Matin 3

 

20. Catastrophe - Bénédiction


Ça arrive à tout le monde, et c'est très désagréable, mais pour moi, c'est la catastrophe: le mal de dents.

À la fin de ma deuxième année de théologie.

Le dentiste de la Communauté se dit complètement impuissant: même pas capable d'entrer le petit miroir, pour l'examen.

Heureusement, il connaît un grand spécialiste à Montréal qui, en plus d'être dentiste, est docteur en chirurgie plastique: Hamilton Baxter, de l'hôpital Royal Victoria. Si quelque chose peut être fait à mon sujet, c'est lui. Il m'y réfère.

J'arrive. Un bel homme, jeune encore et toujours souriant, même que dans son entourage, on l'appelle "Happy Baxter".

De ses doigts, il me pianote les tempes et les joues et me dit que ce n'est pas grand'chose; c'est certainement pour me mettre en confiance, car c'est quelque chose!

À l'hôpital même, on me prépare pendant deux jours. Je suis fort et n'ai que 23 ans.

La salle d'opération! Le docteur n'est pas seul, ils sont cinq ou six autour de lui.

La valve du chloroforme s'ouvre (c'est ainsi autrefois), j'entends le bruit d'instruments qu'on brasse et une question à laquelle une garde répond "Yes"!

Et je vois un gros "Yes"; il se fractionne en beaucoup de petits qui, eux, s'en vont, de tous bords et de tous côtés, hors de mon champ de vision.

Il est 14 heures en ce 29 juin 1943.

Une lampe tamisée, une garde près de mon lit où je repose enturbanné (et comment!), je me réveille: 23 heures!

"Je voudrais voir mon père."

"Oui, oui, il s'en vient."

Bien sûr qu'il vient, mais seulement le lendemain, à bonne heure, le matin.

Et plus tard, le Dr Baxter, accompagné de deux infirmières, arrive à son tour.

Je n'oublierai jamais cette scène.

Ils arrivent tous les trois, lui se place à ma droite, les deux autres, à ma gauche. Je suis surpris de le voir sérieux, même tendu: ce n'est pas "Happy Baxter".

Il met doucement la main sur mon pansement et me regarde intensément:

"Essaye donc d'ouvrir la bouche."

ET J'OUVRE LA BOUCHE!

Oh! alors!

Se retirant d'un pas, il me regarde, en souriant cette fois, fait un salut aux infirmières en face de lui, met une main au pied du lit, saute par-dessus et sort en courant dans le corridor. Il avait réussi.

Je n'oublierai jamais.

En géométrie, mettre une "penture" à un angle pour l'ouvrir, ça ne se fait pas!!

En chirurgie plastique, oui.

C'est ce qu'il a fait pour ouvrir la mâchoire.

En tintalum, ce métal qui ressemble le plus à l'os humain.

La garde me demande, en me présentant un miroir: "Voulez-vous voir?"

C'est très émotionnant de se voir la langue au complet quand, depuis 23 ans, on n'en a toujours vu que le bout!!

Mais, ce n'est pas fini: les dents à arracher: celles qui sont malades, et les autres qui n'ont pas grand'place, vu l'espace restreint. On m'amène encore à la salle d'opération, mais je suis trop nerveux: il faut encore l'anesthésie générale. On attend quelques jours et la "cérémonie" dure trois heures.

Et le menton à faire!

Ça, j'en ai connaissance, car il n'est plus question de chloroforme, j'en ai assez eu depuis trois semaines: c'est l'anesthésie locale.

Il faut dire que le menton est déjà prêt à être fixé, fabriqué à partir d'empreintes prises avec des carrés de cire chaude, pour vérifier l'élasticité de la peau.

C'est maintenant un travail de sculpture: marteau et ciseaux qui font des coches dans l'os pour permettre aux pointes du nouveau menton d'y pénétrer.

Quatre heures! On recoud et c'est fini.

Merci, mon Dieu! La catastrophe qui s'avère, en fin de compte, bénédiction.

Merci, Dr Baxter. Il me demande en dernier, dans son français à lui:

"Toé, là, tu vas toujours faire ton job dans l'église. Tu vas être là, devant, et le monde, i vont te r'garder. Tu veux-tu que je mette une plaque de l'autre bord, pour que les deux côtés i soyent pareils?"

"Vous êtes bien bon, mais si ce n'est qu'une question d'esthétique, on va laisser faire."

Il sourit, sans insister.

La télévision n'étant pas encore arrivée, je ne peux ajouter ce que plus tard, je dirai souvent aux élèves, dans mes tournées de collèges: "En me regardant, n'essayez pas d'ajuster votre appareil, ça vous distrairait et ce serait peine perdue."

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Un mois et demi d'hôpital et je perds quarante livres dans la bagarre!

 

 

 

Après un repos de quelques jours dans ma famille, je retourne à St-Alexandre pour apprendre ma nomination comme professeur d'Éléments latins et sous-directeur au Petit Séminaire.

J'entends encore le Supérieur me présenter aux jeunes: "Voici votre nouveau sous-directeur, fraîchement rafistolé."

 

21. Sur la voie d'évitement


Être nommé professeur et surveillant, ça retarde aux Ordres, mais c'est une expérience très enrichissante; pour moi, elle dure deux ans, et j'en garde le meilleur souvenir.

En classe, j'aime beaucoup mes élèves et, le samedi matin, quand je juge que la semaine a été bonne, c'est la lecture d'un texte de Félix Leclerc, pris dans l'un ou l'autre de ses trois premiers livres: "Adagio", "Allegro" et "Andante".

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Ça dure une heure et les jeunes en raffolent. En ce dernier jour de la semaine, ils regardent toujours si, dans ma pile de livres, se trouve mon Félix.

Il y a aussi les sports: le baseball, bien sûr, mais aussi le hockey où je suis gardien de buts, avec un masque, pour ma nouvelle margoulette.

Et comme on doit garder notre soutane, retroussée en avant, mais qui tombe en arrière, c'est bien commode pour stopper une rondelle qui aurait eu l'outrecuidance de passer entre les jambières.

Et, finalement, le dortoir, où j'en ai 77.

On peut dire que j'ai de l'autorité. Une autorité qui, un jour, toutefois, subit une grave blessure. Après avoir remarqué, depuis un certain temps, que quelques uns retardent à se lever, d'une voix forte et grave, je tiens à tous, assis dans leur lit, ce petit discours.

"Il y en a parmi vous qui continuent à se prélasser, malgré le signal du réveil.

C'est inacceptable.

Vous voyez cette cloche? (J'étais allé la chercher au parloir). Demain, vous allez l'avoir dans les oreilles, si jamais vous ne vous levez pas."

Signe de croix. Position horizontale. Fermeture des lumières. Il ne reste que les veilleuses.

Attendant que tous s'endorment, je fais ma ronde entre les lits, en disant mon chapelet.

D'habitude, c'est le bruit qui dérange, mais ce matin-là, c'est le silence qui attire l'attention du Directeur, à l'étage plus bas.

Se demandant ce qui se passe, il monte au dortoir pour constater que tous dorment encore. Il préside lui-même au réveil et attend que les jeunes soient rendus à la salle d'étude, avant de frapper à ma porte.

Est-il malade?

Non, il n'est pas malade.

Il est encore dans les bras de Morphée, à côté de sa grosse cloche!

C'est gênant, le soir suivant!

  
22. Le Petit Poisson Blanc

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C'est un lac à environ 80 kilomètres au nord d'Ottawa. Chaque été, nous y passons quelques semaines, à notre camp.

Décor de rêve!

L'eau est verte, et d'une transparence!

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Petits sentiers dans la forêt, tremplin, chaloupes, canots à huit passagers, plage sablonneuse à proximité.

Et tout autour, les montagnes et les autres lacs, pour les excursions avec portages.

Après les mois d'étude, c'est l'endroit, pour nous, qui s'apparente le plus au Paradis! Nous nous détendons, vous vous détendez, ils se détendent!

Et, pas question de soutane, si ce n'est pour la messe du matin.

Nous les plaignons, les Scolastiques d'une autre Congrégation ayant pignon sur le même lac, et qui, eux, passent parfois devant notre camp, ramant, tout de noir vêtus.

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Vous comprenez que chez les gais lurons que nous sommes, il s'en passe des choses, et j'en fais souvent les frais.

Un après-midi, en canot, nous sommes à l'autre bout du lac et voilà que le vent s'élève. Je n'aime pas trop ça, et les autres n'ont pas de peine à me convaincre que ça peut être dangereux de continuer avec une embarcation trop chargée.

Ils me donnent des bagages et me voilà sur la route, comme un mulet: un trajet d'au moins cinq milles.

Ils sont arrivés depuis longtemps quand ils m'accueillent avec le sourire, et les quolibets d'usage.

Autre chose qui se passe.

Nous dormons en dortoir, mais comme j'ai le sommeil bruyant, on me demande de monter au-dessus de la cuisine, une espèce de grenier à aire ouverte, d'où j'ai une vue sur tous les lits qui sont en bas, et comme le son n'a pas tendance à descendre, ça dérange moins les confrères.

J'accède à mon appartement par une échelle.

 

Un beau soir, au cours d'une promenade, on m'offre de la gomme; je n'ai pas coutume d'en mâcher, mais pour une fois.

Et il me semble que mes compagnons sont plus gentils que d'habitude.

Au retour, petit bout de récréation encore, prière et couvre-feu. Je monte.

Mais voilà qu'au bout de quelques minutes, un besoin intérieur, qui n'a rien à voir avec la spiritualité, commence chez-moi à se faire sentir.

Je me lève, et comme j'ai coutume de faire, je tâte du pied le premier barreau de mon échelle... mais il n'y a plus d'échelle.

Croyant que cette dernière a glissé, et, comme dans un souffle, pour ne pas rompre le silence, me penchant au-dessus du dortoir, je demande au premier confrère du bord de venir me la replacer.

"André, je pense que tu rêves."

"Il va se casser les jambes s'il ne fait pas attention, lui-là."

Et je vois des lits qui commencent à être secoués par le rire. Je réalise alors que c'est un tour et que la gomme était laxative.

D'un langage assez vert, merci (il n'est plus question de souffle), je leur dis ce que je pense, tout en enlevant les planches qu'il y a, sur une autre échelle, au grenier, mais ça prend du temps et le mal se fait!!!

Le lendemain, au déjeuner, le P. Directeur:

"Messieurs, hier soir, nous ne nous serions pas dits dans un Scolasticat, même en vacances, nous nous serions dits dans une caserne.

Vous êtes tous des troupiers, et vous, M. Un tel, vous êtes le chef.

Conséquemment, pour tous, il n'y aura pas de baignade pour les trois prochains jours."

Ça s'adonne que M. Un tel, c'est celui qui pensait que je rêvais!!! C'est un autre qui m'avait enlevé l'échelle, mais celui-là n'a pu jouir de son coup, s'étant endormi avant le show!

Et connaissant notre P. Directeur, nous savons bien que sa bonté va prendre le pas sur son autorité. La punition est en effet levée au bout d'une demi-journée!

Et encore.

Nous sommes trois en chaloupe dont le confrère de l'échelle.

Je ne sais comment il fait son compte, mais il laisse tomber son dentier dans le lac.

"Arrête, arrête" qu'il crie au rameur.

"C'est pas l'temps d'arrêter, tu ne vois pas l'orage qui s'en vient?"

Rendu au camp, je m'empresse de dire aux autres: "Posez-lui des questions, faites-le parler, il n'a plus de dents."

Et le jour suivant, les mains derrière le dos: "J'ai trouvé ton dentier".

Il me regarde, les yeux ronds.

J'ai la preuve en main: une mâchoire de vache ramassée dans un champ voisin!!!

Malgré les petites histoires qui précèdent (il y en aurait bien d'autres), il ne faut pas croire que notre séjour au Petit Poisson Blanc n'est que tours, facéties et balivernes.

 

Il y a les moments de silence, de prière, de lecture et de repos, dans une nature bien propre à élever l'âme.

Y a-t-il quelque chose de plus beau à entendre que le piccolo des huards à la barre du jour? Ou la conversation que se font les grenouilles et les cigales, avant de se mettre au lit?

Et que dire des sources ensoleillées, de la fraîcheur des sous-bois, du gentil clapotis des vagues, s'éteignant sur la berge?

Et les soirs de lune! Ah! les soirs de lune! Nous allons quelques fois, en barque, admirer les feux de camp des vacanciers, tout autour. Il m'arrive alors de chanter "la Tyrolienne" que les montagnes répercutent.

"Dans les montagnes gigantesques
À travers les étroits sentiers
Parmi les sites pittoresques
On voit guides et muletiers.
Leur frayeur, sentant le silence
Retentit à tous les échos
Accompagnée, bien en cadence
Par les voix, et le son des grelots! Ti ul la la outi".

Et puis, comme à tous les soirs, c'est le chant à Marie.

"L'ombre s'étend sur la terre
Vois tes enfants de retour
À tes pieds, auguste Mère
Pour t'offrir la fin du jour.
Ô Vierge tutélaire, ô notre unique espoir
Entends notre prière, la prière et le chant du soir."

Après pareilles vacances, comment ne pas être revigorés?

  
23. Au Chemin Daulac


Le Noviciat déménage de Limbour à Lac-au-Saumon en 1941 et le Scolasticat, de Limbour à Montréal, en 1943.

Après mes deux années comme professeur et surveillant, c'est donc vers le Chemin Daulac, au flanc sud de la montagne, que je me dirige pour la fin de mes études en théologie.

Maintenant, les cours se donnent au Grand Séminaire pour les "théologiens" et au Séminaire de Philosophie pour les autres. Nous sommes une trentaine.

Comme c'est à proximité de notre maison, nous faisons, tous, le trajet à pied.

Le décor a changé: les trottoirs et un petit tennis, plutôt que les grands espaces de St-Alexandre.

A changé aussi, le Directeur.

Plus âgé que le précédent, il est "tatillon un tantinet". Saint homme au demeurant, il veut notre bien et rien ne lui échappe.

Un après-midi, en fin de promenade, deux confrères racontent:

"Imaginez-vous qu'on était sur la rue Ste-Catherine: qui voit-on venir? Le P. Directeur, les yeux fermés ben durs. Il est passé entre nous deux, il ne nous a pas vus." Et de rire!

À la conférence du soir, le Père (après avoir essuyé ses lunettes avec ses doigts, on n'a jamais compris comment il pouvait voir clair, après) commence:

"Je vous avais pourtant demandé de ne pas utiliser les rues les plus achalandées pour votre promenade. Pas plus tard que cet après-midi, sur la rue Ste-Catherine, je suis passé entre deux de vous, ils ne m'ont pas vu!"

Le bon Père n'a jamais dû comprendre l'éclat de rire qui a suivi.

À Daulac, aussi, nous avons un factotum, un homme de tous services, c'est M. Eugène qui demeure avec nous.

Nous l'aimons bien, M. Eugène, il est gentil et jovial.

Un jour de Mardi-Gras, il me crie:

"M. Vigneault, M. Vigneault, venez voir qui s'en vient sur le trottoir: le Mardi-Gras et le Mercredi des Cendres."

Je m'approche et j'aperçois mon ancienne institutrice des cours privés, grande femme à forte taille, comme on dit poliment, et, à côté, maman, toute frêle, toute menue, qui trottine ses 85 livres de poids.

Vu les circonstances de temps, on ne peut pas dire que ce n'est pas drôle comme remarque, et je ris avec lui, pour ajouter ensuite:

"Le Mercredi des Cendres, c'est ma mère ça."

Tête d'Eugène! Il m'avoue plus tard:

"J'aurais voulu me voir en Alaska!"

  
24. Enfin


Le jour tant attendu de l'Ordination arrive: je n'ose pas y croire, mais c'est vrai.

La veille, j'ai peine à m'endormir; il y a une pensée qui me bouleverse, celle de dire la messe demain, après-demain, tous les jours de ma vie, moi qui, si souvent, ai douté de pouvoir accéder à ce bonheur.

À la cathédrale de Montréal, nous sommes trois à recevoir l'onction, même si nous n'avons pas fini la théologie; c'est un privilège, en effet, réservé à ceux qui ont 26 ans d'âge, de la recevoir au début de la 4e année.

Mgr Joseph Charbonneau, archevêque, préside la cérémonie, lui qui devait mourir exilé, quelques années plus tard, pour avoir pris le parti des mineurs à la grève d'Asbestos en 1949.

"Je ne vous appelle plus mes serviteurs, mais mes amis" que j'entends chanter, à la fin. Ça me touche profondément.

 

Du choeur à la sacristie, il y a un long corridor où papa est déjà rendu pour être le premier à recevoir ma bénédiction. J'attends ensuite pour la donner à maman qui est indisposée et tarde un peu à venir. À tous les autres, ensuite: joie qui ne se traduit pas.

Le reste de la journée se passe un peu comme en retraite, en préparation de la messe du lendemain.

Elle a lieu, pour moi, à l'Hospice Ste-Cunégonde, à cause de ma vieille tante religieuse qui n'a pu se déplacer, en raison de son âge et de ses infirmités.

Là encore, grande émotion!

Au repas ensuite, je ne suis pas surpris de constater que, parmi les discours de la fin, c'est celui de mon père qui est le plus remarqué.

J'ai le dernier mot, un de reconnaissance, en ajoutant que je ne suis pas d'accord avec lui à propos de sa dernière phrase: "Mon garçon, ta mère et moi considérons notre rôle vis-à-vis de toi comme terminé." Oh! non, il n'est jamais terminé le rôle des parents.

  
25. Déjeuner - Causerie


Les Religieuses, chez qui j'étais servant de messe il y a déjà six ans, m'invitent, vous le pensez bien, à venir célébrer chez elles.

Je le fais avec émotion, dans la solennité qu'elles y mettent, et la délicatesse qu'elles ont d'inviter ma famille.

M. l'Aumônier toujours le même, se joint à notre action de grâces.

Puis, c'est le déjeuner: une douzaine à table, et quel repas!

À un moment donné, M. l'Aumônier ne trouve pas mieux, comme sujet d'échange, de nous raconter, avec moult détails son opération de la prostate.

La soeur, préposée au service, l'accélère. Mon futur beau-frère se voile la face de sa serviette pour cacher son hilarité, pendant que mon père, en face de moi, me donne de grands coups de pied sous la table, en signe de réjouissance: c'est "effrayant".

À la fin des agapes, Soeur Supérieure, qui est aussi de la Fête, juge bon de dire à maman, comme pour une excuse:

"Madame Vigneault, ce n'est pas la première fois que nous entendons cette histoire, mais ce matin, c'est complet."

M. l'Aumônier décède deux ans plus tard.

L'histoire ne dit pas si c'est de la prostate.

 


26. Le fauteuil en damas vert


"Mon Révérend Père, nous feriez-vous le plaisir de venir dire quelques mots à la Communauté?"

Le Révérend Père, c'est moi, ça, l'ancien servant de messe, et l'invitation est faite par cette même Supérieure qui, tantôt, déjeunait avec nous.

"Avec joie."

Et me voilà à la salle de réception, au parquet ciré et aux fougères luxuriantes, devant une quarantaine de religieuses qui semblent heureuses de m'accueillir.

On m'invite à monter sur la scène où trône un fauteuil en damas vert, et à m'y asseoir pour entendre le petit mot de bienvenue.

Mais, ô horreur, je ne remarque pas que ledit fauteuil est sur roulettes et, tout souriant, je m'exécute, mais je m'exécute mal, et la chaise "prend le bord", jusqu'au fond de la tribune, me laissant pantois sur mon séant.

D'habitude, une religieuse, c'est une personne qui a beaucoup de retenue, mais dans la circonstance, il ne peut y avoir de retenue qui tienne, et je le comprends bien.

Je me relève subito (je n'ai que 26 ans), vais chercher le meuble, en me joignant à l'hilarité communautaire.

Et en pensant aussi que la joie d'un nouvel ordonné peut n'être pas uniquement spirituelle.

  
27. Mieux vaut prévenir...


Les scolastiques-prêtres de 4e année sont affectés à diverses communautés de religieuses pour le ministère de la messe du matin.

Ils vont à Côte-des-Neiges ? Snowdon ? Côte St-Paul et Ville-Émard.

Après quoi, ils déjeunent sur place, et partent ensuite directement pour le Grand Séminaire.

À partir d'octobre, donc, je vais à Côte St-Paul. C'est un couvent d'une vingtaine de membres, dont la Supérieure a la délicatesse, Noël venu, d'inviter, à mon insu, toute ma famille à la Messe de Minuit et au réveillon, pensant que l'année suivante je serais trop loin pour en profiter. C'est gentil.

Et tous les matins, au parloir, le déjeuner m'est servi par une personne qui m'ancre dans la conviction que religieuse jeune et belle ne sont pas des contradictions dans les termes.

Disons qu'elle se nomme Sr C...

En charge de l'Art culinaire, à part de ça, c'est vous dire le genre de plats qui me sont apprêtés.

Pendant le déjeuner, elle reste à table, en face de moi et nous jasons de choses et d'autres.

Un beau matin, la Révérende Mère arrive:

"J'espère que Sr C. vous traite bien, P. Vigneault!"

Et j'ai la malencontreuse réponse que voici:

"Ne vous inquiétez pas, Mère Supérieure, nous nous entendons très bien, tous les deux."

Le même soir, notre Père Supérieur m'appelle:

"M. Vigneault, désormais, vous irez dire la messe à Ville-Émard."

Croyez-vous à ça, vous autres, le hasard?

  
28. Un rêve si longtemps caressé


"Henri De Carufel, Lionel Grondin, Rodrigue Roberge, André Vigneault, vous êtes affectés à la Préfecture apostolique de la Bénoué".

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 Notre joie déborde et, il faut bien le dire, nous sommes beaux dans notre soutane blanche et l'ardeur de notre commencement.

 

"Des missionnaires de musée" nous sourit, de sa chambre d'hôpital, notre ancien Maître des novices que nous allons visiter.

Bien sûr, il y a aussi le cordon noir aux quatre tours soigneusement superposés, se terminant par deux "pompons" bien au niveau.

Grande fête à St-Alexandre: c'est un jour historique: premier départ canadien pour le Nigéria.

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Et, dans le décor du plein air, la foule est importante: tout le personnel du Collège, professeurs et élèves, les parents, les amis et Mgr l'Archevêque
qui préside et dont la mante écarlate fait écho aux érables qui commencent à se piquer de rouge. Les hymnes de joie et de reconnaissance sont accompagnés par la Gatineau qui, ce jour-là, (on l'eût juré) se fait plus présente par l'impétuosité de ses eaux.

Oui, grande fête!

Mais pas avant que l'été ne se passe à visiter familles et amis et à recevoir le témoignage de leur affection et de leur encouragement qui se traduit en des dons substantiels.

L'un de nous (est-ce entregent ou force "silencieuse" de persuasion?) reçoit une somme plus rondelette que celle des autres et décide d'acheter une camionnette.

Mais c'est dispendieux, il le réalise bien. Comme il réalise aussi qu'il n'a pas assez d'argent.

Qu'à cela ne tienne!

Dans un petit laïus, aussi pieux que pratique, il nous persuade de l'utilité pour nous, les Canadiens, de posséder pareil véhicule, dans l'exercice de notre apostolat. Il nous convainc donc de nous serrer les coudes (en desserrant notre bourse) pour combler ce qu'il lui manque.

Nous sommes touchés et y allons de notre généreuse contribution, dont ensuite, nous ne revoyons jamais plus la couleur.

Pour ce qui est de la camionnette, nous savons qu'elle est bleue pour l'avoir vue de loin, l'une ou l'autre fois: c'est tout.

Comment, du reste, peut-il en être autrement? Comment peut-on se servir de cette utilité, à quatre, quand, une fois rendus en Afrique, on est placé dans quatre postes différents?

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  Un seul peut s'en servir: "C'est la logique même, mon cher Watson."

Et, un beau jour d'octobre, du Chemin Daulac, et devant des Scolastiques édifiés, et sûrement envieux, une Dodge Fargo, rutilante et surchargée, prend lentement la route des États-Unis, d'où elle doit s'embarquer, avec son chauffeur vers la réalisation d'un rêve si longtemps caressé.

 

 

29. Ce n'est qu'un au revoir


Dans la salle des pas perdus de la gare Windsor, un immense panneau:

"Et ramenez-les vite à la maison".

 Il s'agit des militaires.

 Peut-être que plusieurs de ceux qui assistent à notre départ, pensent aussi que ce slogan pourrait s'appliquer aux missionnaires.

 

Ils sont nombreux à être là pour nous souhaiter Bon Voyage.

Poignées de mains, accolades, baisers.

 

Quand j'arrive à mon père, scène tout à fait inhabituelle de sa part, je constate qu'il pleure.

C'est un rude choc pour moi qui l'avais toujours vu rire.

 Et la ronde des "au revoir" se poursuit, jusqu'à l'annonce du All aboard, En voiture, sonore et déchirant.

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Arrivé à la grille en fer forgé qui donne accès aux passerelles, je suis obligé de lever ma valise sur mon genou, car un homme bloque presque le passage: papa.

Je lève les yeux et j'aperçois le plus beau sourire qui soit.

Comme si après avoir payé l'écot du coeur, l'âme, maintenant, prenait toute la place, dans la Foi.

Il veut laisser à "Mon garçon" qu'il a tant aidé, l'image qui fut toujours sienne, celle de la joie.

Il m'est revenu souvent, en Afrique, ce Sourire!

Nous prenons le bateau à New-Orleans, Louisiane; de Montréal, c'est un voyage de 48 heures.

Sur ma couchette, la première nuit, j'entends le bégaiement monotone des roues sur les rails, mais j'ai quand même peine à m'endormir.

Je lève alors la toile de ma petite fenêtre et vois défiler les arbres, les arbres de mon pays.

 

Changement de train à New-York.

À la gare, je remarque un homme d'un âge certain. Comme il nous suit depuis un bon moment, je conseille aux autres d'être prudents.

Soudain, il m'accoste, le vieux Monsieur.

"Êtes-vous le P. André?"

"Oui."

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      Papa et mon oncle

 

"Je suis votre oncle."

Quelle joyeuse surprise de rencontrer le frère de papa que je ne connais pas mais dont je sais l'existence aux États-Unis depuis toujours.

Averti par une de mes tantes du passage de trois missionnaires, c'est à notre nombre, et à ma barbe, sans doute, qu'il nous retrouve. Grande conversation, pendant les minutes qui restent et don substantiel en argent américain.

À la Nouvelle-Orléans, c'est à la paroisse de Saint-Esprit, confiée à la Congrégation, que nous sommes accueillis.

Par un curé rubicond et jovial, dont les vicaires nous disent qu'il ne sait que deux mots en français: "manger" et "bon".

Il est le premier à s'en amuser avec nous.

Fait à noter, c'est un de nos jeunes confrères qui est maintenant curé de cette paroisse.

Le lendemain, nous montons sur le "Del Oro".

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