L'Éducation

 

L'histoire de l'éducation au Nigéria

 

Le Nigéria, pays très populeux, est un territoire un peu plus petit que le territoire de l'Ontario: une population très dense dans les grandes villes et les gros villages; en 1950, Ibadan comptait déjà un million d'habitants. En voyageant, on se rend vite compte qu'il y a aussi beaucoup de monde dans la brousse, il ne faut pas s'arrêter longtemps sur une route déserte en apparence pour être entouré d'une quinzaine de personnes sortant on ne sait d'où et habituellement prêtes à aider.
Chez les Anglais, on raconte l'anecdote amusante de trois voyageurs dont la voiture était embourbée: un administrateur, un membre du département de l'éducation et un ingénieur des travaux publics. Il fallait absolument un coup de pouce pour la dégager. Aux curieux déjà nombreux sur le site, l'administrateur, d'un ton autoritaire mais poli, les invita à bien vouloir donner un coup de main et pousser la voiture, personne ne bougea. L'éducateur, se croyant plus psychologue avec les gens, leur expliqua les raisons pour lesquelles ils devraient aider; pas la moindre réaction, personne ne comprenait l'anglais ou à peine. L'ingénieur, reconnu comme un rude qui va droit au but, prit la chose en main: "You *** push the bloody car"... Yes Sa (Sir) Fada (father)... Ils libérèrent la voiture en quelques secondes.

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Monseigneur Joseph Shanahan


Selon Monseigneur Joseph Shanahan, dans un pays aussi populeux que le Nigéria, la pastorale la plus apte à lancer l'Église serait l'éducation par l'école d'abord et avant tout. L'avenir lui donna raison, non seulement dans son diocèse, mais dans tout l'est du pays.

Les écoles primaires avant les chapelles

Il n'était pas question pour les Missions de Kabba de faire oeuvre à part et d'avoir leur propre système scolaire. D'ailleurs, le Ministère de l'Éducation ne le permettait pas. Il avait pleinement autorité sur toute fondation d'école primaire ou secondaire qui offrait un programme d'enseignement général. Le Nigéria était un protectorat britannique qui avait sa façon de coloniser: l'assimilation. Le gouvernement colonial devait traiter avec de nombreuses ethnies, chacune ayant sa langue ou dialecte et ses traditions propres. Il se devait donc de créer d'abord un peu d'unité dans le pays: l'un des moyens les plus efficaces fut d'imposer l'enseignement de la langue anglaise dans toutes les écoles approuvées par le Ministère, même dans le grand Nord où la langue Hausa était très respectée. Tout candidat en administration devait maîtriser cette langue, s'il voulait faire carrière au Nigéria. C'est ainsi que, dès la première année du primaire, l'élève s'initiait à l'anglais. Aux ethnies de grande importance telles le Yoruba, l'Ibo et le Hausa, on allouait quelques heures par semaine à l'étude de la langue; chez les tribus de moindre importance, il n'en n'était pas question. L'Igala, l'Igbirra, le Bassakomo ou le Bassangué ne savaient pas écrire leur langue.

Dans les années 45-57, le système scolaire au primaire se présentait ainsi: un premier cycle comprenait cinq années: la pré-maternelle et la maternelle suivies de trois années d'études. S'il avait la chance et la capacité intellectuelle, l'élève passait au 2e cycle de trois ans, complétant ainsi ses études du cours primaire. S'il réussissait l'examen de fin d'année, présenté et corrigé par le département de l'éducation, il obtenait un certificat d'étude primaire qui, aux yeux de bien des gens, équivalait à un degré universitaire!!! Avec une telle compétence, le "diplômé" ne voulait plus retourner à la ferme. Il pensait se tailler une carrière dans le monde urbain ou dans l'éducation. Devenir "ticha"(teacher) était une profession très enviée, beaucoup plus rémunératrice et moins dure que le travail de la ferme où tout se faisait à la main, même les labours. Le département de l'éducation se montrait donc très réticent à ouvrir des écoles primaires de 2e cycle, soit les 4e, 5e et 6e années, pour encourager ou plutôt pour forcer les jeunes à retourner à la ferme.

La règle du Ministère de l'Éducation exigeait que cette école de 2e cycle (Senior Primary School) fût lancée avec l'aide des premiers de classes de 3 ou 4 écoles de premier cycle de la région; en éliminant les moins doués, on réduisait les dépenses, oui, mais on privait des milliers de jeunes du droit à l'éducation complète, à tout le moins au niveau primaire.

En 1956, on changea les règles du jeu. Les pré-maternelle et maternelle furent abolies; l'école primaire offrirait un cours de sept ans et tout élève qui le voulait pourrait le compléter en toute liberté. Désormais, le certificat d'éducation serait émis par le propriétaire de l'école, signifiant tout simplement que l'élève avait complété son primaire.

Toutes les écoles primaires, considérées comme privées, appartenaient aux missions ou à l'administration locale. Le propriétaire avait le droit d'exiger des frais de scolarité: en première année, l'élève ne payait que quelques shillings par année; plus il avançait, plus la scolarité augmentait pour atteindre deux livres sterling en 7ième année, l'équivalent d'une dizaine de dollars. L'élève devait défrayer le coût de ses livres, vendus la plupart du temps par la Mission, se payer un uniforme qui comprenait une chemise blanche, un pantalon court de même couleur ou kaki, un autre short de couleur bleu immatriculé "P.T." pour le "Physical Training" et les travaux manuels tels que jardinage, propreté de l'école ou autres petits travaux.

Certaines écoles accusaient beaucoup d'absentéisme dû au fait que les élèves ne pouvaient pas payer leurs frais de scolarité à temps, même s'ils étaient minimes. Les parents, surtout le père, refusaient souvent toute aide financière à leur enfant. Cependant la mère, s'il elle était plus compréhensive ou plus intelligente, avait à coeur l'avenir de son enfant; pour ce faire, elle tenait devant son logis un petit commerce de vente de sucre, de cigarettes et d'autres menus objets pour lui venir en aide dans ses études. Les jeunes élèves que la Mission engageait comme "Mission boys" assuraient la stabilité de leurs études.

Un jour, dans le petit village d'Olafia où l'école était sur le point de s'éteindre par manque de revenus, le Père Benoît Audet prit les grands moyens pour la sauver. Il fit saisir des moutons et des chèvres dans le village et les vendit pour régler la note de scolarité. Sur le coup, les villageois étaient furieux de ces mesures aussi draconiennes; ils en riaient de bon coeur quelques jours après.

Si une école n'avait pas assez d'élèves, elle était menacée de fermeture par le Ministère de l'Éducation. Une fois l'école close, il n'était pas facile de la relancer.

Centre d'Art ménager

En Igala, dans les années 45, le Ministère de l'Éducation offrit à la ville d'Idah un octroi pour fonder une école d'arts ménagers. Le problème était de trouver une personne compétente. Les propriétaires des écoles furent convoqués pour étudier la proposition et apporter une solution. L'Église catholique ne pouvait pas laisser passer une telle chance. Le Père Frank O'Donnell, alors "Father-in-Charge" de la Mission d'Idah (c'était le titre des curés), voyant une occasion en or de promouvoir l'éducation des filles, déclara sur le champ qu'il avait tout ce qu'il fallait, professeur et résidence pour la recevoir. C'était un saint mensonge... Le lendemain, il allait frapper à la porte des Soeurs du Saint-Rosaire d'Enugu les suppliant d'envoyer ce professeur à qui il offrait la résidence des Pères d'Idah. Il obtint deux Religieuses: une institutrice pour le centre et une infirmière qui ne tarda pas à trouver du travail à l'hôpital gouvernemental d'Idah. Les Pères résidèrent dans une ancienne maison de catéchiste.

C'était le début de la présence des Religieuses du Saint Rosaire qui, réalisent pleinement, encore aujourd'hui, les buts de leur institut: l'oeuvre des soins médicaux, l'éducation des filles et la pastorale paroissiale.

École pour filles

Soeur Régina, remplacée plus tard par soeur Philip, lança à Idah l'école des jeunes filles qui devait devenir en 1956 un pensionnat de choix. Elles recevaient une excellente éducation comme peuvent la donner des Religieuses vouées à l'enseignement. Les inspecteurs gouvernementaux trouvaient que c'était trop parfait et ne tarissaient pas d'éloges à l'égard du personnel.

La directrice du pensionnat des filles, Mère Philip, faisait régulièrement la visite des Missions d'Igala pour le recrutement de son école. En général, les parents hors d'Idah n'étaient pas trop empressés à faire éduquer leur fille... c'était loin et il fallait payer. Les visites de Mère Philip provoquaient parfois de très grands rassemblements. On lui demandait des écoles pour filles dans leur région, mais d'abord des dispensaires sachant que les soeurs du Saint-Rosaire d'Irlande étaient passées maîtres dans ces domaines. En effet, la Congrégation missionnaire du Saint-Rosaire d'Irlande est une fondation de Monseigneur Shanahan dont le but est d'offrir aux Nigérians les services de l'éducation et des soins de santé. Monseigneur fonda aussi la Congrégation des Pères de Saint-Patrick pour les besoins de la pastorale paroissiale et de l'éducation. Les Soeurs ont le mérite d'avoir fondé et développé de très belles écoles primaires, secondaires et écoles normales et plusieurs hôpitaux, d'abord dans l'Est nigérian qui fut leur premier champ d'apostolat, avant d'offrir les mêmes services en Idoma et en Igala.

Les "Voluntary Agencies"

Le gouvernement n'avait pas d'école primaire dans la province de Kabba; il se servait habilement des Églises considérées comme des agents bénévoles de développement (Voluntary Agencies) sans but lucratif et des administrations locales (N.A.) pour développer le système scolaire dans les régions. Il fallait bâtir l'école selon les plans du département de l'éducation et avoir des professeurs qualifiés et payés selon le barème des salaires; là était le problème des Missions car le département n'en payait souvent qu'une partie.

Comment arriver à satisfaire les normes du Ministère de l'Éducation qui suivait de très près l'évolution de l'enseignement dans la Province de Kabba? Il disposait d'une équipe d'inspecteurs bien formés dont les rapports de visites n'étaient pas toujours bienveillants à l'égard de l'école, probablement avec raison. Que de fois, suite aux inspections, on menaçait de couper l'octroi mensuel des salaires ou même de fermer si dans un délai limité elle n'avait pas le nombre requis d'élèves, des professeurs plus qualifiés, un matériel didactique adéquat, un ameublement suffisant pour accommoder les élèves, ou encore si le "building" lui-même n'était pas réparé ou refait. La plupart du temps on sommait la Mission de remplacer le toit de chaume par un toit de feuilles de zinc. Les Missionnaires étaient pris en souricière entre le Ministère de l'Éducation qui devenait de plus en plus exigeant et les villageois qui refusaient de tenir leurs promesses vis-à-vis le projet-école qui semblait au début tellement leur tenir à coeur.

Dans la région de Lokoja, Kabba et Okene, le système scolaire lancé par les missionnaires africains de Lyon avait une bonne longueur d'avance sur l'Igala. Il était mieux développé et plus facile à gérer puisque les gens vivaient surtout "en ville": c'était le cas de Lokoja, centre administratif de la Province de Kabba, d'Okene, un village de 50,000 âmes avec quelques villages périphériques tels que Magongo, Ogori, Okenwen, Ossisi, Okaito, et de Kabba, d'accès facile, moins populeux que sa voisine Okene et toujours le chef-lieu de nombreux villages avoisinants. Malgré la difficulté de maintenir les écoles en Igala, les Églises se bataillaient pour en avoir le plus grand nombre possible.

Une école dans un village signifiait une influence de l'Église dans cette région, que ce soit les écoles C.M.S.(Church Mission Society), Qua Ibo, C.M.M.L. (Church Mission in Many Lands). S.I.M.(Soudan Interior Mission) ou R.C.M. (Roman Catholic Mission). Là où il y avait des écoles neutres de l'administration locale appelées "N.A."(Native Administration), l'influence religieuse était moindre.

Si on recevait une lettre avec fausse adresse, on la retournait au bureau de poste avec mention "try" si on connaissait la bonne adresse. Un jour, à Ayangba, une lettre nous arrive adressée: Church Mission in Merry Land; le Père Bélec biffe "merry" et écrit "try many".

Tous les ans, se tenait à Idah une assemblée du "School Board", sorte de commission scolaire formée des représentants des propriétaires d'écoles, pour décider de l'ouverture de nouvelles écoles. Tous les moyens diplomatiques décents étaient mis en oeuvre par les différentes Églises pour obtenir une nouvelle école; c'était une pétition de la population, du "lobbying" auprès de l'administration ou du Ministère de l'Éducation et jusqu'à la façon courtoise de recevoir le P.E.O. (Provincial Education Officer) qui était le grand maître de l'éducation dans la Province.

Devait-il se rendre à la Mission pour parler éducation tout en savourant un thé ou un café? Tout était mis en oeuvre pour plaire, impressionner.

À Ayangba par exemple, le Père Roberge recevait la terrible inspectrice, Miss Flanery, une Irlandaise consciente de ses responsabilités et qui, elle aussi, avait les allures d'un char d'assaut. Elle était très exigeante mais aussi très humaine quand on la connaissait. Elle savait être féminine de temps en temps et faire obtenir des octrois quand elle percevait la bonne volonté. La mission avait une chatte toute blanche et un... petit singe que le Father-in-Charge ne pouvait supporter. Le jour de la visite, il fallait à tout prix toucher le coeur de Miss pour obtenir un octroi vital en faveur de l'école centrale. La chatte blanche était un atout précieux avec sa boucle rose au cou et surtout le singe qui, ce jour-là, eut la liberté de faire toutes ses finesses. Que c'était "sweet"! Plusieurs mois après, Miss rencontra le Father-in-Charge et lui demanda des nouvelles de la ménagerie: le chat, le singe...et les prêtres. L'octroi tant convoité fut alloué.

L'assemblée générale du conseil des écoles terminée, les curés des missions étaient très anxieux de connaître le verdict de leurs demandes. Telle école approuvée, c'était l'enchantement; une autre refusée, on ne perdait pas espoir; mais c'était sans retour si les protestants ou l'administration locale avaient eu gain de cause. Les musulmans en Igala ne firent jamais d'effort pour avoir une école communautaire. Leurs petits centres d'enseignement du Coran ici et là dans les villages leur suffisaient. Très tôt, le matin, des douzaines d'enfants répétaient à pleine voix, après le tuteur, les versets du Coran écrits et récités en arabe. Les Musulmans, protégés par l'État, savaient fort bien que les écoles chrétiennes oseraient difficilement refuser leurs enfants. Cependant, les écoles protestantes se montraient plutôt réticentes à les admettre tandis que les Catholiques étaient plus accueillants à leur égard.

Bâtir l'école

Dans un village en Igala, la plupart du temps, l'école avait débuté par un petit poste de brousse où s'enseignait la religion seulement; c'était une école d'instruction religieuse connue sous le nom de C.R.I. (Class of Religious Instruction). Il était bien défendu d'enseigner l'écriture et l'arithmétique prétextant qu'un catéchiste, qui souvent n'avait pas complété son primaire, était tout à fait inapte à initier les enfants à l'anglais, l'arithmétique et les autres sujets; il fallait éviter de donner un mauvais pli à l'élève. On contournait la défense en disant que pour lire la bible, il fallait bien savoir écrire un peu, lire et compter jusqu'à 144,000, chiffre mentionné dans le livre de la Révélation.

Si la population locale soutenait bien financièrement sa petite école de religion et voyait à l'assurer d'un bon nombre d'enfants tous les ans, elle pouvait espérer avoir une école primaire. Les démarches en ce sens se faisaient auprès des responsables régionaux de l'éducation. Le soutien de la population locale était précieux pour l'obtention de cette permission.

Quand l'école était approuvée, il fallait se mettre au travail et bâtir selon les normes du Ministère. Les premières écoles se bâtissaient assez facilement, car on se servait de matériaux locaux: de la terre glaise pour les murs et les planchers, des piquets pour soutenir le toit fait de chaume qu'on trouvait sur place. L'ameublement des classes se composait de pupitres, chacun fait d'une simple planche pouvant accommoder jusqu'à six élèves, d'un tableau noir maçonné en ciment sur le mur frontal ou d'un tableau en bois reposant sur un chevalet, d'une armoire pour remiser les livres du professeur, quelques cartes géographiques, la craie, la cloche et un peu de matériel didactique qui trop souvent se résumait à peu de chose.

Malgré ces débuts très humbles, on exigea toujours que les élèves portent l'uniforme tel que décrit auparavant. Il était défendu de porter des sandales ou souliers et d'avoir une montre-bracelet pour éviter de traumatiser le professeur s'il n'en avait pas. Le lundi matin, se tenait l'inspection à la militaire. Si l'élève se présentait avec un uniforme sale, le directeur le renvoyait le laver. Chaque école avait aussi un ensemble musical formé de quelques flûtes et d'une couple de tambours indigènes qui, tous les matins, accompagnaient la marche militaire avec chants appropriés comme celui-ci qui, sans doute, faisait partie du répertoire des esclaves: "If you want to be free from your troubles, you better die and leave the world". Ce n'était pas tout à fait dans la ligne de l'espérance chrétienne.

Dans les années 55, le Ministère de l'Éducation devint beaucoup plus exigeant, même intransigeant, à l'égard de la construction des premières écoles qui était loin de répondre aux nouvelles normes. Plusieurs devaient être rebâties complètement: un toit de feuilles de zinc ou d'aluminium pour remplacer le chaume qui était pourtant beaucoup plus frais, un plancher de ciment au lieu de terre battue, des murs de blocs de ciment ou de terre glaise maçonnés de ciment d'au moins 5 pieds de hauteur. L'ameublement devait aussi être renouvelé surtout les pupitres qui ne devaient pas accommoder plus de deux élèves; plus tard, on exigea des tables avec chaises. Tout cela demandait assez d'argent.

Il fallait continuer à sensibiliser les chefs et les gens des villages à cette nouvelle situation car les Spiritains firent toujours appel à leur collaboration pour lancer des projets. Trop souvent on oubliait les belles promesses, les discours enflammés pour promouvoir le développement du village. Dans le petit village d'Ojogboni, loin dans la brousse, durant tout le temps qu'on accusait le petit chef Aguda de tous les maux concernant l'école de son village, il restait impassible; le temps venu, il se défendait avec une verve, un débit oratoire digne de nos meilleurs politiciens. Il arrivait à prouver qu'il avait eu raison même si personne ne le croyait . On le surnomma "Cicéron". Combien d'assemblées furent tenues, surtout en Igala pour une levée de fonds en vue de bâtir l'école ou de la réparer, couper le chaume en forêt, mouler des blocs de ciment ou de terre glaise! Il y avait toujours de bonnes raisons pour justifier l'impossibilité d'être au rendez-vous sur le chantier: ne fallait-il pas aller à la ferme ou au marché qui se tenait tous les quatre jours; ou c'était un deuil ou un anniversaire de décès auquel prenait part tout le village, et pouvait-on travailler en saison des pluies?

En Igala, il suffisait de creuser le sol de quelques pieds pour atteindre la glaise qui se prêtait très bien au moulage des blocs. Avec l'aide de la houe ou en la piétinant, les hommes délayaient la terre avec l'eau que leur fournissaient les femmes et les enfants. Un jour, le Père Benoît Audet se rendit sur le chantier de moulage de blocs lors d'un travail communautaire dans un village de brousse. Il surprit les hommes assis sur le bord de la fosse d'une profondeur de quelque 8 pieds, discutant à savoir à qui était le tour de délayer la terre glaise. Personne ne travaillait et c'était urgent. Le Révérend Père se choqua, précipita tout le groupe dans le trou et s'étant emparé d'une calebasse de quatre gallons d'eau la versa sur les hommes. Ce fut un éclat de rire général et le travail reprit; tout s'arrange au Nigéria!...ou tout s'arrangeait!!!...et à Okenyi, "place de c"... de dire André Vigneault, où l'école était délabrée," si l'inspecteur y fait une visite, on va se faire couper le zizi en maudit". Monsieur l'Inspecteur ne se montra pas....

Le casse-tête était la construction de la toilette extérieure qui se détériorait rapidement et risquait toujours d'être une cause d'ennuis avec le Ministère de l'Éducation.

Selon ses normes, la fosse devait répondre aux dimensions suivantes: au moins dix pieds de profondeur sur 4 pieds de largeur et quelque 20 à 40 pieds de longueur selon le nombre des usagers; elle était couverte d'un treillis fait de bois très dur, dit de fer, sur lequel on construisait un plancher en terre glaise ou en ciment; dans le plancher, on pratiquait des ouvertures à tous les 6 pieds qu'on encadrait de murs de terre glaise ou de feuilles de zinc. Il fallait être prudent car le plancher pouvait céder à la longue, risquant d'emporter l'usager avec lui dans la fosse. Ce n'est que de justesse que Benoît évita la tragédie.

Si le toit était de chaume, il devenait facilement un repaire de serpents, d'araignées, de mulots, de coquerelles grasses et d'autres insectes répugnants. Il fallait vraiment que ça presse pour se risquer dans une pareille cabane. Si le budget permettait un toit de feuilles de zinc, tout danger de vermine était éliminé.

Certains "Managers of Schools" usèrent de subterfuge pour impressionner l'inspecteur lors d'une première visite d'une école neuve de quelques classes. Au lieu d'une tranchée profonde, on bâtit tout simplement un abri au toit et aux divisions faites de feuilles de zinc et, au lieu d'ouvertures au plancher, de gentilles petites chaudières remplies d'eau au tiers. Pouvait-on avoir mieux! L'installation était louangée par l'inspecteur qui trouva l'idée géniale. Heureusement qu'il ignorait la défense faite aux élèves de ne pas s'en servir, sauf au jour de l'inspection. Ordre était d'aller en brousse comme tout le monde... Le bon rapport de l'inspecteur dotait rapidement l'école de l'octroi tant désiré.

L'école qui, en fait, répondait en tout aux normes du Ministère de l'éducation recevait un octroi assez substantiel pour payer totalement ou en partie les salaires du personnel de l'école. Perdre cet octroi pouvait mettre la Mission dans l'embarras financier même si les salaires n'étaient vraiment pas élevés.

Selon l'échelle des salaires du Ministère, un professeur bien qualifié recevait 75$ à 80$ par mois, les autres de 15$ à 45$ selon leurs degrés de formation ou d'ancienneté. Les fins de mois arrivaient toujours trop vite ou ... trop souvent! Si l'octroi gouvernemental était retardé, le diocèse faisait un emprunt à la banque pour payer une partie des salaires. Les professeurs récriminaient et avec raison, surtout en période des Fêtes. Il fallait gratter les fonds de tiroirs pour compléter le salaire quand c'était possible. A la fin de l'année, les profits des fêtes champêtres faites dans chacun des postes de brousse et à la Mission centrale dépannaient passablement.

Dans les années 60, la situation financière des écoles privées s'améliora sensiblement car le Ministère de l'Éducation changea complètement le mode de subvention des écoles. On alloua à la Mission un octroi annuel de 12$ à 36$ par élève selon l'ancienneté de l'école: la politique était de remplir les écoles à tout prix et éviter d'embaucher des professeurs à gros salaires. Plusieurs vieux professeurs à l'âge de la retraite et non qualifiés mais à salaire assez respectable furent invités à se retirer. Un syndicat n'aurait jamais permis une telle politique. C'était pour plusieurs missions une question de survie.

La formation des professeurs

Durant les années 47-57, les professeurs Igalas étaient formés à l'École Normale diocésaine d'Oturkpo dirigée par les Frères franciscains de la branche irlandaise. Les professeurs de la région de Lokoja recevaient leur formation dans les Écoles Normales du centre ouest telle celle d'Ondo dirigée par les Frères des Écoles Chrétiennes dont quelques-uns étaient Canadiens français. Pour être recommandé à l'École Normale, le candidat devait posséder un certificat d'études primaires et avoir une certaine aptitude à l'enseignement, éprouvée par une probation d'un an comme professeur dans une école primaire. Un premier cours de 3 ans préparait l'étudiant à l'obtention d'un brevet permettant d'enseigner dans une école primaire de 1er cycle et même d'en être le directeur.

Le professeur retournait au collège pour un stage de deux ans d'études pour l'obtention d'un diplôme "grade 2" l'habilitant à remplir toutes les tâches et responsabilités de l'éducation au niveau primaire. Le professeur brillant pouvait être embauché dans une école secondaire ou une École Normale pour l'enseignement de certaines matières. Beaucoup moins nombreux que les professeurs Grade 3, ils étaient très en demande par les Missions qui offraient le cours primaire complet dans plusieurs de leurs écoles. En 1955, avec la création de la Préfecture de Kabba qui comptait des douzaines d'écoles, il fallait à tout prix prendre la responsabilité de former les professeurs car le diocèse de Bénoué ne pouvait plus répondre à la demande, arrivant à peine à combler ses propres besoins.

Le Collège d'Ayangba

Où fonder ce collège? On opta pour l'Igala: c'était une façon d'encourager un certain développement local et d'attirer l'attention sur une région où les institutions académiques étaient inexistantes à ce niveau. Pourquoi pas à Dekina où le Père Lichtenberger avait tenté une fondation au début du siècle? L'eau ne serait pas un problème puisqu'un ruisseau traversait le village; ce choix n'eut pas de suite car l'administration locale se montrait très réticente à céder un terrain assez grand pour une institution de ce genre.

On retint le site d'Ayangba. Là encore, le terrain suffisait à peine mais il y avait la Mission et un dispensaire. Ayangba est aussi un centre géographique naturel vers qui convergent toutes les routes, il est vrai que le ruisseau se trouvait à 2 milles du site, à une dénivellation de 500 pieds, mais selon les calculs, un aqueduc bien conçu pourrait fournir l'eau à l'institut.

La construction du collège

Les plans furent dessinés par les Spiritains et approuvés par le Ministère de l'Éducation qui vota une aide financière substantielle pour lancer le projet. On choisit le Frère Conrad Caron, spiritain, pour faire exécuter les travaux. C'était tout un défi: distance éloignée des centres commerciaux pour se procurer le matériel de construction, difficulté de trouver du sable sur un territoire au sol plutôt latéritique, pénurie de main d'oeuvre qualifiée; certes, on trouvait les ouvriers sur place mais ils étaient très instables. S'ils recevaient leur salaire à la fin de la semaine, plusieurs ne se présentaient pas au travail le lundi matin. On décida de les payer ce jour-là.

Comment se procurer le sable pour faire ces milliers de blocs? On fit d'abord appel aux gens du village pour ramasser le sable accumulé par l'érosion le long des routes. Un camion Opel d'une capacité d'une tonne et demie faisait la cueillette des petits tas de sable, payés selon le cubage. On réalisa qu'avec cette méthode, il était impossible de faire des milliers de blocs de ciment. Il fallait trouver une autre solution. Un sable au grain très fin se trouvait au ruisseau, à 2 milles d'Ayangba. On obtint la permission d'exploiter ce site où des milliers de gens s'approvisionnaient tous les jours en eau potable. Il ne fallait en aucune façon détériorer cet endroit vital. Des plans proposés à l'administration locale furent convaincants et on put lancer le moulage de blocs de ciment sur place. Le sable abondant pouvait répondre à la demande et avec l'eau à proximité, pouvait-on demander mieux?. Les blocs, une fois séchés, étaient transportés sur le chantier de construction par camion qui approvisionnait aussi en eau le collège naissant et le dispensaire.

Un autre problème: il fallait beaucoup de bois pour la construction des toits, des dortoirs, de la cuisine et des salles de classes. Il y avait heureusement plusieurs irokos dans la région: ces arbres centenaires aussi durs que le chêne résistent très bien aux ravages des termites. Le Frère Conrad ne se servait que de la planche pour la construction des chevrons. En 1957, il était impossible de se procurer une charge de planches de 12 pieds par 1 pied de largeur et 1 pouce d'épaisseur par un simple appel téléphonique. Le téléphone n'existait pas et il n'y avait pas de scierie en ce temps-là. Il fallait s'armer de patience car le sciage du bois se faisait à force de bras par les maîtres-scieurs qui étaient surtout des Ibos.

Avant d'abattre l'arbre au tronc de 10 à 15 pieds de circonférence, il fallait se procurer un permis de coupe du Ministère des Forêts moyennant quelques dollars. Une fois l'arbre coupé et ébranché, le tronc était mesuré en longueur de 12 pieds. Sous chaque bille qui pesait des tonnes, on creusait une fosse pour permettre un mouvement de haut en bas de la longue scie ou godendart activé par deux scieurs: un sur la bille et l'autre dans la fosse, chacun tirant la scie vers soi, à tour de rôle. Un travail long, dur et exténuant! Quelques années plus tard, une scierie d'importance s'installait à Olafia, à quelques milles d'Ayangba, pour approvisionner plus rapidement les marchés, mais le collège était déjà bâti.

Le ciment venait d'une cimenterie nigériane près d'Enugu. Le prix avantageux de 1,70$ le sac, grâce au contrat de 2000 sacs de 110 livres chacun, permit à plusieurs Missions de profiter de cette réduction. Pourquoi pas?

L'ouverture

En janvier 1957, le collège démarra. Les Spiritains canadiens ne bénéficiaient pas de l'expérience nécessaire pour diriger une telle institution qui donnait un enseignement des principes d'éducation basé sur le système anglais. Monseigneur Delisle fit appel aux diocèses d'Onitsha et d'Owerri qui possédaient beaucoup d'expérience dans ce champ d'apostolat. Ils acceptèrent d'envoyer chacun un Spiritain si, en retour, la Préfecture les remplaçait au plan paroissial. C'est ainsi que Bruno Godbout et Jean-Claude Roy partirent en janvier 1957 pour travailler en territoire Ibo, l'un à Obollo Eke dans la région de Nsukka et l'autre, à Ihioma, tout près d'Owerri. Les Canadiens passèrent trois ans en pays Ibo: Adrien Thibault et Pierre Bergeron à Obollo, Paul-Yvan Bélisle à Ihioma.

Le Spiritain irlandais William (Whishy) Murphy devint le premier principal du T.T.C. Ayangba (Teachers Training College) aidé de son confrère le Père Sheedy qui malheureusement n'enseigna que quelques mois. En jouant un match de football, il se fractura une jambe et ne put reprendre son travail.

La construction du collège était loin d'être terminée en janvier 1957. Les trente premiers étudiants vivaient encore dans un bâtiment temporaire qui deviendra dispensaire. Sur le terrain de l'école primaire, trois salles de classes furent construites pour les accommoder et du même coup aider à l'expansion de cette école d'Ayangba. Comme le Nigérian s'adapte facilement à toutes les circonstances, tout était sous contrôle. Le personnel spiritain enseignant choisit de résider à la Mission d'Ayangba. Les pauvres curés d'Ayangba et ceux d'Abajukolo et de Bassakomo qui y avaient leur pied-à-terre furent bousculés et devinrent presque des "nuisances" puisqu'ils ne pouvaient pas s'adapter facilement au règlement plutôt strict de ce nouveau temple du savoir. Il fallait penser à les reloger ailleurs . On choisit Egumé, le plus gros village d'Igala, à 6 milles d'Ayangba. Ce fut une bénédiction pour ce village dont la communauté chrétienne se classe aujourd'hui parmi les plus vivantes du diocèse d'Idah.

Les étudiants prirent enfin possession des nouveaux bâtiments dans les années 62-63. Malheureusement, certains de ces bâtiments ne cadraient pas avec les règles de construction tropicale qui suggèrent fortement que les édifices soient construits de préférence en longueur avec orientation est-ouest pour éviter la visite du soleil à l'intérieur des bâtiments. En fait, ils peuvent devenir de véritables étuves ou bains sauna dans l'après-midi même si Ayangba jouissait d'un climat plutôt tempéré.

Le règlement du nouveau collège

On avait tellement à coeur d'avoir des prêtres nigérians que les Spiritains canadiens voulurent faire de l'école normale un genre de grand séminaire pour développer les vocations sacerdotales. On alla jusqu'à appliquer presqu'à la lettre le règlement du Grand Séminaire d'Enugu. Par exemple, à 3 heures de l'après-midi, les étudiants récitaient le petit office du Sacré-Coeur; l'assistance quotidienne à la messe était de rigueur et les cours de chant grégorien donnèrent naissance à une chorale tout à l'honneur du collège; un des tuteurs passa maître dans cette discipline tellement qu'on pensa l'envoyer au Canada pour se perfectionner. Dans la petite église communautaire d'Ayangba, qui servait aussi de lieu de culte pour le collège, se déroulaient des liturgies eucharistiques d'un faste peu commun sous la direction du Père Jean-Paul Audet.

L'aqueduc

Avec le nombre grandissant d'étudiants venant de tous les coins de la grande province de Kabba, le problème de l'approvisionnement d'eau s'accentua. Le transport de l'eau par petit camion Opel ne répondait plus à la demande, il fallait donc ou acheter un camion-citerne ou construire un aqueduc. La seconde alternative fut retenue car l'étude démontra que malgré une dénivellation de 500 pieds et une distance de 2 milles il fut possible de pomper l'eau du ruisseau dans un réservoir surélevé d'une capacité d'au moins 2000 gallons. Toute une entreprise avec les moyens de bord dont disposait le collège! Ce fut presque rêver en couleurs. Le Frère Conrad s'attaqua à ce gigantesque projet avec beaucoup de courage et d'ingéniosité....et...il réussit.

Selon les plans, il fallait d'abord creuser un réservoir un peu en retrait du ruisseau pour ne pas nuire à son débit, installer deux pompes à piston sur sa plate-forme en ciment. Le creusage se fit à main d'homme: au pic et à la pelle. Parvenu à une certaine profondeur, il n'y avait plus moyen de travailler tant l'eau du souterrain envahissait le chantier; il fallut installer des pompes portatives pour empêcher l'eau de nuire au travail. D'une façon, ce fut consolant de constater qu'un tel débit d'eau pouvait facilement répondre à la demande.

Un octroi canadien permit de faire venir du Canada des tuyaux d'aluminium de 20 pieds de long par 3 pouces de diamètre. Afin de protéger ces tuyaux fragiles, on les installa dans une tranchée de trois pieds de profondeur.

Une fois mis en service, le système d'aqueduc alimentait très bien le collège et ses dépendances, le dispensaire, le couvent des Religieuses et la Mission et, plus tard, l'hôpital. Après quelques années de service, l'administration de l'aqueduc fit face à des troubles majeurs: une terre ferrugineuse et la trop grande pression exercée sur les tuyaux les percèrent et causèrent de nombreuses fuites: l'eau ne se rendait plus au réservoir du collège. Comment découvrir ces fuites sous 3 pieds de terre? En saison sèche, la terre imbibée par l'échappement de l'eau indiquait l'endroit de la fissure; en saison des pluies, c'était très difficile. Pour réparer et améliorer le système d'aqueduc, on remplaça toute la tuyauterie et on construisit un relais à mi-chemin de la ligne pour alléger la pression. Le Frère Elzéar Soucy, arrivé sur le tard au pays, il avait plus de 60 ans, prit la responsabilité du système d'aqueduc et entreprit de bâtir un deuxième réservoir. Il y installa deux pompes rotatives qui assurèrent un débit beaucoup plus régulier que les pompes à pistons. Un genre de pompes que le Frère Conrad préconisait au tout début du projet mais sa proposition n'avait pas été retenue.

En 1954, le gouvernement local d'Idah avait installé dans chaque chef-lieu d'Igala une pompe à balancier qui allait chercher une eau très pure à des profondeurs de 400 à 500 pieds. L'eau, pompée dans un réservoir de surface, était distribuée aux villageois. Ce fut une excellente amélioration au point de vue sanitaire. Enfin de la bonne eau! Malheureusement, le système de distribution était inadéquat. Comment 20 robinets pouvaient-ils approvisionner en eau des centaines de personnes qui arrivaient presque toutes en même temps sans créer de bagarres, chacun voulant avoir l'avantage sur son voisin? L'emplacement de la pompe devenait souvent un champ de bataille. Par la suite, le manque d'entretien et le vol du gasoil par les responsables mirent très tôt les pompes hors service. Le va-et-vient au ruisseau recommença de plus belle. L'aqueduc du collège fut toujours fidèle à fournir de l'eau, grâce à l'entretien minutieux qu'apportèrent le Collège et la Mission d'Ayangba.

La direction du collège devient canadienne

"Wishy" Murphy, principal du collège, céda sa place à Horace Léonard qui, à son tour, fut remplacé par les Pères Gérard Bouthillette et Fernando Côté.

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Fernando Côté

Celui-ci réussit si bien à maîtriser la langue de Shakespeare qu'il se permettait de corriger les Anglais. Un coopérant canadien anglais, originaire de Lachine, Québec, ne parlait pas un mot français, pensant peut-être que dans sa ville on ne parlait qu'anglais et ...chinois. Il était convaincu que Fernando était un pur "British", refusant de croire qu'il venait de Cap-Chat où, comme dans la plupart des régions du Québec, même à Hull, l'anglais n'était pas très à la mode.

Le collège d'Ayangba doit beaucoup au Père Côté qui y passa 11 ans et se donna totalement à l'oeuvre. Son action pastorale eut un impact profond chez les étudiants chez qui il sut créer un vrai esprit de famille. Toutes les missions bénéficièrent de l'excellente formation donnée à leurs professeurs.

En 1964, le Diocèse de Lokoja envoya l'un d'eux parfaire ses études. C'était un Ibo qui avait servi la mission durant plusieurs années, Michael Nnamene. Comme le diocèse comprenait le territoire Igala, il se devait aussi de favoriser des professeurs méritants du réseau primaire de la région: Peter Achor et Joseph Aduku, directeurs des écoles primaires d'Imani et d'Ankpa. Ils furent envoyés tous les trois à l'Université d'Ottawa pour deux ans d'études. Pourquoi Ottawa alors qu'il y avait déjà plusieurs universités nigérianes? Ils étaient d'excellents professeurs, certes, mais ils n'avaient pas les qualifications requises pour y être admis. On réussit à les faire inscrire à Ottawa moyennant certaines réserves. Ils eurent de la difficulté à suivre les cours mais leur séjour leur a beaucoup profité. En fait, ils furent les premiers Nigérians à être envoyés outre-mer par le diocèse de Kabba.

Dans les années 60, des Canadiens coopérants de l'organisation SUCO (Service Universitaire de Coopération Outre-mer) tel qu'Arthur Labrecque, originaire de la Saskatchewan, donnèrent un bon coup de pouce au collège d'Ayangba. Les services d'un frère Mariste canadien furent aussi très appréciés, dans les années 1970.

L'enseignement secondaire

Dès la fondation de la Préfecture de Kabba, tout en favorisant au maximum l'éducation primaire, Monseigneur Auguste Delisle voulait offrir à son diocèse les avantages du cours secondaire. Dans la province de Kabba, seul le collège secondaire gouvernemental d'Okene donnait ce cours et favorisait trop souvent les fils de notables. Cette institution donnait une excellente formation académique, grâce au personnel très qualifié qui comptait plusieurs expatriés. On se souvient qu'en 1955 plusieurs de ces professeurs, partant en vacances, trouvèrent la mort dans un accident d'avion qui s'écrasa au bout de la piste, à l'aéroport international de Kano.

Le Collège Saint-Augustin

Si notre première institution d'envergure, l'école normale d'Ayangba démarra en 1957, le premier collège secondaire du nom de Saint-Augustin, patron de l'évêque, vit le jour en 1958 avec le Père Jean-Claude Roy comme premier principal. Ayant passé l'année précédente à Ihioma, une paroisse du diocèse d'Owerri, en pays Ibo, il avait profité de son séjour pour s'initier à ce genre d'institution. La première classe logeait dans l'ancienne école primaire de Kabba, construite sur le terrain de la mission. Par manque d'argent, les débuts furent assez pénibles, mais la situation s'améliora par la suite avec les quelques subventions du Ministère de l'Éducation. L'enseignement au secondaire était plus attrayant que celui de l'École Normale car on travaillait avec des élèves jeunes, triés sur le volet.

En fait, former les premiers étudiants de l'École Normale d'Ayangba était une tâche difficile, car la majorité d'entre eux avaient déjà été professeurs dans les écoles primaires pendant quelques années; plusieurs étaient mariés, souvent grand-parents et parfois polygames. Le cours de trois ans comprenait un approfondissement des matières de base et une formation pédagogique assez poussée. Ce n'est que plus tard qu'on put admettre des candidats plus jeunes et plus souples intellectuellement dans l'apprentissage de ce métier.

Au secondaire, on débuta avec les 30 premiers élèves qui réussirent l'examen d'entrée à la fin de leur cours primaire. On ne put en accepter davantage. Ils étaient jeunes, intelligents et faisaient des progrès remarquables. Quelques étudiants pouvaient facilement tenir une conversation en français dès la 3e année du cours. Nos collèges offraient le français comme langue seconde, se souvenant que le Nigéria est entouré de pays africains francophones tels que le Cameroun, le Tchad, la République du Niger, le Bénin, le Togo et le Dahomey. Il y avait déjà dans le nord du pays le collège Mount Saint Michael du diocèse de Bénoué, ouvert par les Spiritains anglais en 1954, et le collège Saint John's du diocèse de Kaduna, dirigé par les Pères Missionnaires Africains de Lyon. Tous les ans, les responsables de ces collèges venaient faire du recrutement dans les Missions. Les parents trouvaient que c'était loin et cher. Quelques Igalas eurent la chance de faire leur cours dans ces institutions.

Le collège Saint-Augustin était une bénédiction pour le territoire, mais c'était bien insuffisant pour répondre à la demande puisqu'il était le seul collège secondaire du diocèse. Il fallait faire plus.

Collège Saint-Pierre

Ce n'est qu'en 1964 qu'Idah put avoir son collège du nom de Saint Peter's en l'honneur de Peter Achimugu, Ministre des Ressources Naturelles dans le gouvernement régional du Nord. Il se servit de son influence politique pour lancer cette fondation qui débuta aussi très péniblement. Le premier principal et fondateur du collège fut le Père Armand Larose, un pionnier des marais de la région d'Ibaji, le long du fleuve Niger. Il y travailla durement à établir l'Église par l'école. À Idah, il fut confronté à un problème de terrain. Le grand chef d'Igala, l'Atta Ali Obaje, ne voulut pas ajouter un pouce de plus à ce que ses ancêtres concédèrent à la Mission d'Idah. On ne peut vraiment pas dire qu'il favorisa le développement de l'Église catholique dans son royaume. Il fallut gruger sur le terrain de la mission pour s'installer. La résidence des Pères, construite par les Spiritains allemands, devint la résidence du Principal. Ce qui nécessita la construction d'une nouvelle résidence de la Mission.

À "Saint Peter's", il y eut problème d'eau et de locaux. Les étudiants, surtout Igalas, se logèrent en ville; on ne put leur offrir les avantages d'un pensionnat à l'exemple du collège d'Ayangba. Les Spiritains, successeurs du Père Larose, furent Rhéaume Saint-Louis et Fernand Pilon.

Collège Sainte-Monica

On confia le collège secondaire pour filles aux Soeurs de la Charité de Boston qui, tout en ayant un style très américain, firent un excellent travail dans cette période de fondation; on lui donna le vocable sainte Monica, mère de saint Augustin.

Collège d'Egbe

Il y avait déjà une petite communauté catholique à Egbe et l'évêque voulut lui donner plus d'importance en créant un collège secondaire pour filles: le "Youville College". On confia la promotion de l'institut au Père Bernard Bouthillette qui devint le premier principal, aidé des Soeurs de la Charité de Boston, toutes heureuses de pouvoir oeuvrer dans un deuxième collège après Sainte Monica de Kabba. Ce territoire à quelques milles d'Isanlu était un château-fort de la "Soudan Interior Mission" qui possédait un hôpital assez considérable. On voyait d'un mauvais oeil une fondation catholique dans cette région.

Collège St-Kizito et Ponyan

Dans les années 70, les écoles secondaires catholiques se multiplièrent.On ajouta à la liste ceux de Isanlu et de Ponyan: deux collèges fondés en territoire Yoruba protestant dans la région de Isanlu. Père Paul-Émile Champagne lança la mission d'Isanlu et la fondation du collège Saint Kizito. Son remplaçant, Marcel Delisle, continua l'oeuvre et les gens d'Isanlu, en guise d'appréciation à l'égard de la Mission Catholique, créèrent Marcel chef de 2ième classe. Dans une cérémonie solennelle où tout Isanlu était présent, on lui décerna le titre avec remise du costume traditionnel et la queue de cheval, insigne de pouvoir.

Le collège de Ponyan, lui aussi dans le territoire de la mission d'Isanlu, vit le jour à la demande des gens du village, de confession protestante. Monseigneur Delisle acquiesça à leur requête moyennant une certaine contribution financière de leur part, qui s'est avérée très pauvre. Le premier principal, Père Michel Lupien, lança la fondation et fut épaulé par Berthier Thériault, étudiant en théologie, alors en stage de deux ans au Nigéria. Michel se logea d'abord dans un deuxième étage d'une maison du village avant de s'installer dans une des classes du collège en construction. Les bâtiments du collège terminés, il put construire la résidence du Principal. Ponyan, situé dans la brousse et éloigné du centre de Kabba, était difficile d'accès; c'est pourquoi le transport des matériaux de construction et de l'équipement scolaire firent problème. Cette aventure demanda beaucoup de sens missionnaire et d'engagement à l'égard d'une population toujours assez réservée à l'égard de l'Église catholique: cette fondation d'ailleurs avait plus ou moins la faveur des Spiritains qui entrevoyaient difficilement la création d'une communauté catholique. L'administration du collège ne tarda pas à passer aux mains des laïcs.

Collège Saint-Charles, Ankpa

La fondation du collège Saint-Charles demanda aussi beaucoup de patience. La population qui réclamait une école secondaire depuis longtemps promit sa pleine collaboration financière et de travail communautaire; en fait, la ville d'Ankpa d'allégeance islamique et gouvernée par un chef musulman n'était pas très empressée d'aider "les païens catholiques". D'ailleurs, l'effort musulman en matière d'éducation tant en Igala que dans la région de Lokoja-Okene-Kabba fut presque nul. Les parents musulmans préféraient envoyer leurs enfants dans les écoles des missions, sachant qu'ils ne seraient jamais "corrompus" par l'influence chrétienne. A-t-on jamais rencontré dans la Préfecture une conversion d'un musulman au christianisme?

Dans un ultime effort pour une levée de fonds en faveur du collège Saint-Charles, le curé d'Ankpa d'alors, le Père Charles Mackay, passait des nuits avec le catéchiste à visiter les maisons d'Ankpa et des villages avoisinants pour ramasser l'argent qui se faisait rare. C'était décourageant! Il ne reçut que très peu. C'est grâce à des octrois du gouvernement canadien obtenus par Monseigneur Grimard que le collège put vraiment démarrer. Les deux premiers principaux: Pères Rodrigue Roberge et Fernand Pilon lancèrent l'oeuvre. Père Jean Labrèche, qui leur succéda, joua un rôle prépondérant dans l'évolution du collège à tout point de vue. Jean, travailleur infatigable et d'une grande énergie, était l'homme capable de concrétiser les ambitions du collège et de les mener à terme. Que de fois, il dut aller à Lagos pour acheter de l'équipement didactique. Il raconte comment il provoquait la surprise en roulant dans sa chambre d'hôtel, le pneu de rechange de sa camionnette Peugeot pour éviter de se le faire piquer.

Le collège d'Ankpa, comme tous les collèges du temps, avait sa propre génératrice d'électricité qui démarrait à la tombée du jour et roulait jusqu'à 22h30; il incombait au gardien de nuit de lancer le moteur et de l'arrêter. Un soir, on présenta aux étudiants un film assez long qui dépassa l'horaire du coucher. À 22h30, selon le règlement, le gardien se dépêcha de couper l'allumage du moteur pour revenir en vitesse afin de ne rien manquer du film, il ne comprenait pas pourquoi on lui faisait une réception fort bruyante... dans la noirceur et que rien ne paraissait plus sur l'écran.

Tranquillement, tous les collèges catholiques, avec les quelques octrois des gouvernements canadien et nigérian, purent se doter de laboratoires de chimie et physique et donner une excellente formation grâce aux professeurs qualifiés venus d'Angleterre, des Indes ou du Canada. Peu à peu, des Nigérians et Nigérianes, gradués des universités d'Ibadan, de Zaria et de Nsukka, prirent la relève avec l'ambition de maintenir l'excellence de l'enseignement. Ils continuent avec beaucoup d'engagement leur travail d'éducation si vital dans un pays qui se bâtit.

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École élémentaire d'Éméwé dans le district d'Abocho
Devise: Unity is Strenght

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