, un soir chez ma cousine.

En attendant le souper, je vois des enfants qui jouent dans la cour, en bas, et je descends.

L'un d'eux, m'apercevant, a tellement peur qu'il en fait une indigestion: il venait de prendre son repas.

J'apprends la chose, et très malheureux de l'incident, je descends chez les parents, avec ma cousine, cette fois, pour m'enquérir de l'état de santé du petit qui semble remis de ses émotions.

Je dis au papa, un brave ouvrier: "Il m'arrive souvent d'impressionner les enfants, à cause de ma soutane et de ma barbe, mais jamais au point de causer pareille panique, il doit y avoir une raison."

"Oui, il y a une raison, oui, il y a une raison. La semaine passée, il a eu bien peur aussi; nous l'avions amené au zoo de Granby et il avait vu un gorille."

Je voulais une raison? Je l'ai!

 

52. Un homme averti...


Un samedi soir, au temps où il n'y a pas encore de messe "dominicale". Ce jour-là, le Vicaire frappe à ma porte.

"Je voudrais vous dire que nous avons un curé un peu original.

La présentation qu'il va faire de vous, demain, risque de vous surprendre, si vous n'êtes pas averti."

Je le remercie de me prévenir.

Au prône, le lendemain, le pasteur commence par aviser d'abord ceux de ses paroissiens qui viendraient au presbytère uniquement pour ses cigares, que les Soeurs les avaient fumés pendant la semaine et qu'il n'en aurait pas d'autres avant une quinzaine de jours.

Et les quelques religieuses présentes sont assises en avant.

Il enchaîne:

"On a d'la visite. C'est lui, il est là, dans l'choeur. C'est un Père du Saint-Esprit. J'pense pas qu'il soit le Saint-Esprit, par exemple."

Et du haut de la chaire, à distance, il me crie:

"Êtes-vous le Saint-Esprit?"

"J'ai jasé avec lui sur la galerie hier soir, il a bien du bon sens, on dirait pas qu'c'est un Père. Il vient vous parler. J'sais pas au juste ce qu'il va vous dire, mais j'sais ce qu'il vient faire. Il vient quêter. Donnez-y pas tout, laissez-en pour la Fabrique.

Le Très Saint Père va maintenant vous adresser la parole."

Je me dis à moi-même: "Arrange-toi, maintenant."

L'étonnant dans tout ça, c'est que personne ne rit, personne ne bronche.

Comme quoi, on s'habitue à tout.Même à l'humour!

 

53. Des curés et des chiens


C'est un secret pour personne de ceux et celles qui me connaissent, j'aime beaucoup les chiens.

Quand il y en a dans les presbytères, je fais connaissance avec eux, ce n'est pas long.

Trois petites aventures.

* * *

Il y a deux mois, à cet endroit, le personnel du presbytère est victime d'un hold-up.

La ménagère manque mourir de peur.

Le curé décide donc de se "greyer" d'un chien, un chien japonais: énorme bête à l'allure peu rassurante. Je ne connais pas cette race.

"Ne remuez pas, laissez-vous sentir et ça va être correct."

Le chien tourne autour, me "hume" et c'est correct.

Le soir, pendant la veillée, je suis à la cuisine avec la ménagère. Le curé est en réunion. Pas de problème, mon ami japonais est à côté de moi et je le flatte.

Le curé revient, on prend un petit lunch et je monte me coucher.

 

Le lendemain (je me lève toujours tôt), à peine ai-je mis le pied sur la première marche de l'escalier que j'entends un grognement Apeurant. Il est là, au bas, et me regarde; il n'est pas question de continuer la descente.

Je dois attendre le réveil du Vicaire pour aller déjeuner.

Que c'est donc fragile, parfois, l'amitié!

* * *

Après la messe du soir, je m'amuse à lancer un petit bâton au chien qui me le ramène aussitôt. C'est une grande bête à poil long et fauve.

Des fois, en le rapportant, il ne veut pas le lâcher; je fais mine alors de ne plus vouloir jouer. Il le laisse tomber et me regarde. Ça dure un bon moment.

Le presbytère est vieux, les portes des chambres auraient besoin d'être ajustées, le chien couche dans la maison.

Deux heures du matin. Il a repéré la mienne et n'a pas de peine à en ouvrir la porte, dressé sur ses pattes.

Dans le lit, le chien, les oreillers, les draps, le Père, la couverture... ça se débat. Il ne me voulait pas de mal, il voulait jouer.

J'ai l'heur de m'en débarrasser.

Deux heures du matin; ça m'apprendra!

* * *

Cette fois: deux chiens, un gros et un petit. Le midi, dans une grande assiette, le curé leur sert la pitance. Le gros prend toute la place. Le petit, alors, va à la fenêtre et jappe. Le gros va voir alors ce qui se passe dehors. Pendant ce temps, le petit revient vite à l'assiette et en profite.

 

Le curé me dit: "C'est toujours comme ça, le gros ne se dompte pas." À mourir de rire!

* * *

Et pour finir, il n'y a pas de chien.

 

Je sonne. Le curé vient répondre, mais n'ouvre la porte qu'en l'entrebâillant et, d'un air sévère:

"Vous savez, quand un missionnaire arrive dans une paroisse, on ne sait jamais sur quel numéro on va tomber."

J'ai de la place à me passer le bras et lui mets la main sur l'épaule.

"Savez-vous, M. le Curé, que c'est exactement la même chose pour nous autres?"

Éclats de rire et porte grande ouverte.

C'est bien difficile d'enseigner la grimace à un vieux singe!

 

54. In'Afu


C'est un drôle de nom.

Ina veut dire Saint et Afu veut dire Brise.

Avec l'élision, ça fait In'Afu.

Sainte-Brise ? ou ? Saint-Esprit.

C'est en une des langues du Nigéria.

La Révolution tranquille, au Québec, donne naissance à beaucoup de changements qu'on peut interpréter de différentes façons.

Pour ce qui est de l'Animation missionnaire, elle rend plus difficile l'accès aux maisons d'éducation, en raison des nouveaux programmes et horaires, dans lesquels on a plus de peine à imaginer notre présence.

Et il y a ce vent de laïcité qui se lève et amplifie les préjugés qu'on peut avoir sur nous, gens de la cléricature, à tort ou à raison.

Nous nous disons donc qu'après être allés si longtemps vers les jeunes, l'heure est peut-être venue de renverser la vapeur, et de faire en sorte que ce soit eux maintenant qui viennent vers nous, ceux qui le voudront bien.

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Et germe l'idée d'un endroit, en campagne où nous pourrions les recevoir.

Avec l'aval des Autorités, nous cherchons et finissons par trouver une ferme que nous transformons en Centre de réflexion chrétienne et que nous baptisons

In'Afu
à Saint-Esprit de Montcalm, diocèse de Joliette, à 50 kilomètres de Montréal. 1972.

Nous sommes cinq: 2 soeurs et 3 prêtres, tous de la Congrégation du Saint-Esprit.

Et ce n'est qu'après le contrat d'achat que nous réalisons être dans la localité du même nom. Hasard, avec un H majuscule!

Notre arrivée au rang Montcalm, à deux kilomètres du village, n'est pas sans susciter un certain étonnement de la part de quelques-uns qui se posent la question:

"Des Pères et des Soeurs, ensemble dans la même maison, seraient-ils des Apôtres de l'Amour Infini?"

Le curé (qui fut mon confrère de classe en théologie) les rassure en leur disant que oui, mais pas ceux et celles à qui ils font allusion.

Ce même curé nous invite, un beau dimanche, à nous présenter nous-mêmes.

Nous le faisons en assurant la célébration: présidence, animation, lectures, chants, homélie: ça adonne bien, nous sommes cinq.

Nous leur disons qui nous sommes, ce que nous venons faire chez eux, et ce qu'ils sont en droit d'attendre de nous, en ajoutant que nous aurons bien besoin d'eux.

À partir de ce moment-là, le courant de leur sympathie pour nous ne cesse de grandir, surtout de la part de nos voisins immédiats.

Au cours de notre installation, Michel Quoist, écrivain français bien connu, vient nous rendre visite.

Au livre des visiteurs que nous lui présentons, il laisse:

"N'organisez pas de trop.

Faites jaillir une source.

Si l'eau est bonne,

Beaucoup viendront y boire."

Beaucoup sont venus et viennent encore.

Les jeunes cherchent. Ils ont besoin de quelqu'un pour les accompagner et les aider dans le labyrinthe des questions qu'ils se posent et des réponses qui s'offrent à eux de toutes parts.

 

Bien que passé maintenant à une direction laïque (1995), le Centre n'en garde pas moins l'esprit qui a présidé à sa fondation, et le but que la première équipe s'était donnée: permettre aux jeunes de se rencontrer en dehors de leur milieu, et de prendre le goût de vivre leur foi en Dieu de façon plus radicale et plus engagée.

Mon séjour de deux ans à In'Afu, en tant que membre de la première équipe, compte parmi mes beaux souvenirs. Et notre joie est grande de voir que la Barque vogue encore après 28 ans. En y montant, nous nous étions dit ne pas savoir où elle nous mènerait.

Depuis le temps, elle a changé souvent d'équipage et est maintenant en haute mer, mais elle a toujours le même Timonier.

C'est notre espérance de la voir arriver à bon port, qu'elle soit bercée ou ballottée par les flots.

 


55. Pelerinage aux sources
Des changements.


Après vingt ans de circulation dans les collèges et deux de séjour à In'Afu, je demande une année sabbatique, pendant laquelle il me serait loisible de retourner en Afrique. Ma demande est jugée raisonnable.

Je me prépare donc, en pensant que je ne verrai pas les conditions de vie d'autrefois. C'est sage, car, à part le soleil, la chaleur et la nature, je ne reconnais pas grand'chose.

Le premier soir: un bruit de génératrice, et toutes les lumières s'allument.

Le lit, dans ma chambre, n'a plus de moustiquaire car, maintenant, portes et fenêtres sont soigneusement grillagées. Même un lavabo et une douche dans cette chambre.

Le matin, au réveil (c'est dimanche), j'aperçois par la fenêtre une dizaine de voitures alignées près de l'église; je n'en reviens pas.

Mais la bénédiction des bénédictions: les toilettes à l'eau dans la maison!

Je leur dis, aux confrères, en faisant allusion à l'araignée de mon commencement.

Un peu plus tard, sur la route, un homme me sourit: "C'est vous qui m'avez baptisé."

Et il se nomme, en me donnant la date.

Je vérifie dans les registres: c'est bien vrai.

En 1951, alors qu'il avait 14 ans.

Quelle mémoire!

* * *
Roselyne.

Je cherche à rencontrer des gens avec lesquels j'ai travaillé. C'est ainsi que je revois Michael, le maître d'école et Joseph, le catéchiste, mon compagnon des voyages en brousse.

J'ai grande joie à boire avec eux le vin de palme et à grignoter la noix de cola.

Il me faut aussi retracer Roselyne.

Elle avait cinq ans lorsque je suis arrivé à Utonkon, et neuf quand j'en suis parti.

"Cûte à mort" avec sa tête tressée et ses petites robes à pois rouges ou bleus.

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Roselyne à gauche

 

 

 

 

Et vaillante, à part ça; je vous assure qu'elle les frottait, les chandeliers de l'autel, le samedi matin, avec des limettes.

Elle était première en catéchisme, et comme on vivait alors à une époque où on s'attachait volontiers aux "forts en religion" elle était mon amie.

Combien de fois ne l'ai-je pas hissée sur un haut tabouret, et ne lui ai-je pas chanté la sérénade?

Elle souriait, et, sans comprendre, bien sûr, appuyée sur ses deux petits bras, dans un geste essentiellement féminin, elle se renvoyait la tête en arrière.

Je vous le dis: "Cûte à mort".

 

Et le jour de mon départ définitif, elle était venue déposer à mes pieds une calebasse de fruits, parsemée de fleurs de bougainvilliers puis elle s'était enfuie, mais pas avant que j'aie eu le temps d'apercevoir deux larmes couler sur le chocolat de ses joues.

Alors, vous comprenez, Roselyne, il me faut la retracer.

Je finis par réussir, et j'arrive chez elle.

Quelle surprise, de sa part!

 

Bien sûr qu'entre une fillette de 9 ans et une maman de 5 enfants, entre un homme de 31 et un de 55, il y a une marge.

Mais nous nous reconnaissons, et, le plus drôle, c'est que je la revois dans ses petites filles.

"Je vous reconnais" qu'elle me répète, "je vous reconnais, vous n'avez pas vieilli".

(Elle n'était pas rien que "cûte" elle était fine aussi!!!) "Vous me chantiez des chansons et votre soeur m'avait envoyé des boucles d'oreilles".

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Roselyne à ma gauche, Sylvester à l'extrême droite

 

Elle est intarissable. Infirmière diplômée, elle s'est mariée à Sylvester, chic bonhomme, principal d'école, qui s'amuse de voir son épouse ressasser tant de souvenirs.

Et, à son tour, il me raconte la terrible guerre du Biafra, alors qu'ils doivent fuir dans la forêt, et changer de gîte tous les 15 jours avec leurs deux bébés d'alors.

En les écoutant, je réalise qu'ils sont restés d'excellents chrétiens, ayant à coeur la bonne éducation de leurs enfants qui s'approchent de moi, voyant que je suis ami avec papa et maman. C'est drôle.

 

Sylvester me sert à boire et Roselyne me montre ses albums.

Deux heures qui me paraissent 5 minutes. En revenant à la Mission, je suis peut-être rouge de poussière en dehors, mais tellement heureux en dedans!

* * *

Au terme d'une visite de trois jours chez un confrère, Blondin, nous sommes sur le point de partir pour la Mission voisine d'où je venais.

 

Une dame âgée, ayant appris que nous retournions à cet endroit, demande à Blondin s'il y avait de la place pour elle.

"Bien sûr, c'est la moindre des choses" qu'il lui fait. Il est gentil, Blondin, et se retournant vers moi: "Nous allons la faire asseoir entre nous deux, vu son âge, n'est-ce pas".

"Bien sûr, c'est la moindre des choses."

 

Les ignames ayant été placées dans la boîte de la camionnette (les Africains ne voyagent jamais à lège), nous nous installons sur la banquette avant, serrés, tous trois.

La Madame est en verve, elle jase, raconte un tas de choses que Blondin comprend, moi pas, je ne fais que sentir, d'autant plus qu'elle dodeline de la tête continuellement et que la queue de son turban me passe sous le nez toutes les trente secondes.

Air de sapin de mon pays, où es-tu donc rendu?

Et je ne parle pas des virages qui accentuent la promiscuité.

Une demi-heure se passe et voilà que la faim la prend, elle ne peut attendre. Le plat qu'elle a entre les pieds monte sur ses genoux et se découvre.

Je sens le besoin de regarder le paysage, même si c'est bon à s'en lécher les doigts. Phalanges, phalangines, phalangettes, tout y passe avec un bruit de "savouré".

Trente minutes, que ça dure, pendant lesquelles le chauffeur s'agrippe à son volant, et moi, à mes souvenirs.

Mais le clou, c'est quand, à la fin du repas, notre passagère n'a d'autre alternative que de s'essuyer les mains sur le tableau de bord.

Les cheveux de mon compagnon se dressent sur sa tête, mais il ne dit rien, il est vertueux, Blondin.

Quant à moi, si je suis vivant, aujourd'hui, c'est qu'on ne peut pas mourir de rire. C'est si drôle quand c'est la voiture d'un autre.

Rendu à destination, j'entends "J'me ferai pu r'pogner".

C'est la moindre des choses!

Les changements matériels que je vois en commençant mon pèlerinage, ne sont rien en comparaison de ceux que je découvre au fur et à mesure de ma visite.

 

Au terme de mon séjour, j'en écris la relation: C'est plus difficile d'être missionnaire en 1975 qu'en 1950.

 

D'une pastorale d'organisation, de direction et de présidence, on est passé à celle de l'écoute, de l'accompagnement et du "vivre avec". Dans la ferveur d'une homélie ou le dialogue d'une réunion, c'est très joli, mais dans la réalité des implications et des exigences, ça résonne autrement.

La cohabitation des cultures, ce n'est pas si simple que ça. Pas plus, du reste, que ne l'est l'insertion de la Foi dans une culture donnée.

Trois questions, entre mille.


  •  La Mission a souvent été vue sous le signe de l'Envoi et il doit encore en être ainsi, mais n'est-ce pas, maintenant, parce que les nouvelles Églises appellent? Et de ce fait, les missionnaires ne sont-ils pas encore nécessaires, parce que désirés?
  •  L'Africanisation de l'Église peut fort bien différer selon les points de vue, mais reste nécessaire. Lequel de ces points de vue va prévaloir?
  •  La pauvreté évangélique des chrétiens et surtout de ceux qui sont à leur tête, comment va-t-elle s'enchâsser dans cette mentalité immémoriale de faste et de grandeur, quand il s'agit des chefs et des leaders?

Autre chose est d'identifier les eaux, autre chose de surnager une fois qu'on est dedans.

 

C'était plus facile en 1950. Le regard posé sur nous, alors, n'était pas le même que celui d'aujourd'hui, plus scrutateur.

 

Et puis, il y a le facteur temps. Nous, les Blancs, nous disons: "Le temps, c'est de l'argent". C'est peut-être notre aberration d'avoir grand'peine à le prendre.

 

Parmi les changements les plus marquants que je constate: la nouvelle relation entre les missionnaires et leurs ouailles, faite d'égalité. La maison du missionnaire est devenue lieu de Rencontre où l'on échange sur tout et sur rien, mais c'est envahissant.

 

Sur un ton mi-sérieux, mi-badin, le curé à son catéchiste: "Ambroise, tu me fatigues, tu m'énerves, tu ne peux pas savoir comment, va donc chez l'diable."

"Oui, mon Père, et une fois rendu, j'attendrai que vous veniez m'y rejoindre."

N'est-ce pas merveilleux?

 

Et, il y a la solitude. Là où nous étions deux ou trois, autrefois, il n'y a plus qu'un seul. En plus de la Foi, il faut des nerfs solides, une certaine philosophie de la vie, le sens de l'humour et une grande simplicité qui permet de rire de soi et de ne pas se prendre pour un autre.

Tout ça, nos confrères l'ont: je leur rends hommage et je les remercie.

 

56. D'une culture à l'autre


Au point de vue nombre de membres, la Congrégation, en ce début de troisième millénaire, est sur le point de basculer du Nord au Sud. C'est un signe des temps.

Mais les deux hémisphères, se rapprochant l'un de l'autre, ont beaucoup à s'apporter.

Nous sommes allés, ils viennent.

Un confrère africain passe deux ans, ici, pour nous aider dans l'animation.

À table, un jour, il nous dit:

"Au Québec, il y a une chose que je ne comprends pas et que je ne comprendrai bien jamais."

"Que tu ne comprennes pas, ça va, mais que tu ne comprendras jamais, c'est plus grave; qu'est-ce que c'est, pour l'amour?"

"C'est votre énervement devant le passage du temps. Pouvez-vous me dire ce que cela peut faire d'avoir 20, 60, 80 ans?

Bien souvent, rendus à un certain âge, vous autres, vous voilà inquiets.

Vous voulez vous rajeunir.

Vous persistez à vouloir accomplir des choses que vous faisiez autrefois, mais que vous avez de plus en plus de difficultés à réaliser.

Vous avez la hantise des rides et des cheveux qui grisonnent, et pendant ce temps-là,

vous oubliez de vivre."

Nous nous regardons, en pensant que ce discours n'est pas complètement dénué de vérité.

Et comme jadis, nous avons trouvé étranges certains morceaux de sa culture, de même est-il surpris à certains aspects de la nôtre.

 

Il est, par exemple, scandalisé de constater qu'aux institutions financières, on donne des noms de Saints.

Caisse populaire St-Çi et St-Ça.

On a du plaisir, en pensant à la surprise qu'il aura en découvrant

"Les loisirs de l'Immaculée Conception" sur Papineau ou "La boucherie du Sacré-Coeur" de la rue Ontario.

 

L'hiver dernier, un autre confrère africain voit un chien habillé; il en rit aux larmes, et longtemps.

Du jamais vu... en Afrique!