Pastorale

 

Le développement de la Pastorale


Le Pape Paul VI déclarait dans son encyclique "Populorum Progressio" que le nouveau nom de la paix était le développement. Les Spiritains canadiens se lancèrent avec beaucoup de courage, pour ne pas dire ventre à terre, pour promouvoir ce développement parfois très matériel mais toujours en vue d'incarner la vie évangélique sur tout le territoire qui leur était confié.
Tout commença bien modestement avec les Spiritains allemands qui, dans les années 30, semèrent "le grain de moutarde" qui devait donner un grand arbre sur les branches duquel se perchèrent tous les projets de développement dans les domaines de l'éducation, de l'agriculture, du service médical et des nombreuses activités pastorales dans la grande Préfecture de Kabba.


Les écoles de brousse dites C.R.I.

C'est sans contredit par les petites écoles de brousse que l'Église catholique se fit connaître, surtout en Igala, comme une institution qui voulait le bien-être du peuple en lui offrant l'éducation.

De l'autre côté du fleuve Niger, les missions de Lokoja, d'Okene et de Kabba étaient plus développées. Elles furent fondées au début du siècle. La mission de Lokoja datait du siècle dernier et, au début de la colonisation, la petite ville était même considérée comme la capitale du Nigéria puisque sise au centre du pays et au confluent du fleuve Niger et de la rivière Bénoué.


La formation de nos catéchistes

Lors de leur arrivée dans les diocèses de Lokoja et Idah, les Spiritains canadiens rencontrèrent dans les missions déjà fondées des hommes extraordinaires de formation chrétienne bien trempée pour qui l'Église était une de leur grandes raisons de vivre, toujours disponibles à rendre service, à conseiller les curés qui constamment faisaient appel à leur expérience. Tout en exerçant leur profession d'enseignants, ils se réservaient beaucoup de temps pour se faire catéchistes de la Mission. Nos Spiritains trouvèrent partout de nombreuses familles Ibos bien établies qui exerçaient leur métier de mécanicien, maçon, peintre, fermier, scieur de bois, boulanger ou professeur. Surtout en Igala land, ils contribuèrent énormément à lancer les communautés chrétiennes même si trop souvent ils prenaient beaucoup de place dans les organisations. La guerre civile, au début de janvier 1967, provoqua tout un remue-ménage et plusieurs Ibos quittèrent, la mort dans l'âme.

Qui ne se souvient pas de Monsieur Edward Ekedigwe, Ibo, principal de l'école primaire d'Idah pendant plusieurs années, Monsieur Cyprian Okika, Ibo également qui avait la même responsabilité à Akpanya, les catéchistes Josaphat Okeke et Dominic Odoh, Ibos, Gabriel Akeje, Igala d'Ankpa?

En 1955, à l'arrivée des Canadiens qui remplacèrent la société des Missionnaires Africains de Lyon, de bonnes communautés chrétiennes existaient déjà à Kabba et à Okene avec leurs églises et leurs écoles centrales. Le territoire de ces paroisses était beaucoup moins étendu qu'en Igala.

Le secret du succès de l'évangélisation en Igala fut la visite des villages de brousse pour y offrir une petite école d'enseignement religieux là où les frères protestants n'avaient pas déjà fondé une communauté chrétienne. Les églises protestantes prenaient le travail d'évangélisation très au sérieux et s'y donnaient généreusement. On pense à la C.M.M.L. (Church Mission in Many Land) d'origine américaine. La famille Gross était déjà bien établie à Ayangba à l'arrivée des Spiritains canadiens. Elle vivait assez pauvrement et n'avait pas les ressources dont disposait l'Église catholique. Elle fonda plusieurs postes de brousse pour l'enseignement religieux mais négligea la promotion des écoles primaires approuvées par le Ministère de l'Éducation. Ce n'était pas tellement dans ses prérogatives. L'Église Qua-Ibo et l'équipe "Steward Company" suivaient la même politique: faire connaître et vivre la Bible.

L'apostolat de l'Église catholique qui voulait aussi sa part du gâteau: "Allez, enseignez toutes les nations" bouscula ces petites églises qui durent repenser leurs moyens d'apostolat.

Pour s'établir et gagner la confiance du peuple, les catholiques devaient présenter quelque chose de différent et il fallait faire vite. Dès les années 50, l'Église catholique s'identifiait comme un élément de progrès surtout par son influence scolaire dans l'est du pays, chez les Ibos. Il fallait que les écoles puissent rehausser le standard de vie des gens en les ouvrant au progrès occidental et l'anglais était le moyen tout à fait adéquat pour y arriver. L'anglais n'était-il pas avec le Hausa la langue officielle du pays?


Fonder un poste de brousse

Fonder une école de brousse de rien du tout exigeait parfois une démarche assez astreignante et une dose de patience à toute épreuve. On se demandait parfois si la fondation d'une université n'aurait pas été plus facile tant on se butait à une incompréhension fermée à double tour de la part des adultes. La plupart du temps, l'Église était invitée à ouvrir une toute petite école d'enseignement religieux par quelques personnes du village qui avaient à coeur le progrès de leur patelin. En effet, ces personnes avaient voyagé un peu et elles se rendaient bien compte que l'avenir doré appartenait aux éduqués. La plupart du temps, le chef n'était pas convaincu de l'urgence de l'éducation. La grande majorité des parents non plus car des garçons à l'école, c'était des mains de moins au travail des champs; l'entretien de la maison appartenait aux filles qui s'occupaient des plus jeunes, pourvoyaient au bois de chauffage et à l'eau qui n'était pas toujours à la porte.

Pour déclencher le projet d'une petite école, le soir après le souper, le missionnaire convoquait le chef et ses gens à un rassemblement afin de proposer la petite "université". Il fallait d'abord choisir un terrain pour l'emplacement de l'école qu'ils devaient bâtir; rien de très compliqué: plancher et mur en terre glaise, toit de chaume supporté par des piquets en bois souvent dit de fer à cause de sa dureté; l'ameublement se voulait du même style: des bancs faits de terre glaise ou de grosses branches, pouvant servir à la fois de sièges et de table de travail pour les élèves qui ne pouvaient se servir de leurs genoux pour écrire. La mission fournissait une table et un tabouret au professeur, un chevalet pour supporter le tableau de bois de 4 pieds carrés que les élèves noircissaient avec des feuilles spéciales.

La pierre d'achoppement du projet n'était pas de nourrir et de loger le professeur, mais de lui verser mensuellement la somme de 2 livres sterling (6 dollars). La Mission s'engageait à donner le même montant en plus de quelques bouts de craie et les livres nécessaires à l'enseignement de la religion: un catéchisme et des livres d'histoire sainte, de prières et de chant religieux. Une fois l'entente conclue après bien des hésitations, le grand problème était d'envoyer au moins une vingtaine d'enfants à l'école.

Le Ministère de l'Éducation défendait formellement d'enseigner les matières profanes telles que l'anglais et l'arithmétique réservées à l'école approuvée. On usait de ruse en prétendant que pour lire la bible, il fallait savoir compter au moins jusqu'à 144,000, selon les chiffres avancés par l'Apocalypse.

Il fallait aussi remplir un formulaire d'application qui comprenait, avec les signatures du Madaki et du Gagou, chefs du village et de la région, un plan détaillé du terrain: ses dimensions, son orientation et l'emplacement de la future école; un peu plus et il fallait les services d'un arpenteur. Le tout devait être adressé au responsable du District (le District Officer) qui donnait la permission d'ouvrir la minuscule école si le projet ne nuisait pas aux bonnes relations entre l'administration locale et le grand chef de la tribu. Courtiser un peu ces administrateurs donnait souvent un coup de pouce. La politique anglaise au Nigéria protégeait l'Islam, la religion du plus fort, et freinait avec doigté la vague chrétienne de plus en plus envahissante.

Une fois toutes les formalités remplies, on envoyait un catéchiste généralement détenteur d'un certificat de 7e année du cours primaire. Il était prêt à bien des sacrifices, espérant que ses bons services lui donneraient accès à la chaire de "professeur" dans une école approuvée où il recevrait un meilleur salaire, rehausserait son prestige social et , surtout, il augmentait ses chances d'admission à l'École Normale à laquelle aspirait tout jeune catéchiste ou professeur non qualifié.


Monthly account

Le premier vendredi du mois était jour de rencontre et de paye. Les directeurs d'écoles primaires partaient souvent de loin pour se rendre à la mission centrale pour rencontrer le "Father-in-charge", mieux connu sous le titre de "Manager". Les professeurs recevaient les directives pour le mois suivant: la date de la visite du pasteur, les prochains examens de baptême, les feuillets des célébrations du dimanche en l'absence du prêtre, la visite possible d'un représentant du ministère de l'éducation. La messe suivait cette rencontre avec possibilité de se confesser avant la célébration.

Le lendemain, samedi, chacun rendait compte de son administration avant de recevoir le salaire de son personnel... quand l'argent y était...et le matériel didactique dont il avait besoin. Il remettait l'argent de la scolarité reçu des élèves, les revenus des livres vendus ou des produits de la ferme, car chaque école cultivait un petit jardin de démonstration dont les profits allaient à la mission; rares étaient ces profits!!! Le directeur de l'école acceptait souvent la responsabilité d'animer la communauté chrétienne et soumettait au curé ses problèmes ou ses projets.

Les professeurs du "C.R.I."(Class of Religious Instruction) venaient aussi pour le compte rendu du mois, "l'account", domaine qui relevait surtout du Père vicaire.

Les petits catéchistes recevaient aussi le programme du mois indiquant la date des visites des postes de brousse; avec le pasteur, ils tâchaient de trouver des moyens pour solutionner les problèmes de leurs stations. Le problème majeur était évidemment le refus du village de payer sa contribution ou d'envoyer les enfants à l'école tel qu'entendu. Les responsables du village de leur côté se plaignaient de leur professeur qui s'en permettait trop avec leurs jeunes filles ou même avec leurs jeunes épouses, ce que le professeur-catéchiste niait toujours, évidement! On comptait jusqu'à une quarantaine de ces professeurs en herbe comme c'était le cas à la Mission d'Ankpa, la plus importante de la région Igala. Certains catéchistes faisaient un travail excellent, d'autres devaient être remplacés au plus tôt.

La visite régulière des postes de brousse devenait plus efficace si chacun d'eux recevait un programme d'activités bien définies pour chaque mois. Il indiquait ce qu'il fallait apprendre: prières, chants, un épisode de la vie de Jésus et même savoir raconter à sa façon les paraboles de l'évangile du dimanche. Dans certaines missions, il y avait toujours une rencontre d'élèves des postes de brousse pour une compétition portant sur tout le programme de l'année. Certains enfants savaient tout. C'était étonnant et très amusant de les entendre raconter une parabole avec beaucoup d'emphase et n'oubliant aucun des détails mentionnés dans l'évangile: au contraire, ils en ajoutaient. Le groupe gagnant recevait un prix, la plupart du temps un ballon football: appât idéal pour attirer les enfants de la brousse à l'école.

Au Nigéria, le football devint très populaire chez les jeunes et les moins jeunes. Chaque école avait son équipe et prévoyait des fonds spéciaux pour la promotion de ce sport qui tenait une grande importance chez les élèves. Si une petite école ne pouvait acheter un ballon, la Mission offrait ce moyen béni quand elle le pouvait.


La visite de brousse

Chaque mission ayant un ou deux vicaires - c'était le cas dans les années 50 à 75 - prévoyait toujours une couple de semaines par mois de tournées de brousse de manière à ce que chaque communauté naissante ou bien établie soit visitée au moins tous les deux mois; la Mission d'Ankpa s'étendait sur le territoire le plus grand du diocèse et comprenait plusieurs régions: d'abord le centre avec en périphérie Ogodo, Emanyi, Okanekpo; la région d'Abajukolo avec Bagaji et Bagana; la région de Lafia avec Ola, Elubi, Emekutu, Ikanekpo; la région d'Imani avec Ejynia, Agenagu, Agalaga, Okenyi, Emere, Odugum, et Awo Akpali. Cette dernière devint paroisse avec Imani comme centre.

Le territoire d'Ayangba avait aussi plusieurs postes de brousse tels que Abocho, Emewe, Ojogbeni, Udanebiomi, Ajita, Dekina et Ajiolo, Éjulé, Okele, Ochadam, Agojeju, Okura et Egumé qui devint paroisse en 1960 et engendra plusieurs autres communautés chrétiennes telles que Ofocha Igo, Onucha Ibo et Agbonicha et les autres.

La ville d'Idah, centre de l'administration et lieu de résidence du chef de la nation Igala; l'Attah Igala, avait aussi quelques postes: Ajaka, Ngwalawo, Okekwu, Agbenema et plusieurs autres villages le long du fleuve Niger.

La mission d'Odomomoh comprenait tout le district d'Ibaji avec Onugwa, Onyedega, chef-lieu de la région, Iyanwu où résident aujourd'hui des soeurs spiritaines, Ujeh devenu paroisse récemment, Aya, Odeke, Ineme, Amabo, Ite, Ishi, Ikaka, Odachala et les autres stations.

Dans le territoire des Bassakomos, Shéria devint le centre de la paroisse auquel se rattachent les postes de Koriko, Oguma, Panche et Owussa.

La paroisse d'Akpanya doit faire son ministère en Igala et en Ibo puisque qu'elle est située aux confins de la région de l'ancien Biafra habité par les Ibos. On visite toujours Ogboligbo, Ogugu où demeurent maintenant des Soeurs du Saint-Esprit, Adoru, et les autres villages.

Une visite non planifiée risquait d'être une perte de temps. Une visite annoncée et bien préparée, faite en temps opportun , pouvait devenir un événement dans le village.

Visiter un poste le jour du marché local et régional ou au temps des semences et des récoltes était peine perdue. Selon la coutume, les gens du village ou les chrétiens, s'il y en avait, offraient un cadeau au visiteur. Ne pas le faire était considéré comme un manque de civisme ou un accueil mitigé. On offrait habituellement une volaille, poule ou canard, des oeufs, des ignames ou du riz, du maïs et même une bouteille de bière.

Pour rendre la visite du missionnaire plus agréable, on demandait une préparation des lieux où devait loger le missionnaire. Si c'était dans l'école, il fallait prévoir un endroit propre pour installer le lit de camp; avoir du bois de chauffage sec et de l'eau pour la cuisson de la nourriture; préparer un petit coin privé entouré de paille tressée pour le bain et un autre pour la toilette. Pour certains missionnaires, se voir obligés d'aller aux toilettes en brousse comme le font tous les villageois, et le fait de penser qu'à l'endroit présumé sûr et intime, se présente trop souvent une bonne dame ou un monsieur très poli pour saluer le Père avec beaucoup de grâce en lui souhaitant "Wal'oko": "bon travail" ou "bel effort" était souvent un cas sérieux de constipation. Les gens du village devaient aussi loger le cuisinier et parfois le catéchiste qui accompagnaient le missionnaire.

Si la route le permettait, le missionnaire se rendait à la station en voiture, sinon en vélo ou à pied. Le village où il allait devait voir au transport des bagages comme l'indiquait la loi. Pas de problème pour l'administrateur représentant l'autorité; le missionnaire, lui, inspirant moins de crainte, devait souvent parlementer et même payer les porteurs.

Les bagages consistaient généralement en ceci: une valise d'effets personnels, le lit de camp, un autel portatif avec vêtements liturgiques, calice, hosties et missel, la batterie de cuisine réduite au minimum, la boîte de nourriture qui selon la liste classique contenait le sel et le poivre, la margarine ou du beurre conservé dans l'eau salée, ustensiles, tasse et assiettes, même une nappe pour rehausser le banquet, des conserves tels que fèves au lard, spaghetti, ketchup, viande genre "luncheon meat" ou "corned beef" et un petit pot de "jam" si ce n'était pas le temps des fruits.

Dès l'arrivée, le cuisinier installait le lit de camp avec moustiquaire dans le coin le plus sûr de la petite école de brousse puisque le toit de chaume pouvait causer des surprises durant la nuit, en saison des pluies. Il s'empressait de décapiter la volaille, la plumer et la faire bouillir pour le repas. Si la volaille n'avait pas eu le temps de bien mourir avant d'être bouillie, elle devenait tout un défi une fois sur la table, autant mâcher du caoutchouc résistant. Rien de son corps ne voulait céder. Il fallait prendre les grands moyens. Et les oeufs! Presque tous étaient sur le point d'éclore; une sélection judicieuse s'imposait soit avec l'aide de la lumière du soleil qui indiquait si le jaune était pur ou entaché de noir, soit en les plongeant dans l'eau: ceux qui flottaient étaient disqualifiés. Le soir, le repas sitôt terminé, la plupart des gens du village s'installaient le long des petits murs de l'école pour observer ce phénomène d'homme blanc.

Ils commentaient tout ce qu'il faisait car ses habitudes de vie et sa manière de faire différaient tellement des leurs: pourquoi des ustensiles et ces petites boîtes, le "cloth" sur la table, ne pouvait-il pas manger comme tout le monde et à la façon de tout le monde....avec ses doigts, c'est tellement plus facile? S'il n'y avait pas de rencontre avec les "Sages" du village pour améliorer la qualité de l'école ou payer le professeur tel qu'entendu, avoir plus d'enfants ou réparer le building... on attendait le "chinéma".

Oui, le cinéma! Et comment? On se servait de petits projecteurs qu'alimentait une batterie de voiture, mais si la voiture ne pouvait se rendre à la station, on utilisait une lampe Coleman à kérosène dont le globe pouvait être remplacé par un projecteur qui donnait une image très claire. On s'installait sur une extrémité du champ de football où se trouvait le "goal" à la structure de bambou. Le drap de lit étendu sur la pièce transversale servait d'écran et permettait aux gens de visionner des deux côtés du drap: génial!

On visionnait la vie de Marie et de Jésus, dessins en noir et blanc de Marie Pignal. Un résumé du petit catéchisme en 20 bobines du même auteur, intitulé "Bambou", illustrait le cheminement chrétien d'un petit africain. L'inventaire comprenait aussi une vie de Jésus du Père Panici, Jésuite, prédicateur de Notre-Dame de Paris. On ne se lassait pas de ces bandes dessinées. Souvent le populaire stéréoscope remplaçait le "chinéma" avec ses images en trois dimensions. Des images d'animaux sauvages semaient la terreur surtout chez les femmes qui souvent s'enfuyaient. Dans certains villages, les Anciens défendaient aux femmes enceintes de regarder ces photos de peur de faire une fausse couche. Les réactions provoquaient la curiosité et on s'arrachait l'instrument. Il fallait intervenir pour faire respecter la discipline: chacun à son tour. La rencontre se terminait par la prière du soir. Les gens se retiraient dans leur case, parfois quelques gens plus intéressés aimaient à parler avec le Père. Une fois seul, il se mettait au lit de camp et si le sommeil ne venait pas à cause de la grande chaleur, la lecture d'un roman à la lueur du fanal délassait. Il fallait jeter un coup d'oeil de temps en temps autour de la chaise longue pour s'assurer qu'un visiteur importun ne cause pas de désagrément, que ce soit un serpent ou un scorpion.

Le lendemain, célébration de la messe, même si souvent personne n'avait la moindre idée de ce qui se passait, surtout au temps où la messe se célébrait en latin et dos au peuple. Le catéchiste tâchait d'occuper les gens en récitant le chapelet, en chantant ou en faisant d'autres prières. Après le déjeuner, la visite de la classe et des examens de baptême pour vérifier si les enfants faisaient des progrès pour devenir "enfants de Dieu". Tous voulaient cheminer vers le baptême car ils s'imaginaient souvent que le baptême, moyen de salut, offrait une chance de quitter la petite vie du village pour faire carrière dans le grand monde... devenir aussi savant que le petit professeur qui pouvait converser aisément en anglais avec le Père. Les examens de baptême se faisaient généralement en trois étapes, la première traitant de la vie de Jésus, la 2e étape comprenait les commandements de Dieu et de l'Église et la 3e portait sur les sacrements. Dans la plupart des postes de brousse, on prenait très au sérieux ces examens; souvent tout le village y assistait et si l'enfant ou le jeune ignorait la réponse, il se faisait "ramasser" par les parents. La plupart savaient assez bien la matière; tout dépendait du zèle du catéchiste, évidemment! Les petits garçons généralement nus manifestaient leur nervosité et leur gêne ou leur manque de connaissance en tirant d'une façon persistante leur zizi, il fallait souvent répéter de se croiser les bras. Les petites filles aux cheveux bien tressés portaient généralement un petit bout de robe pour signaler leur féminité.

Ce travail très humble des catéchistes de brousse représentait la semence évangélique appelée à produire beaucoup de fruits. Cet apostolat des petits moyens rappelle les poissons et la multiplication des pains, et à la longue il donna naissance dans bien des cas à des communautés chrétiennes qui aujourd'hui forment des paroisses très vivantes. Sans ce travail d'évangélisation par les tout petits que sont les catéchistes de brousse, que pouvait faire le missionnaire blanc même noir qui aurait été immédiatement débordé par l'ampleur de la tâche et l'étendue du territoire?

NigeriaAudet.jpg
Jean-Claude Audet part pour une tournée en brousse

K'OJO D'UGBO WA "Que Dieu soit avec nous" pouvait-on lire sur la roulotte du Bon Dieu du Père Jean-Claude Audet qui fut un as des tournées de brousse. Pour ne pas être esclave du manque de confort, il eut l'idée de se bâtir une roulotte. D'un camion accidenté, il récupéra le châssis et l'essieu arrière qui, déplacé au centre, supporterait la charpente de la roulotte.

Tout y était: lit avec bon matelas, petite bibliothèque, armoire pour plats, vaisselle et ustensiles, une table de travail sur laquelle il prenait ses repas et une garde-robe. Tirée par une camionnette 4 x 4 Morris, ou Peugeot, la roulotte s'avéra tout à fait fonctionnelle pour le ministère de la brousse. Très solide, elle affrontait les routes les plus accidentées sans se déboîter. À la mission centrale d'Ankpa, la roulotte servait même de résidence à Jean-Claude pour les quelques jours qu'il y passait par mois.

Voici ce qu'écrivait un de nos pionniers canadiens, le Père André Vigneault, qui passa la plus grande partie de son séjour au Nigéria avec ses confrères anglais.


En brousse, le 10 février 1948

"...Hier après-midi, à 5 heures, nous sommes partis pour Adum, le Père O'Donnell et moi, en bicyclette. Adum est à 6 milles d'Utonkon. Vers 4 heures, 16 porteurs de ce dernier endroit sont venus chercher notre bagage: nos lits de camp, notre mangeaille, 6 pains, confitures, thé, lait et "beans" en boîte, ketchup etc., ma valise, 12 bouteilles d'eau potable, l'autel portatif, les marmites, les poêles, les bassins: Everything! Pendant une demi-heure nous suivons la route nationale en terre rouge, puis nous bifurquons à droite, parmi les herbes, sur un sentier de sable battu, d'environ 8 pouces de large. je suis en "short", les herbes me caressent les genoux!

Soudain, nous traversons une terre brûlée, comme un champ de bleuets; à certains endroits, la piste est élevée d'un bon pied, et il faut de l'acrobatie, pour ne pas prendre le clos. Le catéchiste est en avant, moi au milieu, le Curé ferme la marche. Belle caravane: tous trois en bicycle. Quand le catéchiste sonne, ça veut dire : "Attention: un obstacle!". Tantôt c'est un arbre mort, tantôt, deux ou trois branches en guise de pont, sur un ruisseau sans eau, tantôt un trou, une bosse, toujours il faut descendre. Puis, un ravin abrupt, très profond: un petit moment encore, et c'est la voie ferrée et au bout d'un mille, nous arrivons à Adum.

Figurez-vous un immense cercle de sable autour duquel sont construites de petites cabanes entre lesquelles pointent de magnifiques palmiers, et vous aurez une idée d'Adum. Plusieurs nous attendent déjà, et c'est une grande joie pour eux de nous voir arriver. On regarde ma barbe avec une admiration mêlée de méfiance. Deux chaises nous sont apportées. Et tout le monde nous entoure. Un gaillard monte dans un palmier nous chercher une calebasse de vin de palme; on le filtre avec un mouchoir et... je n'aime pas ça - 6 heures. Petite promenade dans la forêt. Les arbres sont gigantesques, et les cases nombreuses, les femmes sont à préparer le repas du soir: ça se fait en famille.

Les vieux sont plissés et leur visage est tacheté de quelques rares petits poils blancs; les vieilles ressemblent à la fée Carabosse, et les enfants se lancent du sable. Des petits piquets sont plantés ici et là, sur lesquels trônent les jujus (fétiches): ce sont de vieux pots en granit bleu ou bien des bouteilles de "catchup" bariolées rouge-vert-jaune ou bien des bouts de bois sculptés, il y en a pour tous les goûts. Défense d'y toucher: le juju nous enverrait des maladies. On revient s'asseoir: il est 7 heures, et il fait noir. Le catéchiste allume le feu, et longtemps je regarde les étincelles qui, après avoir dansé quelques instants au-dessus des flammes, vont se perdre une à une dans la nuit".


Examen de catéchisme

"Dehors sous un arbre, je questionne cinq petits garçons, debout devant moi. Le catéchiste me sert d'interprète. Un seul répond avec brio, les autres ne savent pas grand chose. "Qu'est-ce que tu as en dedans de toi?" rien. "Quelle différence entre toi et un chien par exemple?" Alors il sourit: Il l'a trouvé: "Un chien a une queue, et je n'en ai pas!!!"
Avril 1948


Le chef de gare

"Ce soir, alors que le Saint chargé d'allumer les étoiles remplissait sa charge consciencieusement, le chef de gare, bon catholique, père de dix enfants, est venu causer longuement avec moi. "Je suis ici depuis 4 mois, et j'aime déjà beaucoup votre pays". "Ah mon Père, vous nous aimez bien avant de venir en Afrique"! De se faire dire pareille chose fait oublier bien des coulisses de sueurs le long de l'épine dorsale.


Un orage à 2 h 30 AM

"Un orage...quelque chose de "carabiné". Vers 11 heures, j'entendais des roulements, et je me disais : "Ça va faire le tour..."mais ça n'a pas fait le tour! " Je souffle mon fanal et je m'introduis dans mon lit (car c'est une vraie introduction vous savez) et...j'arrivais juste à Outremont quand le vent s'est levé. Minuit! Mon moustiquaire claque comme un drapeau; je me lève en sursaut, et mes deux boys couchés à terre sur une natte font comme moi. "Bon, leur ai-je dit, il s'agit de boucher les ouvertures". Des vieilles planches dans un coin sont là toutes indiquées. Maintenant on va pouvoir dormir en paix, et nous nous recouchons. Le tonnerre augmente, les éclairs se font de plus en plus fréquents... les cataractes vont pourtant s'ouvrir, et de fait, les cataractes s'ouvrent. Le résultat fut que tout ce qu'il y avait de sable et de poussière dans le toit s'abattit à l'intérieur. Or, comme mon moustiquaire n'est que pour les mouches, c'est facile à conclure. J'en ai dans le nez, dans la bouche, dans la barbe...j'en ai partout. "Je me lève, je m'escoue". Je me recouche. Cinq minutes, et ce qui devait arriver, arriva. "Ça dégoutte. Il pleut dans ma chambre. Il faut mouver! et je mouve! J'enfile mes "shorts" et mes souliers et après avoir recouvert mon lit, je m'installe sur ma valise à messe avec mon gilet sur le dos. Je ris. Si Papa était ici, il dirait bien: "As-tu mis tes claques"?

Ce soir, j'ai surpris mon boy, trempant son grand doigt dans mon dessert, sans doute pour y enlever une mouche ou une poussière. J'ai été tranchant: "I like custard all right, but, when it's mixed with finger juice, that'is not the same, you HEAR?" "Yes Fada".


L'institutrice

"Elle jauge 200 livres et a la grâce d'un char d'assaut. C'est l'institutrice des petites qui l'appellent simplement "Miss". Quand elle marche, elle oscille lourdement. C'est une maîtresse pièce noire sur l'échiquier d'Utonkon. Une main de fer qui n'est pas précisément dans un gant de velours. Le matin, c'est l'examen des dents et des ongles. Malheur à qui est trouvé en défaut, une gifle: vlan! ça vous apprendra! 8 heures. Classe. Souvent les cours se donnent en plein air. Les enfants s'accroupissent dans le sable et font des lettres et des chiffres avec leur doigt. Elle va d'une à l'autre, rectifie la barre du T, allonge la queue d'un F, rit, gronde, menace, encourage. Bref, c'est une personnalité du monde enseignant. 10h30, récréation. Elle joue aussi, mais quand il y a collision, c'est tant pis pour les autres. Ses décisions font loi: "Miss l'a dit!", mais quand Miss dit que c'est fini, c'est fini. Toutes les filles retournent au travail au pas militaire. C'est l'heure des ouvrages manuels. Elle excelle dans la couture et la broderie. Elle replace les boutons que Suzanne arrache et elle enseigne aux fillettes une foule de jolies choses qui sont exposées, à la visite de M. l'Inspecteur. Grâce à elle, le linge d'autel est en ordre et je trouve qu'elle devrait bien prêter à Augustin le sacristain un peu de sa virilité. Elle est gênée avec les Pères et quand on lui parle, il lui arrive souvent de leur tourner le dos. Pourrait-on s'attendre à ça de pareille virago? C'est bien vrai que le monde est à l'envers".


Le chef de brousse

Un chef de brousse. Donnons-lui l'anonymat, car en présenter un, c'est les présenter tous. Entre deux âges: j'opterai plutôt en faveur de la vieillesse. Bracelets aux bras, bagues aux orteils et, au cou, suspendues à un collier de cuir, trois ou quatre petites clés. Une serviette lui ceint les reins et pour agrémenter sa carcasse, un luxe de falbalas, de toutes les dimensions, de toutes les couleurs. Le tout est surplombé d'une coiffure excentrique et criarde. Quand on s'approche trop de lui, les parfums deviennent pour nous...des souvenirs du passé!!!


En brousse avec Armand Larose

par Robert Thériault c.s.sp.
"Ce n'est pas le besoin qui me fait parler, car j'ai appris en toute circonstance à me suffire. Je sais vivre dans la gêne, je sais vivre dans l'abondance. J'ai appris, en toutes circonstances de toutes les manières, à être rassasié comme à avoir faim, à vivre dans l'abondance, comme dans le besoin. Je peux tout en Celui qui rend fort" (Philippiens 4: 11-13).

Voilà des mots de saint Paul, le broussard par excellence, qui nous présentent bien le Père Larose. Avant de vous raconter ma tournée de brousse avec Armand, je vous dirai d'abord que j'ai fait mon premier stage en Afrique à Gboko, chez les Tivs, avec les Pères anglais. En 1953, je fus envoyé à Idah par Mgr. Hagan, évêque de Bénoué.

À mon arrivée à Idah, c'est le Père Armand Larose qui m'a reçu, car le Père Horace Léonard était allé faire une tournée de brousse, en Ibaji, pour voir un peu le domaine de "Timand". (Je m'excuse d'employer cette expression assez familière, mais très affectueuse: c'est comme cela qu'on lui exprimait notre attachement).

J'aurai à vous situer géographiquement l'Ibaji; mais je vous dirai d'abord que le Père Horace en est revenu, les jarrets noirs, car il avait fait sa tournée à pied, après la saison des pluies, et les sentiers n'étaient pas encore libérés de la boue.

Personnellement, il fallait aussi que je m'adapte à la vie de notre mission d'Idah, en commençant par notre résidence. Notre hutte allait assez bien contribuer, pour sa part, à cette préparation. Pour protéger notre sommeil, nous étions obligés de mettre par-dessus notre moustiquaire une toile imperméable, car le toit de la maison ressemblait à une passoire... pour moi, c'était vraiment la vie de brousse qui s'annonçait. C'était aussi le rêve d'aventures et de picnics... que j'attendais avec joie.

Il faut maintenant vous situer ce royaume que "Timand" a tellement parcouru. En fait, Armand appartenait à la mission d'Idah, mais il passait la plus grande partie de son temps dans un territoire au sud d'Idah, appelé Ibaji, entre la rivière Anambra et le fleuve Niger. C'est un pays marécageux qui donne, à l'image du Nil, une terre très fertile. Vers la fin de la saison des pluies, ce pays est pratiquement inondé. Uniquement les petits villages sont épargnés par l'inondation, sauf en 1954, où tout était noyé et l'on vivait sur pilotis: Armand faisait la visite de ces villages, très souvent, en pirogue. Ces randonnées n'offraient pas tellement de confort. Assis sur sa boîte à tout-mettre, il se laissait conduire, parfois à travers le sommet des arbres. Les pagayeurs savaient détourner les passages un peu dangereux; là où s'étaient réfugiés les serpents et de véritables essaims de fourmis qui attendaient la fin de l'inondation. Il y avait toujours danger que les serpents ou les fourmis se laissent choir dans la pirogue. Alors, vous imaginez qui auraient sauter par-dessus bord: certainement les occupants. Les fourmis étaient les plus terrifiantes, à cause de leur nombre. Selon ma propre expérience, les pagayeurs savaient deviner la présence des ces bêtes juchées au sommet des arbres, pour les éviter.

NigeriaLarose.jpg
Père Larose

Le Père Larose était sûrement poète, à ses heures, car la beauté de cette forêt tropicale était inspiratrice. La flore était vraiment riche et magnifique dans ce beau coin du Nigéria.

Mon intention était de vous raconter une tournée de brousse que nous avons faite, partiellement ensemble, car nous avons dû travailler dans des villages différents.

Nous sommes partis au début de décembre pour aller préparer la célébration de Noël en brousse. Pour descendre en Ibaji, il n'y avait pas de trouble, nous avions un bon pagayeur, Sule Onoja, qui nous prenait dans son embarcation. Comme sa pirogue avait bien une trentaine de pieds de long, nous avions de la place pour les bicyclettes et des bagages pour trois semaines.

Notre arrivée en Ibaji eut lieu vers les six heures de l'après-midi. En descendant le courant, la pirogue était assez rapide. Cependant, le lendemain, chacun partait de son côté. En fait, notre travail avait lieu dans des villages différents. Notre transport, c'était la bicyclette, la saison des pluies n'étant pas encore commencée, les sentiers étaient magnifiques et bien asséchés. Nous avions donc le loisir d'admirer cette belle forêt tropicale et ses gros arbres chargés de fleurs. Pour moi, dans ces journées en brousse, la vie était plutôt stéréotypée. Le matin, confession (s'il y avait des chrétiens), messe et rencontre avec les gens. Il y avait ensuite enseignement et examens des catéchumènes sur la religion. Il fallait aussi voir ces bons aînés, les Anciens. Ces derniers espéraient surtout notre large contribution pour l'organisation des écoles. En somme ils nous montraient beaucoup de sympathie et d'accueil, mais c'est surtout notre aide financière qu'ils attendaient. C'est le Père Armand qui pouvait juger de tout cela. Le tout terminé, les porteurs m'attendaient pour aller vers un autre village, à moins que la séance se prolonge sur la préparation immédiate des jeunes pour le baptême. Armand, dans ses randonnées, avait davantage à voir et c'était plus lent, car il était directement responsable du développement de cette région d'Idah. Eh! il en fallait des palabres pour réaliser quelque chose. Avec ce train-train de chaque jour, nous arrivions à temps pour Noël. Le tout était organisé pour notre rencontre, Armand et moi, le jour de Noël, dans l'avant-midi. Armand avait dit la messe de Noël à Aya et moi à Allogu où j'avais passé la nuit.

C'était un petit village sur les bords du Niger, habité surtout par des Ibos. Armand apportait d'Aya un beau poulet... d'Afrique! et moi j'en recevais un d'Allogu. Avec de l'igname, nous avions notre plat de résistance pour le dîner. Il est bien sûr que les fidèles d'Allogu nous offraient un apéro: un "gin illicite" (distillation, à la cachette, du vin de palme) avec un Fernando Po pour réduire cette boisson de feu. Ce gin n'avait pas reçu la décantation scientifique. Comme breuvage, au dîner, il nous restait un peu de vin de messe. En somme, c'était un banquet. J'ai mangé un demi poulet et Armand, un et demi. C'était tout naturel, il pesait au-delà de trois cents livres et moi, je n'en pesais que cent vingt. Après le dîner, les pagayeurs nous attendaient. Il fallait plier bagages et traverser le Niger pour nous rendre à Illushi. Heureusement qu'il n'y avait pas de vent, car la pirogue était remplie au maximum: bicyclettes, lits, boîtes d'effets pour la tournée et les deux clients: un gros et un petit....deux pouces de plus et l'eau aurait passé par-dessus bord. Il faut avoir bien confiance dans ces deux pagayeurs, pour risquer cette traversée de deux milles, dans de telles conditions.

Notre traversée se fit sans encombre. À Illushi, petit port d'attache pour les bateaux du Niger, nous trouvons un endroit pour déposer nos bagages, au sommet de l'escarpement; car à l'eau basse, le bord du Niger surplombe d'une trentaine de pieds le niveau de l'eau. L'après-midi s'est passé à attendre, sous les parfums d'un petit marché du voisinage.

Finalement, le petit bateau nous est apparu. Bateau à aubes appartenant à la compagnie John Holt, auquel étaient attachées deux barges. On nous accueillit à bord, dans l'une des barges, qui contenait du charbon. L'équipage nous passa deux chaises longues. Nous avions comme compagnies, quelques femmes et des enfants. Des gens assez tranquilles qui ne comprenaient ni anglais ni français naturellement. Cela nous permettait, Armand et moi, de pouvoir "échanger" pleinement sur notre tournée de brousse. À la tombée de la nuit, vers les six heures, le bateau décolla. Cependant, avant même la pleine nuit, nous avions déjà échoué sur le banc de sable. Le Capitaine n'est pas nerveux et semble considérer que nous sommes bel et bien à l'ancre pour la nuit; et, le tout tombe dans le sommeil. Quant à nous, nous mangeons quelques peanuts fraîches (non grillées). C'est nourrissant. Heureusement que des dames d'Allogu nous en ont données un énorme panier. Elles se doutaient, peut-être, que notre remontée serait plus longue qu'attendue. Nous avions déjà récité notre bréviaire pour la journée; après quelques échanges nous avons pu "roupiller" sur nos chaises de jardin. Heureusement que les moustiques n'étaient pas au rendez-vous, cela, probablement à cause de la senteur du charbon.

Le lendemain matin, donc, le 26 décembre, l'équipage se mit à l'oeuvre avec des ancres et arriva facilement à dégager le bateau. La remontée reprit; je dis: remontée, mais c'était plutôt le louvoiement, car le fleuve était très bas et il fallait éviter les bancs de sable qui changeaient de place chaque année. Tout ce temps de balade sur le Niger me permit d'apprendre beaucoup sur l'Ibaji. On était porté à penser qu'Armand était un grand penseur et un petit causeur. J'ai eu l'expérience du contraire. Quand vous étiez seul avec lui, la conversation était abondante et très instructive. J'ai compris la tactique qu'il employait avec ses indigènes pour les amener à réellement contribuer à la construction des écoles. D'ailleurs on avait déjà, en Ibaji, quelques écoles reconnues par le gouvernement. À tout point de vue la région était très prometteuse. Armand avait déjà choisi un emplacement pour y établir une résidence. Il fallait naturellement que ce soit assez élevé pour échapper aux inondations.

Avec le partage de nos expériences, la lecture de l'office divin et aussi la consommation de boîtes de sardines, de peanuts, les journées se passaient assez rapidement. On s'est vite rendu compte qu'on évitait de naviguer pendant la nuit; cela, en nous disant qu'on était bloqué dans le sable. Il est bien sûr que la remontée en bicyclette aurait été bien plus rapide; mais on était heureux de notre expérience, qui ne s'est d'ailleurs plus renouvelée...Vous pouvez vous demander qu'est-ce qu'on buvait au cours de la journée. Simplement de l'eau du Niger. Armand avait un petit filtre sous pression. Avec un peu d'alun dans ce liquide...on en retirait une eau limpide. Le 27 décembre s'est passé en zigzaguant à travers le Niger et le 28, la fête des saints Innocents...nous étions à Idah. Notre bateau accosta tout simplement à Idah. Tout cela s'est passé comme si la remontée du Niger n'avait eu aucun accroc. Ces gens savent prendre la vie comme elle se présente. Quant à nous, cela nous a donné trois bonnes journées de congé forcé; mais trois journées aussi d'échanges sympathiques et de beaucoup de compréhension. C'est un des mes plus magnifiques souvenirs d'Afrique. Je peux encore m'extasier devant cette vie de broussard qu'a si bien connue Armand. Pour moi, c'était peut-être passager, mais pour Armand, c'était la vie de tous les jours, ou presque. En fait, il ne passait qu'une semaine par mois à la mission d'Idah. Il faut réaliser que la fondation de la mission d'Odomomoh s'est reposée sur des sacrifices qui n'étaient pas toujours appréciés à leur pleine valeur. Sacrifices de la faim, de la solitude et aussi souffrances physiques. J'ai vu Armand arriver à Idah en revenant d'Ibaji, n'ayant plus qu'une pédale à sa bicyclette. Salut Armand et à bientôt; de là-haut, demande à Saint Paul de nous donner un peu de son zèle pour la proclamation de la Bonne Nouvelle et merci Armand pour tout ce que tu as réalisé pour tes soeurs et frères nigérians.

Robert Thériault c.s.sp.

NigeriaTheriault.jpg
Le Père Robert Thériault


La formation de nos catéchistes

Lors de leur arrivée dans les diocèses de Lokoja et Idah, les Spiritains canadiens rencontrèrent dans les missions déjà fondées des hommes extraordinaires de formation chrétienne bien trempée pour qui l'Église était une de leurs grandes raisons de vivre, toujours disponibles à rendre service, à conseiller les curés qui constamment faisaient appel à leur expérience. Tout en exerçant leur profession d'enseignants, ils se réservaient beaucoup de temps pour se faire catéchistes de la Mission. Nos Spiritains trouvèrent partout de nombreuses familles Ibos bien établies qui exerçaient leur métier de mécanicien, maçon, peintre, fermier, scieur de bois, boulanger ou professeur. Surtout en Igala land, ils contribuèrent énormément à lancer les communautés chrétiennes même si trop souvent ils prenaient beaucoup de place dans les organisations. La guerre civile au début de janvier 1967 provoqua tout un remue-ménage et plusieurs Ibos quittèrent, la mort dans l'âme.

Qui ne se souvient pas de Monsieur Edward Ekedigwe, Ibo, principal de l'école primaire d'Idah pendant plusieurs années, Monsieur Cyprian Okika, Ibo également qui avait la même responsabilité à Akpanya, les catéchistes Josaphat Okeke et Dominic Odoh, Ibos, Gabriel Akeje, Igala d'Ankpa?

À Lokoja, Monsieur Emmanuel Enaromé vit passer plusieurs curés de même que Joseph Enejinyon d'Okene, responsable d'une famille de 10 enfants. Son salaire de professeur non-qualifié ne suffisant pas, il lui fallait un autre revenu pour rejoindre les deux bouts: une ferme qu'il travaillait le samedi et où tout se faisait à force de bras. Malgré son boulot considérable, sa disponibilité à l'égard de la Mission ne se démentit jamais. Il y a quelques années, on célébra ses 50 ans de service comme catéchiste de la Mission. À Kabba, Augustine Atoluche se consacra totalement au service de cette grande paroisse.

Malgré leur expérience de vie chrétienne paroissiale, ces catéchistes d'un certain âge gardaient toujours beaucoup d'estime et de respect pour les missionnaires même plus jeunes qu'eux. Des gens vraiment admirables sans qui l'Église aurait difficilement vu le jour. Comme les communautés chrétiennes des centres se développaient à un rythme parfois assez rapide et que les postes de brousse se multipliaient, la formation de catéchistes professionnels s'imposait. Pour assurer la qualité de la formation, on suggérait de proposer à des professeurs qualifiés de laisser l'enseignement pour se consacrer au travail de catéchiste, moyennant une formation adéquate. Quelques-uns acceptèrent le défi pour un temps mais ils réalisèrent que la Mission ne pouvait suppléer à tous les avantages sociaux de leur profession qu'ils s'exposaient à perdre en quittant leur emploi. lls retournèrent à l'enseignement en consacrant cependant du temps au service de la paroisse. On décida de choisir des adultes ayant une bonne expérience de vie chrétienne et certaines aptitudes à l'étude pour suivre des cours de formation qui se donnaient dans des instituts du nord du Nigéria, tel que Kafanchan. Grâce à cette initiative, plusieurs catéchistes peuvent animer de main de maître des communautés chrétiennes des centres et apporter un soutien très efficace aux communautés naissantes.


Pastorale dans nos écoles catholiques et gouvernementale

Dans les années 70, le changement de politique du Ministère de l'Éducation aida beaucoup les écoles primaires à mieux se développer et à offrir un cours complet de 6 ans. Comme le réseau de nos écoles primaires prenait de plus en plus d'importance, il était temps d'offrir l'éducation secondaire que réclamaient les villages d'importance. C'est ainsi que plusieurs écoles secondaires privées virent le jour grâce aux octrois financiers du Ministère de l'Éducation. Il existait aussi le réseau des écoles primaires et secondaires de l'administration locale, libre de toute allégeance confessionnelle. Cependant, on permettait à chaque confession religieuse, on les encourageait même, à promouvoir l'animation religieuse auprès des étudiants.

Les écoles catholiques primaires et secondaires des diocèses de Lokoja et d'Idah avaient un personnel enseignant formé à l'École Normale catholique d'Ayangba. Les programmes bien précis d'instruction religieuse prévoyaient des périodes quotidiennes d'enseignement dans toutes les classes. La plupart des professeurs prenaient cet enseignement au sérieux; d'autres, malheureusement, tâchaient de s'y soustraire, se trouvant mal à l'aise dans un enseignement auquel ne correspondait pas leur vie privée. Les écoles normales du gouvernement se multiplièrent comme des champignons dans les années 75 par suite du décret gouvernemental soumettant tous les enfants à l'éducation primaire. Ce fut tout un événement pour le Nigéria qui pouvait se permettre un tel défi grâce à l'avènement du "oil boom". On voulut faire profiter la population de cette manne. Les diocèses se devaient d'apporter une attention à la pastorale dans ces institutions gouvernementales où plusieurs des étudiants étaient catholiques. Cette nouvelle situation exigeait un personnel plus qualifié dans ce domaine. On pouvait compter difficilement sur les membres du clergé qui étaient de plus en plus accaparés par le ministère paroissial.

NigeriaJeanLabreche.jpg
Père Jean Labrèche

Durant son séjour à Okene, le Père Jean Labrèche se consacra presque uniquement à ce ministère auprès des étudiants des nombreux collèges. En 1983, il devint professeur d'écriture sainte au grand séminaire spiritain d'Isienu, près de Nsukka.

Le diocèse de Lokoja était peut-être en meilleure position pour répondre à la demande avec l'aide de quatre diacres ordonnés par Monseigneur Delisle. Le Père Horace Léonard lança l'école des diacres; il tenait beaucoup à cette institution: pour lui, en effet, tout apostolat devait favoriser à long ou à moyen terme la vocation sacerdotale. Les candidats au diaconat venaient surtout de Kabba et d'Okene et ils devaient avoir leur brevet d'enseignement grade deux, soit cinq années d'École Normale. Au départ du Père Horace, l'abbé Joseph Ajomo prit la relève. Lokoja était un des seuls diocèses nigérians à avoir des diacres.

Afin d'encourager l'instruction religieuse dans nos écoles primaires, les diocèses organisaient des concours d'examens écrits sur tout le programme d'enseignement religieux auquel pouvait prendre part tous les finissants du cours primaire. La plupart des premiers prix étaient remportés par des non-catholiques, surtout des musulmans qui faisaient un pied-de-nez à nos catholiques; drôle peut-être, mais humiliant.

Une autre compétition de la connaissance religieuse, plus élaborée, invitait les écoles primaires capables de former une équipe de trois membres représentant les 5e, 6e et 7e années. Elle consistait en une joute orale entre écoles jusqu'à élimination. Le sujet du débat comprenait tout ce que prévoyait le programme d'enseignement religieux: le catéchisme, des chants, des prières, l'histoire sainte, des paraboles de l'évangile. Chaque diocèse procédait à l'élimination pour la confrontation finale entre l'équipe championne du diocèse de Lokoja et celle du diocèse d'Idah. Un prix en argent était offert à chaque membre de l'équipe gagnante. Il arrivait que le débat entre deux écoles se fît sur la place publique ou dans l'église en présence de la communauté chrétienne. La défaite provoquait souvent "des pleurs et des grincements de dents".

Dans les écoles neutres, l'enseignement devenait plus difficile et devait se faire souvent en dehors des périodes régulières de classe. S'il y avait un professeur catholique, on lui demandait d'assumer la responsabilité de l'enseignement. Sinon, un étudiant se chargeait de planifier la visite du pasteur, de lancer et d'animer des mouvements d'Action Catholique, tels que la Légion de Marie, la C.C.D (Confraternity of the Christian Doctrine) très forte aux États-Unis et très vivante dans l'est du Nigéria chez les Ibos, le C.S.A.(Catholic Students Association) fondé par le Père Fernando Côté, le Y.C.S.(Young Catholic Students) qui est le pendant de la J.E.C. (Jeunesse Étudiante Catholique) si populaire chez nos étudiants canadiens dans les années 40 et qui contribua à préparer des leaders. Certains groupes d'étudiants, surtout pensionnaires, vivant loin de l'église, avaient la messe au moins une fois par mois, soit dans un local du collège, soit à la petite chapelle du village, après une réunion de la légion de Marie ou un forum sur des questions de foi ou de morale.

Suite du texte