Matin 1

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1. La Différence

 
Écrire l'histoire de ma vie, tel n'est pas mon propos. Mais, pour me bien situer aux yeux de ceux et celles qui ne meconnaissent pas, je me dois de dire que mon enfance, en quelques points, ne ressemble en rien à celle des autres.

Dès les premières semaines de mon arrivée, on découvre que je ne peux ouvrir la bouche normalement, et qu'une déformation de la mâchoire devient de plus en plus apparente et attire les regards.

Je n'en souffre pas, entouré que je suis de l'affection des miens. Mais lorsqu'il s'agit de commencer l'école, on décide de me faire suivre des cours privés, pour m'éviter les moqueries. Je vais chez une voisine, et ça dure trois ans.

Un beau jour, toutefois, il me faut bien affronter les autres à l'école publique: ce n'est pas rien. Tout le long de mes premières années néanmoins, je suis beaucoup aimé.


Et c'est surtout papa qui m'accompagne. Si bien que dans mon coeur, il a grande place: celle de Dieu, souvent.
C'est ainsi...
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2. Les franges


 
Dans ma chambre, près du salon, en avant de la maison.

Papa lit son journal à côté de mon petit lit.

Un bruit sourd.

Et je vois encore les franges de l'abat-jour de la lampe sur pied valser au rythme de l'événement.

"Qu'est-ce que c'est ça?" s'écrie maman du fond de la cuisine.

"C'est un tremblement de terre, et c'est fini" lui répond calmement papa.

Au 820, rue de Lagauchetière, près de St-André.

C'est mon souvenir le plus lointain.

1924


3. La ritournelle


 

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"Pas d'menton, pas d'menton!"
Je l'entends souvent cette ritournelle qui m'est adressée sur la rue; elle me blesse, mais je n'y peux rien.

J'arrive souvent à la maison, découragé.

Mon père est là.

 

 "Mon petit garçon, il y a trois sortes d'infirmités.

D'abord, celle de l'esprit: aimerais-tu mieux avoir perdu la raison?"

(On peut difficilement répondre oui à cette question).

"La deuxième infirmité est celle du coeur: aimerais-tu mieux ne pas être aimé et, par conséquent, être incapable d'aimer toi-même?"

"Non, certain!"

"Bon... tu vois, tu as la plus belle des trois, celle du corps.

Celle-là, nous sommes capables d'y faire face."

Il disait toujours "nous" ou "on", comme pour porter avec moi cette épreuve.

Encore:

"Il y a trois manières de franchir une montagne:

On passe par-dessus en grimpant

On fait le tour en marchant

On passe en dessous en creusant.

Que si, devant elle, on s'écrase en pleurant...

elle va toujours rester là... et nous aussi."

Quel soutien pour moi que ce continuel accompagnement!



4. Coeur d'enfant


 
Tous les samedis soirs, papa nous "conte un conte". Il excelle à cet exercice: que c'est donc intéressant!

Couchés dans nos chambres respectives, mon frère et moi et mes deux soeurs, nous l'écoutons. Lui est dans le corridor près de la petite fournaise, communément appelée "truie". Ça peut durer une demi-heure. Même maman tend l'oreille. Des fois, c'est à suivre et, bien sûr, ça arrive au moment le plus palpitant. Nous avons hâte d'entendre la suite.

Maman, elle, c'est tous les soirs qu'elle vient nous border et nous souhaiter "Bonne nuit". Comme je suis l'aîné, je passe en dernier.

Une bonne fois, mon tour venu, je dis:

"Maman"!

"Oui"!

"À quel hôpital il est allé, le Saint-Esprit?"

"Quoi?"

"Je voudrais savoir à quel hôpital."

"Pourquoi tu demandes ça?"

"Parce qu'il s'est fait opérer."

"Comment ça, il s'est fait opérer?"

"Mais oui: par l'opération du Saint-Esprit."

Maman s'asseoit alors au bord du lit, me sourit, me caresse la joue et passe sa main dans mes cheveux.

Ça dure un bon moment, puis, elle m'embrasse, me reborde et, doucement, se retire sans dire un mot.

Dix minutes après, elle revient, paraît-il. Je dors, profondément.

C'est que j'ai eu ma réponse, la seule valable dans les circonstances,

Celle de l'incarnation.

Cet épisode m'est raconté par maman, le jour même où je lui fais part de mon dessein d'entrer dans la Congrégation du Saint-Esprit.
 

5. Le jardin d'enfance


 
Coin St-Denis et Démontigny... dans le temps.

Providence St-Alexis, que ça s'appelle.

Tous les après-midis, en fin de cours, nous sortons sur le trottoir pour prendre congé de notre professeure. Elle a sa claquette:

Toc-toc: Nous nous plaçons en demi-cercle, autour d'elle.

Toc-toc: (inclination)

"Au revoir et merci ma Soeur!"

En fin d'année, je reçois des prix, et à la distribution, on me met une couronne de lauriers sur la tête.

Mon père, sur la première rangée de l'assistance, en pleure d'amusement.

Je ne suis pas content du tout.

C'est en 1930.
 

6. Deux plus deux font cinq!


 
Je fais mon cours classique chez les Jésuites et j'en suis fier. Au Collège Ste-Marie, cette vénérable institution, maintenant disparue.

Ma bête noire? Les mathématiques.

Plus pourri que ça... tu meurs!

Il faut dire que je ne me force pas.

Je ne me force pas parce que je n'aime pas ça.

Je n'aime pas ça parce que je ne réussis pas.

Je ne réussis pas parce que je ne me force pas.

Cercle vicieux dans lequel je tourne pendant cinq des huit ans que je passe à la rue de Bleury.

Ce n'est pas que je n'ai pas un bon professeur pourtant: M. Émile Gérard Guégen que, irrespectueusement, nous appelons le Bonhomme. Petit Belge: pantalons rayés à la verticale, et baguette pour les explications.

Très compétent en la matière, il a à coeur le succès de ses élèves; le mien aussi, je suppose, car il ne me lâche pas.

Vigneault, que faites-vous en arrière? En avant sur cette chaise!

Vigneault, au tableau!

Vigneault, quels sont ces yeux de poisson mort?

Vigneault, quand il s'agit de lancer la balle, vous êtes un peu là, mais quand il s'agit de raisonner!!! (espèce de moue et claquage de doigts)

C'est vrai par exemple, que des fois je le fais quasiment exprès!

Un jour, dans un devoir de géométrie, l'angle d'un triangle étant trop aigu pour que j'arrive à ma solution, je suggère une "penture" pour l'ouvrir un peu.

Mes amis! Le lendemain, à la tribune, et la baguette dans le ventre me poussant vers la fenêtre: "Je vais vous en fourrer... une penture". Hilarité générale.

Mais rien ne peut rivaliser avec un certain lundi: c'est le jour où nous avons le résultat de l'examen du vendredi précédent.

M. Gérard, sur sa longue feuille (nous sommes 57), commence la nomenclature.

Dans toute classe, il y a les forts en maths qui ont toujours le maximum. C'est sur 90, et ils sont une dizaine.

De toute façon, je me dis: "Ça ne presse pas pour entendre mon nom".

Et voilà que ça commence à baisser

80 - 60 - 40 - 25

"Seigneur, si je peux donc avoir deux chiffres, ça paraîtrait mieux sur mon bulletin".

53e   Un tel   19

54e   Un tel   11

55e   Un tel   9 (mon chien est mort!)

56e   Un tel   5 

Arrêt et regard circulaire sur la classe:

57e et dernier: Vigneault, notre champion, 2. Un point pour le papier... un point pour l'encre.

Mais ça, il faut le dire, ça n'arrive qu'une fois. Et ça ne me décourage pas.

C'est vrai que je suis habitué à la montagne! 

J'ai encore grand estime pour M. Gérard, un homme juste, honnête et sans compromis.

Après mon ordination, je vais le voir à sa résidence. "Vous direz ce que vous voudrez, M. Gérard, c'est vrai que je coulais mes examens tous les ans, mais, à la reprise de septembre... je réussissais." Alors, dans un sourire, me regardant par-dessus ses lunettes:

"Vous réussissiez... parce que je corrigeais votre copie avec beaucoup de sympathie." 

À mon départ pour l'Afrique en gare Windsor, il est là.

Me serrant la main, il me dit: "C'est la bataille qui commence".

Il décède un 1er janvier dans les années ?60.

Cher M. Gérard, que Dieu ait votre âme!

7. Vacances d'été


St-Samuel de Horton: joli petit village des Bois Francs, près de Victoriaville.

Surleurferme.jpg St-Samuel de Horton: joli petit village des Bois Francs, près de Victoriaville.St-Samuel de Horton: joli petit village des Bois Francs, près de Victoriaville.J'y passe plusieurs semaines chaque été, au temps du cours classique. Sur leur ferme, un oncle et une tante (soeur de papa) me reçoivent comme un des leurs, et j'ai beaucoup de plaisir avec cousins et cousines que je considère comme mes frères et soeurs.

Et les quatre dernières années, je suis lanceur pour le club de baseball de l'endroit.

Ma tante est très pieuse. Chaque soir, la prière réunit toute la famille autour de la table de cuisine qui, pourtant grande, ne réussit pas à faire place à tout le monde, et ça déborde sur les chaises qui deviennent des prie-Dieu, et que mon cousin et moi préférons pour l'accroupissement. Unoncletante.jpg

La lampe à l'huile se baisse: pénombre! On ne voit presque plus le tableau de la Ste-Famille, fixé au mur.

Et ça commence.

Ça commence et ça dure longtemps: dizaines de chapelet, prière proprement dite, commandements de Dieu et de l'Église, Actes, Litanie et la kyrielle des Ave, aux multiples intentions.

Ça se termine par: "Mon Dieu je vous offre notre «nuitte»".

La mèche se relève et il semble... que la Ste-Famille sourit.

Un soir, à la fin des invocations,

(la fatigue sans doute)

j'entends mon cousin qui murmure dans un souffle:

"Un Je vous salue Marie pour que ça finisse".

Étouffés bien raide... tous les deux!

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Avant mon départ
Et deux cousins: Bruno et Armand



8. Théâtre

Oui, je suis lanceur pour le Club de baseball de St-Samuel, et, denrée rare, lanceur gaucher.
Chaque dimanche, nous rencontrons le club d'une paroisse des alentours, soit chez-eux, soit chez-nous. Et le samedi soir, de ma part: Un "Je vous salue Marie" pour qu'il fasse beau, demain.

Un bel après-midi, chez-nous, alors qu'il y a beaucoup de monde sur les madriers qui servent de gradins, voilà qu'un joueur adverse frappe une dure flèche qui effleure à peine ma jambe droite.

Naturellement, à cause des filles dans l'assistance, je m'effondre.

Mes coéquipiers se portent à mon secours. Après quelques secondes, je me relève péniblement et fais le tour du monticule. (C'est une manière de parler, car les seuls monticules du terrain sont au champ extérieur: les bouses de vaches).

Je demande à l'arbitre la permission de lancer quelques balles pour savoir si je suis en mesure de continuer la partie; permission accordée. Sept ou huit balles. Je réajuste ma casquette et fais signe que oui, ça va aller!

Applaudissements, bravos, quel courage.

Mais nous perdons néanmoins la rencontre.

Le lendemain, au village, où je vais chercher le courrier, une vieille dame m'arrête sur le trottoir en bois:

Ouimadame.jpg "J'étais à la partie hier" (je ne l'avais pas remarquée, celle-là!!!). "Vous êtes-vous faite ben mal?"

"Oh non, Madame, non, non, pas du tout."

"Parce que" ajoute-t-elle "è dure la p'lotte hein?"

 

9. C'est bien pour dire


Avec ma grande difficulté de la bouche, ma première Communion pose problème.
À la prière du soir en famille, on invoque Pie X qui n'est pas encore canonisé, mais qui demeure le pape de la Communion fréquente.

Jefinisparlafaire.jpg Une visite au Frère André avec maman ne semble pas laisser grand espoir.
"Frottez-le avec de l'huile de St-Joseph". Maman insiste: "Frère André, avez-vous compris ce que je vous ai dit?" (les mamans ont de ces audaces) "il faut que cet enfant-là fasse sa première Communion".

Le Frère André semble surpris et me regarde: "Frottez-le très fort."

Toujours est-il que je la fais, cette Communion, et toutes les autres, avec une parcelle.

Quand le prêtre me connaît, pas d'inquiétude, mais dans le cas contraire, il me faut aller à la sacristie, indiquer au célébrant comment faire. C'est ainsi qu'un jour, survient le drame.

Il y a foule à la Messe et je n'ai pas le temps d'avertir. Je me risque quand même: c'est sûr que je n'aurais pas dû. C'est un prêtre étranger.

Agenouillé à la balustrade, les mains sous la nappe de communion, j'entends les "Corpus Domini Jesu Christi" qui se rapprochent. Rendus à moi, "Corpus Domini Jesu..." l'hostie se fracasse et tombe.

Se retirant un peu, le prêtre me reproche de ne pas ouvrir la bouche comme tout le monde.

Frappé comme par la foudre, je me lève pourtant, et sans faire la génuflexion (oh non!), je sors en me jurant à moi-même que, jamais, je ne remettrais les pieds dans une église...

...Papa est à lire la Presse dans le salon. J'entre en trombe et commence à me défouler. Il baisse son journal, ôte ses lunettes, et, le premier moment de surprise passé, ferme les yeux.

Les propos des cinq minutes qui suivent ne peuvent souffrir publication.

À la fin, car on finit toujours par arriver au bout de son rouleau, je me tais.

Papa ouvre les yeux:

"Mon garçon, tu as 17 ans, tu es supposé savoir ce que tu as à faire."

Il remet ses lunettes, relève son journal, je ne le vois plus. Je n'ai qu'à partir, ce que je fais.

Une journée se passe sans qu'il soit mention de quoi que ce soit. Du reste, les autres ne sont pas au courant, surtout pas maman, heureusement.

Le lendemain, papa me demande de venir dans le même salon.

"Hier, je t'ai dit que tu avais 17 ans et que tu étais supposé savoir ce que tu avais à faire; je le redis, c'est toujours vrai. Je n'ai rien ajouté: c'eût été inutile, quand on est en colère, on devient sourd. Mais, 24 heures se sont passées, j'aurais quelques remarques à ajouter."

Alors, à ma grande surprise, il me répète presque mot à mot les propos que j'avais tenu la veille, signe qu'il m'avait écouté.

Il ajoute: "Si tu mets à exécution ces projets, ce n'est ni Dieu, ni l'Église, ni la société qui vont être punis: c'est toi, et c'est toi qui en souffriras."

Tout ça dit avec une telle affection dans la voix et le regard que j'en suis totalement chaviré.

Quand j'y pense!

"Jamais je ne remettrai les pieds dans une église."

Et ça fait 54 ans que je suis prêtre.

Le Saint-Esprit, par mon père!

C'est bien pour dire!
  

10. M. l'aumônier

 
La sacristine d'une Communauté religieuse missionnaire de notre voisinage et que nous connaissons, téléphone à maman pour savoir si M. André ne pourrait pas remplacer M. Jean, comme servant de messe à M. l'Aumônier, car ce dernier fait peur à mon frère, encore bien jeune. 
 

C'est que le brave homme, sourd comme un pot, a ses brusqueries et ses impatiences, et, comme tous les mal-entendants, le verbe sonore.
"Ôte-moi c'te guenille-là de d'là" crie-t-il à mon Jean, un jour. Il a mal vu, sans doute, car cette guenille-là, c'est le beau petit voile de ciboire, déposé pieusement sur l'autel, en vue du renouvellement des Saintes Espèces.

Ou encore: "Envoye, envoye, dépêche-toi."

Puis: "Pas si vite, t'es pas au feu."

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L'autre devient sans connaissance.

Maman me demande. "Bien sûr que je vais y aller."

 

C'est ainsi que, étudiant en Philosophie au Collège Sainte-Marie, je deviens l'acolyte de celui dont mon frère avait peur.

Nous nous entendons bien, je dois le dire, lui, modérant ses transports, et moi, ne bronchant pas devant ses manières, car il en reste encore.

C'est tout un spectacle, chaque matin.

D'abord à la sacristie.

Il s'intéresse beaucoup à la politique.

Revêtant les ornements sacerdotaux, il me fait part de ses sentiments et vilipende ses adversaires d'une langue qui n'est pas toujours ecclésiastique.

Je me précipite, alors, pour fermer les portes qui mènent au choeur afin d'assourdir ses propos et permettre aux pauvres Soeurs de terminer leur oraison dans une sérénité toute relative.

Pour la messe chantée, nous nous sommes entendus: je dois tirer deux fois sur sa chasuble, pour lui signifier la fin du Kyrie, et le temps, pour lui, d'entonner le Gloria.

Pensez-vous! Il s'impatiente, et nous n'en sommes qu'au deuxième Christe, qu'un retentissant "Gloria in exelcis Deo" se fait entendre.

Arrêt brusque des chères Religieuses, qui, de leurs voix angéliques, poursuivent: "Et in terra pax hominibus"... comme si de rien n'était.

M. l'Aumônier, le cher homme!

Mon "ministère" dure deux ans: 1938-1940.

Et il me félicite d'entrer dans la Congrégation du Saint-Esprit.