Enfin notre coin

 

Maintenant un coin pour nous


Dès 1953, sachant qu'une juridiction ecclésiastique serait confiée aux Canadiens, Monseigneur Hagan affecta les nouveaux venus en terre Igala. Le Père Auguste Delisle venait d'arriver du Cameroun français au Nigéria en janvier 1952, avec une expérience missionnaire de 18 ans. Tous le considéraient comme le futur Préfet apostolique. Ce qui fut fait en 1955 quand Rome érigea la nouvelle préfecture de Kabba. Pourquoi Kabba? Parce qu'alors tout le territoire des deux rives du fleuve Niger confié aux Spiritains canadiens faisait partie de la province de Kabba dont le chef-lieu était Lokoja. Monseigneur Delisle choisit d'y vivre. Lokoja est une vieille ville de quelques milliers d'habitants au climat très chaud en saison sèche et très humide en saison des pluies. Elle prit de l'importance au siècle dernier avec l'arrivée des Anglais. On la considéra un peu comme la capitale du Nigéria, sise qu'elle est au centre du pays et au confluent du fleuve Niger et de la rivière Bénoué.

Les premiers Canadiens qui avaient connu la région d'Oturkpo auraient préféré travailler en territoire Tiv plutôt qu'en Igala. Les Tivs sont des gens énergiques, bons collaborateurs et très sympathiques alors que le pays Igala semblait manquer d'esprit d'initiative. On avait même suggéré cette idée au délégué apostolique des territoires anglophones de l'ouest africain, Monseigneur Matthew, en visite à Oturkpo. Il était un homme spécial et très original; en voyage, il se servait d'une taie d'oreiller pour y mettre ses insignes épiscopaux, et comme hobby il écrivait des romans policiers. Il fit part de cette suggestion au Préfet de Bénoué trouvant qu'elle était bien raisonnable puisqu'elle offrait à des missionnaires sans beaucoup d'expérience un territoire plus facile à évangéliser. Il n'en fut rien et les promoteurs de cette idée brillante subirent les foudres du Préfet. Les Spiritains anglais évoquaient l'argument que la situation financière des Canadiens leur permettrait de développer plus facilement cette partie du monde.

Il faut bien se rappeler qu'avant l'arrivée des Spiritains allemands, une première tentative d'évangélisation avait été faite en Igala, dans les années 1904-1905 par le Père Lejeune, Préfet apostolique du Bas Niger, et son confrère, le Père Joseph Lichtenberger. D'Onitsha, ils remontèrent jusqu'à Idah et Lokoja pour rencontrer Lord Luggard qui les dirigea vers Dekina, en terre Igala. Le Père Lichtenberger y fut le premier résident; il fonda la Mission Holy Cross; remplacé par les Pères Paul Herry et Brey, il reviendra en 1904 et le Père Joseph Shanahan le rejoignit. Ils décidèrent de fermer la mission en 1905, décision qui allait à l'encontre de la décision du Père Lejeune qui ne voulait à aucun prix "redonner à Satan cette terre gagnée au Christ". Le Père Lejeune dut retourner en France pour combattre un cancer qui le terrassa; le Père Joseph Shanahan le remplaça et devint le premier évêque du diocèse d'Onitsha. L'évangélisation en Igala aurait un tout autre visage si la mission de Dekina n'avait pas été abandonnée.

En plus de ce territoire Igala qui comprenait aussi la tribu des Bassakamos et des Bassangués, les Spiritains canadiens héritaient d'une partie du grand diocèse de Bénin de Monseigneur Kelly. Cet évêque était un saint homme, reconnu tel par la population. Il passait beaucoup de temps en méditation à l'église. La légende veut qu'un jour Mgr Kelly, en visite de brousse, manqua d'essence pour retourner à Bénin. Il fit mettre un peu d'eau dans le réservoir de sa voiture et se rendit sans encombre. L'évêque de Benin et la grande majorité des missionnaires de l'ouest et du nord du pays étaient membres de la branche irlandaise de la Société Missionnaire Africaine de Lyon.

Il était normal et selon les convenances que les deux évêques qui cédaient une partie de leur territoire pour former la Préfecture de Kabba aidassent financièrement le nouveau Préfet. Monseigneur Hagan se montra généreux mais Monseigneur Kelly pensait peut-être qu'offrir de l'eau serait suffisant pour relancer les Missions de Kabba, Okene et Lokoja. S'attendant à cette division, le diocèse de Bénin négligea cette région et se soucia peu d'offrir des résidences délabrées aux nouveaux arrivants. Finalement, Monseigneur Delisle reçut assez d'argent pour améliorer les maisons et installer ses missionnaires assez convenablement, surtout du côté de Lokoja. En Igala, les résidences des missions étaient en meilleur état, celles d'Akpanya et d'Ayanba dataient de 1952-53 ; à Idah , c'était différent, la maison à deux étages avait été mise à la disposition des Religieuses du Saint Rosaire pour faciliter leur venue en terre Igala, les Pères choisirent d'habiter une ancienne maison de catéchiste, rustique et au toit de chaume jusqu'à la fin de la construction du couvent en 1958.

"De Oturkpo"

Ce fut l'exode. Quelques Spiritains canadiens travaillaient encore dans les Missions d'Adoka, d'Oturkpo et de Gboko dans le diocèse d'Okturpo lors de la division, en 1955. Ils furent "rapatriés". On nolisa un camion pour transporter leurs pénates et, à la frontière, ils parodièrent le psaume 114 entonné par le Père Horace Léonard: "In exitu Israel de Oturkpo, de populo barbaro...."

On se souvient du Père Armand Larose, vicaire à la Mission d'Oturkpo: un géant de plus de 300 livres, doux comme un agneau. Un matin, devant partir tôt pour une tournée de brousse, il osa prendre le tour de messe de son confrère plus âgé qui ne manqua pas de lui servir des remontrances assez acerbes. Il faillit se faire écraser le nez par Armand qui en avait assez... Quelques jours après l'incident, Armand fut muté à Idah chez le Père Auguste Delisle, curé de la Mission. Armand , homme très gêné, n'osait pas dire à son curé d'Oturkpo qu'il ne mangeait jamais à sa faim. En tournée de brousse, pour suppléer à sa ration, il s'achetait des arachides avec le profit de la vente de médailles et de chapelets.

Le lendemain de l'arrivée du Père Larose à Idah, le curé Delisle avait blâmé les "boys" d'avoir mangé le gigot de mouton qu'il avait réservé pour le dîner. Le cuisinier fit la lumière sur l'incident en disant que le gros "Fada" avait tout mangé au déjeuner ...Avec les siens, Armand se sentit plus à l'aise et le Père Auguste comprit qu'Armand avait un gros appétit et vit à ce qu'il mangeât à sa faim, même en tournée de brousse.

Un confrère qui travaillait à Adoka racontait que, le soir, le supérieur de la Mission se retirait bonnement dans sa chambre avec la seule lampe de la maison laissant le pauvre Canadien dans la noirceur. C'était tout normal, lui, il était le "boss" mais il dut acheter une autre lampe . Tout cela pour dire que les Canadiens étaient très contents de pouvoir travailler ensemble dans un même territoire et essayer de réaliser de grandes choses.

Même s'ils avaient eu quelques aventures un peu désagréables avec les confrères anglais, les Canadiens partaient en bons termes. En fait, ils reçurent beaucoup d'eux.

Dans les années 50, Lagos et Ibadan et les autres grandes villes du pays avaient une certaine teinte occidentale par leurs centres commerciaux et les quartiers résidentiels. Elles étaient électrifiées et le service de l'eau courante existait dans certains quartiers, mais leurs bidonvilles étaient répugnants et les égouts à ciel ouvert donnaient des nausées à qui n'était pas habitué. En Igala, c'était bien différent avec le calme, la sérénité de la campagne, la paix des petits villages aux huttes de terre glaise coiffées d'un toit de chaume, qui s'échelonnaient le long de la route.

Dans cet éden, la maman, souvent la pipe à la bouche, s'occupe à trier des noix de palmier ou à moudre le cassavah, le bébé sur le dos ou couché sur une couverture tout près d'elle; les autres enfants jouent pendant que le père se repose sous un arbre quand il ne travaille pas au champ. Le matin, ou à la fin de l'après-midi, c'est le va-et-vient au ruisseau des femmes et des enfants portant sur la tête des calebasses d'une capacité de 3 à 4 gallons d'eau.

Lokoja, Okene et Kabba formaient déjà de petites villes ou gros villages. Okene avec ses 50,000 âmes est la ville la plus populeuse de la région. Le réseau routier méritait à peine le titre de pistes de brousse dans les années 50; les routes principales très étroites et sablonneuses surtout en Igala permettaient à peine à deux camions de se croiser; on les entretenait à la houe.

Les seuls magasins étaient les cantines de John Holt et U.A.C.(United African Company) où se vendaient margarine et lait concentré en boîte, sardines d'outre-mer, "corned beef", sucre, café, kérosène, savon ; ils offraient peu de variété pour un "shopping" de Noël. Ces comptoirs achetaient le café, l'huile de palme et les amandes de noix de palme ou le caoutchouc qu'ils expédiaient en Europe pour la transformation. Ces compagnies possédaient une armada de navires marchands et de barges qui sillonnaient la côte ouest africaine, le fleuve Niger et la rivière Bénoué.

Les hommes qui chargeaient ces immenses barges, à Lokoja ou à Idah, offraient tout un spectacle. Les amandes de palmiers mises dans de gros sacs de jute se transportaient à dos d'hommes au son du tam-tam pour garder le rythme. Chaque porteur était payé tant du sac qui pesait facilement 150 livres. Il fallait être en bonne forme physique pour se livrer à un tel exercice sous un soleil de plomb. En saison des pluies, des remorqueurs surtout à roues à aubes poussaient ou tiraient ces convois de barges vers l'embouchure du fleuve Niger. Ils échouaient souvent sur des bancs de sable quasi inévitables, mais grâce à leur expérience, les pilotes arrivaient à les libérer par des manoeuvres habiles. Ces contretemps faisaient partie du voyage.

Partout dans les villages, à la tombée du jour, régulièrement vers les 19 heures avec une variation de quelques minutes selon les saisons, le grand calme se fait. Les portes des cases se ferment une fois que la famille et la ménagerie sont à l'intérieur.

Les Spiritains canadiens, une fois établis, se sentirent heureux dans ce décor très moyenâgeux et comme le répétait très souvent Mgr Delisle, évêque de Lokoja: "en toute chose et où qu'on soit, il s'agit de s'organiser et tout va bien".

Se construire

En 1950, en Igala, la seule résidence décente construite par les Spiritains allemands se trouvait à Idah, chef-lieu du territoire; la maison d'Ankpa servait de refuge pour les missionnaires de passage, elle comprenait trois appartements: deux chambres à coucher et un petit parloir; devenue résidence, elle fut améliorée tous les ans, surtout à l'arrivée des spiritains canadiens.

Les trois premières maisons bâties par les Canadiens furent Akpanya et Ayangba en 1952, et Odomomoh en 1954. La construction de la maison d'Egumé débuta en 1960. Suivirent la construction des maisons de Kabba, d'Égoumé, de Koton Karifi, d'Isanlu et d'Egbe, d'Imani et d'Okpo.

Où se construire?

Se construire dans le centre d'un village était difficile, car on ne pouvait pas offrir de terrain vacant assez grand pour une Mission. D'ailleurs les missionnaires préféraient se bâtir aux abords du village dans un endroit qui permettait de futurs développements, que ce soit une école , un dispensaire ou autres services, et jouir ainsi d'une certaine tranquillité une fois la journée terminée. Il faut bien reconnaître que lorsqu'un village se développe dans le sens de la modernité, il devient parfois très bruyant: tout le jour durant, les radios à plein volume ne donnent aucun répit; le soir ce sont les hauts-parleurs des bars et des hôtels qui résonnent très tard dans la nuit.

Au Nigéria, le gouvernement se montrait très réticent à céder de grands terrains aux expatriés, même aux missionnaires qui venaient travailler avec les gens du pays.

Les Missions n'avaient pas les avantages de certains pays africains tel le Cameroun où le gouvernement cédait facilement à la Mission plusieurs acres de terrain pour permettre l'élevage d'un troupeau, le développement d'une ferme ou d'une plantation, pour bâtir des ateliers, un garage pour réparations de voitures et équipé même d'une pompe à essence, en fait donner à la mission le plus d'autonomie possible. Au Nigéria, la communauté chrétienne pouvait obtenir du chef de son village ou de l'administration locale la concession d'un terrain très limité pour développer un projet au service de la population tel une école ou un dispensaire. Par contre, les expatriés devaient obtenir un droit de résidence avant de "se bâtir". Ce droit, dit "Certificate of occupancy", était accordé par le gouvernement central pour un certain temps et il était difficile de l'obtenir si on n'avait pas l'appui du grand chef de la nation. On n'allouait que quelques acres. Bien des projets ne purent se concrétiser ou furent retardés à cause du manque de terrain.

Si, dans la plupart des Missions françaises, une équipe de Frères se chargeaient des constructions et de la mécanique, au Nigéria, c'était différent. Dans les années 40, il y avait déjà assez de corps de métiers pour faire les travaux de charpenterie, de menuiserie, de forge et de mécanique. Enugu, la capitale de l'est nigérian, possédait une école technique pour la formation des mécaniciens. Les menuisiers et maçons faisaient leur apprentissage selon les méthodes du Moyen Age. Ils travaillaient gratuitement pour le maître qui veillait à leur entretien mais trop souvent les réduisait à l'état d'esclavage. Une fois leur apprentissage jugé terminé, le maître leur donnait un certificat reconnu par les corps de métiers de la région. Ils devenaient enfin autonomes. C'est ainsi qu'on trouvait des artisans sur place.

Comment "se construire?"

Sous les tropiques, l'orientation et le style de la maison prennent beaucoup d'importance. L'idéal est de construire une maison dont l'intérieur ne sera pas incommodé par le soleil, soit le style motel: étroit et en longueur avec orientation est-ouest. Ainsi, chaque appartement avec ses ouvertures nord-sud garde une certaine fraîcheur. Plusieurs résidences de forme carrée ou mal orientées deviennent souvent des étuves dès le début de l'après-midi.

En général, les Missions suivaient un même plan d'ensemble: le bloc central comprenait un salon et une salle à manger, des chambres à coucher assez grandes pour servir de bureau personnel. On se permettait des toilettes et une douche si l'approvisionnement en eau était suffisante, une couple de bureaux et quelques pièces pour entreposer des livres d'écoles et la nourriture en conserve. À l'arrière du bâtiment central, se trouvent les dépendances telles que la maison du catéchiste et celle du cuisinier, la cuisine, une remise et les toilettes; un abri pour le menuisier dont le principal travail consistait à pourvoir à l'ameublement des écoles.

La construction de la maison principale était de blocs de ciment faits sur place par les membres de la communauté ou par des ouvriers-manoeuvres payés au bloc. Une rémunération de deux à trois cents le bloc comprenait le moulage selon les dimensions usuelles: 8 pouces par 8 par 18, après avoir mélangé le sable et l'eau, à la pelle; un travail des plus éreintants.

Les chevrons du toit et toute la boiserie des maisons sont fabriqués en iroko, un bois franc et très résistant aux attaques des termites, ces petites fourmis blanches au corps mou, sans méchanceté apparente, mais très sournoises. Elles se déplacent toujours à la noirceur, se font des tunnels à mesure qu'elles progressent vers leur proie, elles s'infiltrent avec un plan d'attaque consommé dans les bibliothèques, les dépôts de livres de classe et dans les armoires à linge. Quand on les découvre, elles ont déjà fait beaucoup de dommage, par exemple, ayant ouvert un "highway" à travers les livres d'un rayon de bibliothèque, chaque page du livre est trouée au même niveau. Si c'est dans le linge, il n'en reste que des lambeaux.

Les toits des maisons sont couverts de feuilles d'aluminium, de zinc ou d'amiante. L'aluminium réverbère la chaleur du soleil beaucoup plus que le zinc mais si la feuille n'a pas une certaine épaisseur, l'extension, causée par le soleil, fait beaucoup de bruit et agrandit les trous des clous. Il en résulte que, à la longue, en saison des pluies, le toit se comporte comme un panier. Le zinc est plus résistant, moins cher, mais beaucoup plus chaud. Les villageois, qui le peuvent, couvrent leur maison d'un toit de feuilles de zinc dites "bam bam" à cause du bruit que fait la pluie en tombant. Installés sur leurs huttes, ces toits sont permanents et permettent de recueillir l'eau de leurs gouttières en saison des pluies, un gros avantage qui élimine bien des marches au ruisseau toujours assez éloigné du village. Heureusement que les gens vivent à l'extérieur, dans l'arrière-cour clôturée. La feuille d'amiante est très dispendieuse mais sa résistance à la chaleur rend l'intérieur de la maison plus frais.

Si au Canada il faut se blinder contre le froid, sous les tropiques le beau soleil peut devenir très accablant surtout dans les régions situées le long des rivières.

Le plancher des résidences est en ciment, semblable à ceux de nos étables... L'ameublement de la cuisine, du salon , de la salle à dîner et des chambres à coucher se faisait sur place par des menuisiers locaux. Des paillasses servaient de matelas mais le progrès permit aux marchés d'offrir des matelas importés d'Europe par John Holt et U.A.C. La literie, les rideaux et les coussins de chaises, se trouvaient sur place, confectionnés avec du coton importé.

La vraie place des bas prix est toujours au marché d'Onitsha, un immense "shopping centre" indigène qui, géré par des femmes Ibos, est le plus gros de l'ouest africain, dit-on. Tous les petits commerçants et marchands en gros se ravitaillent encore aujourd'hui à Onitsha. Même avant sa reconstruction en ciment, dans les années 60, ce marché était pourvu de tout: livres de classe, objets de piété, quincaillerie, tissus, matériaux de construction les plus lourds et bien d'autres choses. On disait en 1950 qu'avec un peu de patience, on aurait pu trouver toutes les pièces nécessaires à l'assemblage d'un petit avion!!!

Les Canadiens, devenus responsables des paroisses de Kabba, Okene et Lokoja améliorèrent les résidences. On prolongea la partie avant de la vieille maison d'Okene, nid à serpents, d'un salon spacieux et attrayant construit en pierre des champs si facile à trouver dans ce gros village de 50,000 âmes, bâti sur le roc. À Kabba, on ne tarda pas à bâtir une nouvelle maison beaucoup plus grande que l'ancienne; elle pouvait accommoder plus de visiteurs car la Mission était un lieu de passage très fréquenté, surtout durant la guerre civile, quand toutes les missions, même celles d'Igala, devaient se ravitailler à Ibadan.

Dans les années 60, les missions se modernisèrent; on put se permettre l'achat de dynamos d'une capacité de 1.5 kw, de préférence de marque Lister, capables d'éclairer la maison et l'église. Il n'était pas question d'avoir les accessoires électroménagers tels que fer à repasser, cuisinière, lessiveuse et sécheuse. L'eau était toujours le grand problème. Dans les années 35, les Spiritains allemands avaient construit d'immenses citernes d'une capacité de quelque 15000 gallons, alimentées par l'eau du toit de la maison en saison des pluies, soit de mai à octobre. Malheureusement, ces citernes se fissuraient après un certain temps. Ce n'est que plus tard qu'on put les remettre en état par une maçonnerie plus étanche.

À Ayangba, par exemple, on entreprit de creuser dans la latérite solide une citerne de dimensions de 12 pieds de largeur et de profondeur et 24 pieds de longueur, travail qui s'exécutait au pic et à la pelle puisqu'il n'y avait pas d'autres moyens. À 35 cents par jour, plusieurs tentèrent de faire le travail mais s'essoufflaient vite et avec raison. Le plan ne put être suivi. C'était trop dur: plus on creusait, plus les parois de la citerne se rétrécissaient, un peu comme un entonnoir...

Le Père Roberge confia le travail de maçonnerie à un entrepreneur Yoruba, Monsieur Ibidun, un géant à la petite voix. Il était le seul dans le village, avec la mission et le gérant du Oil Mill d'Ayangba, à posséder une camionnette "pick up". Son outillage ne lui permettait pas de couler le ciment du plancher et des murs de la citerne en une seule journée. Il procédait par étape. Une façon de faire assez douteuse pour l'étanchéité de la maçonnerie. La citerne achevée, la première pluie fut attendue avec beaucoup de hâte et un peu d'anxiété. Enfin, de l'eau! Ce fut le test et ce qu'on redouta arriva: de petits jets d'eau passant à travers les murs jaillissaient dans la citerne. La conséquence logique fut que l'eau ne pourrait aller au-delà de la fissure, et si elle était au plancher, la citerne se viderait. Monsieur Ibidun convainquit le Père Roberge que c'était un problème mineur, tout à fait normal dans ce genre de construction et qu'il était facile de colmater les fissures. Il n'a jamais réussi... La citerne ne gardait que le tiers de sa capacité, mais c'était encore très bien. Quelques années plus tard, le Frère Conrad, habile maçon, réussit à donner à la citerne son plein rendement. Tous ces travaux demandaient de l'argent, même si le salaire d'un bon maçon ou d'un menuisier d'expérience n'était que d'un dollar par jour. Pour vivre et effectuer des travaux, les Spiritains comptaient sur l'honoraire de la messe quotidienne de 2$ ou de 5$ si c'était une grand-messe, sur les dons et sur la "fortune" des jeunes confrères qui arrivaient du Canada, riches de leurs cadeaux d'ordination ou de dons reçus à l'occasion de leur départ. C'est à qui aurait comme vicaire le confrère le mieux nanti pour terminer certains travaux commencés: une résidence, une citerne ou une école, payer les dettes de la Mission ou compléter la rémunération mensuelle des professeurs et catéchistes. Il fallait augmenter les revenus.C'était urgent car le développement des missions ne cessait de progresser. En Igala, la Mission d'Ankpa n'avait-elle pas engendré les missions d'Imani, d'Okpo et d'Awo-Akpali. La Mission d'Ayangba choisie comme berceau de l'École Normale provoqua la fondation de la Mission d'Egumé, le village le plus populeux du territoire. Akpanya donna Ogugu. En Igbirra, Okene engendra Ossissi et Kabba, les missions d'Isanlu, d'Egbe et d'Ogidi.

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Presbytère d'Ossissi

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Ancienne résidence spiritaine à Kabba dite "Castel"

 

Les Banques de Kabba

On confia l'oeuvre des banques de Kabba au Père Marcel Delisle, frère de Monseigneur Auguste. En 1956, Marcel commença très humblement au Séminaire spiritain, sur le chemin Des Quatre-Bourgeois à Ste-Foy; là, il put disposer de deux chambres. Son frère Auguste était impatient à recevoir les premiers revenus qui tardaient à venir et ça pressait! Marcel, de son côté ne voulait pas une organisation de "broche à foin". Il était important de partir du bon pied en se dotant d'un équipement permettant l'efficacité avec un personnel réduit au minimum; c'était la philosophie des experts en marketing que Marcel avait consultés. Un bon départ demandait l'achat d'une machine à écrire de qualité, une machine à affranchir, une plieuse inséreuse et un fichier. Les premiers revenus servirent à défrayer le coût de l'installation. La fondation de la Procure des Missions, lancée avec une organisation quasi parfaite, s'avéra très efficace pour tous les missionnaires qui voulurent prendre part à l'aventure. Elle répondait vraiment à un besoin dans la Province spiritaine canadienne. Marcel était l'homme de la situation.

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Marcel Delisle en brousse

On solutionna ainsi le problème de la communication. Chaque missionnaire avait ses bienfaiteurs qui souvent ne savaient pas comment faire parvenir leurs dons. Les Spiritains canadiens ne s'étaient jamais vraiment préoccupés plus qu'il ne fallait de doter la province spiritaine d'une telle procure pour faciliter le séjour des confrères missionnaires en vacances, en leur permettant de mieux communiquer avec leurs parents et amis et, si possible, de mettre une voiture à leur disposition. Habituellement, les parents des missionnaires voyaient à leur faciliter la tâche et se chargeaient de rendre leur séjour agréable.

Après un labeur bien rempli, les Spiritains venaient en vacances au Canada tous les 5 ou 6 ans, ils devaient se débrouiller pour payer leur voyage de retour au Nigéria et quêter quelques dollars de plus pour lancer des projets dans leurs Missions. Les missionnaires issus de familles nombreuses ou assez aisées pouvaient se permettre des vacances plus fructueuses financièrement, mais tel n'était pas le cas des confrères qui comptaient peu de parenté ou peu d'amis. Certains étaient très débrouillards, d'autre moins: une question de "franc tirage". Dans les années 50, à toute demande financière de la part de l'Évêque à la Congrégation, les autorités alléguaient qu'elles avaient donné la formation aux missionnaires et qu'elles ne pouvaient faire plus. C'était vrai car durant ces années, les revenus de la Congrégation spiritaine canadienne étaient limités: les séminaristes aux études à Montréal coûtaient très cher.

Au départ d'un missionnaire, que de fois sa famille et ses amis étaient les seuls présents à l'aéroport pour lui souhaiter un bon voyage. Il aurait aimé la présence de quelques-uns de ses confrères spiritains. La Procure et le chapitre général de 1968-1969 améliorèrent l'esprit de fraternité entre confrères en Missions et ceux contraints à travailler au Canada. Désormais, ils ne formaient plus deux mondes différents, mais un "cor unum et anima una".

La Procure spiritaine canadienne choisit le vocable de Procure de KABBA car elle fut fondée par les missionnaires de Kabba pour les oeuvres de leur territoire.

En fait, une société responsable d'un territoire de Mission se doit d'avoir une Procure des Missions, ce n'était rien de nouveau et de sensationnel.

Dans les années 50, bien des organisations possédaient un réseau de "banques" ou de petits troncs placés dans les familles et les commerces pour recueillir les aumônes. Marcel voulait un tronc qui, plus attrayant qu'une tirelire genre "Corn Beef Can", trouverait sa place comme bibelot même dans les salons. La trouvaille fut un petit globe terrestre sur pied, très coloré, mettant en exergue le point d'attraction mondial: KABBA! Une flèche noire attirait agressivement l'attention sur la fente des aumônes. Les bienfaiteurs accueillirent très bien cette tirelire originale.

Le Spiritain profitait de ses vacances pour faire la promotion des banques de Kabba Il s'agissait de former des équipes de 6 à 10 membres dont l'un était responsable d'expédier à la Procure de Ste-Foy la cueillette mensuelle des dons. On calculait que si chaque banque recueillait un cent par jour, c'était déjà très bénéfique pour le missionnaire et pour la Préfecture de Kabba parce que plus on réunissait à en placer un grand nombre, plus le résultat était intéressant: 500 banques à un cent par jour donnaient un revenu quotidien de 5$. Les missionnaires et leurs amis placèrent dans les foyers des milliers de petits globes qui contribuèrent énormément au développement des projets de la Préfecture de Kabba. Cette oeuvre suscita beaucoup d'intérêt chez les bienfaiteurs qui se sentaient vraiment engagés, animés qu'ils étaient par la correspondance très assidue de la part de la Procure, le don le plus minime avait droit à un remerciement. Rien n'était laissé au hasard.

Après quelques années, la Procure quittait les locaux temporaires trop exigus du Séminaire spiritain pour bâtir, sur le même site, un édifice plus fonctionnel. Plus tard, quand le séminaire fut vendu dans les années 70, la Procure des Missions s'installa dans une maison neuve bâtie par la Congrégation, sur l'avenue Papineau à Montréal. L'oeuvre prit le nom de Maison SPES (Service de Pastorale et d'Entraide Spiritaine) et publie depuis 1973 la revue "Mission-air" qui portait auparavant le nom de "Bulletin de liaisons."

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