Jacques D. Laval - missionnaire
Le départ pour l'île Maurice
Après un certain nombre de péripéties, son départ, de Londres, avec Mgr Collier, sur le Tanjora, n'eut lieu que le 4 juin 1841. Il était accompagné de trois autres prêtres, un Anglais, un Irlandais et un Savoyard. Finalement, M. Tiserrand restait en France. Bien que Jacques Laval ne fût pas passé par le noviciat de la Congrégation du Saint-Coeur de Marie (qui, en fait n'ouvrit ses portes qu'en septembre 1841), il faut bien préciser qu'il en fut toujours considéré comme membre: en fait foi le registre ouvert à La Neuville, en août 1842. D'ailleurs, avant de partir, il avait abandonné ses biens à la jeune Société, par l'intermédiaire de Le Vavasseur et c'est grâce à cette générosité que l'on put subvenir, pendant plusieurs années aux besoins de l'oeuvre.
De Londres à Maurice, la route maritime contournait l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Le lundi 13 septembre, vers 15 heures, après cent jours de traversée, le Tanjora parvint à Port-Louis. Jacques Laval était à pied d'oeuvre pour commencer à l'île Maurice un apostolat qui allait durer vingt-trois ans.
La situation à l'île Maurice
L'île Maurice, qui avait été l'île de France de 1715 à 1810, était alors une colonie anglaise, mais la langue française y était restée la plus couramment employée. Le gouvernement britannique avait aussi pris l'engagement de respecter les arrêtés concordataires de 1802, concernant l'Eglise catholique. Malgré cela, en 1831, sur les neuf prêtres qui oeuvraient alors à Maurice, on comptait trois Anglais, quatre Italiens et seulement deux Français.
L'Angleterre abolit l'esclavage dans toutes ses colonies en 1835. A Maurice, 66 000 esclaves furent ainsi émancipés, mais ils abandonnèrent massivement les plantations, symbole de leur servitude. On fit alors appel à l'immigration indienne: 24 000 travailleurs originaires de Madras, Bombay et Calcutta étaient déjà installés à Maurice, quand, en 1839, le gouvernement indien fit cesser ce recrutement.
Au moment où Jacques Laval s'installait à Port-Louis pour exercer son apostolat, la population y était d'une grande diversité. Parmi ses premiers catéchumènes il y avait des Noirs, anciens esclaves, originaires d'Afrique, mais aussi, des Malgaches, des Mozambicains, des Indiens, des Malaisiens, des Commoriens.
Auprès des Blancs, les débuts du P. Laval furent difficiles et souvent pénibles. Mais, passés de l'aversion à l'estime, les sentiments des Blancs évolueront peu à peu vers la confiance et, pour certains, vers une profonde vénération.
Des méthodes très concrètes
Renonçant au français, parlé par la classe supérieure et par les autres prêtres dans leurs sermons, le P. Laval se mit tout de suite à apprendre le créole, usité dans les masses populaires, sans tenir compte de leurs origines ethniques. Au lieu d'aborder les jeunes, il s'intéressa aux adultes. Il pensait que, sans une famille chrétienne, la jeunesse ne lui donnerait qu'une adhésion fugitive.
Les débuts ne furent pas faciles. L'évêque fit construire pour lui une maisonnette en bois, où Laval passa la plus grande partie de son temps, enseignant à des individus ou à des petits groupes les rudiments de la foi. Le soir, il accueillait des auditoires plus nombreux et bientôt, jusqu'à deux cents personnes vinrent l'écouter. En 1844, il rassemblait environ trois cents bons chrétiens et un grand nombre d'autres se préparaient à la première communion ou au mariage.
Il connut alors une période d'opposition. Il fut insulté et menacé et pendant quelque temps ses instructions du soir durent avoir lieu sous la protection de deux policiers. Mais cela n'empêcha pas le développement de ses oeuvres et il dut se chercher des collaborateurs.
Catéchistes et communautés
Il donna alors sa confiance aux Noirs eux-mêmes, bien que la plupart fussent illettrés. Son premier catéchiste fut un jeune homme d'une vingtaine d'années, si infirme qu'il se déplaçait sur les mains et les genoux. Assez vite des petites communautés s'organisèrent partout autour des catéchistes. Elles construisaient chapelles ou lieux de réunions, dont plusieurs par la suite devinrent des paroisses. Des femmes, qu'il appelait ses conseilleuses, l'assistaient, non seulement pour le catéchisme, mais surtout pour les visites des malades.
On a gardé le souvenir de certains parmi les premiers collaborateurs du P. Laval. Le plus connu était Emilien Pierre, qui catéchisa les pauvres pendant plus de vingt ans, «en tout lieu et à toute heure du jour». On s'adressait volontiers à Jean-Marie Prosper, charpentier, pour des missions de confiance. Jean-Marie Mézelle, ouvrier maçon, servait chaque matin, à cinq heures la messe du P. Laval et celui-ci appréciait sa simplicité, sa bonhomie et sa vie exemplaire. On n'a pas oublié non plus le nom de Ma Céleste, dont le zèle s'exerçait surtout auprès des malades pour les préparer à bien mourir.
Jacques Laval ne s'en tint pas à l'instruction et à l'éducation religieuse. Il encouragea les convertis de ces petites communautés à élaborer des programmes d'assistance. Il plaçait de nouveau sa confiance dans la générosité et la compétence de ces anciens esclaves sans instruction. Ceux-ci formèrent leurs propres Caisses de Charité, dont ils choisirent assistants et trésoriers. Dans les réunions mensuelles, ceux-ci déterminaient qui avait besoin d'être assisté et quelle contribution chacun fournirait. Laval lui-même restait en dehors des collectes et de leur répartition. Il se bornait à soumettre à toute la communauté un rapport mensuel à la messe du dimanche.
L'administration du sacrement de pénitence devint progressivement la principale occupation de Laval. Quatre ans après son arrivée à Maurice, un mouvement de masse vers l'Eglise commença à se produire.
Jacques Laval et ses confrères
Les mauvaises dispositions du gouvernement anglais retardaient l'introduction de nouveaux missionnaires du Saint-Coeur de Marie à Maurice et Laval dut attendre décembre 1846 pour recevoir l'aide d'un premier confrère, le Père Prosper Lambert. Trois autres suivirent bientôt : le Père François Thévaux, en octobre 1847, le Père François Thiersé, en septembre 1848 et le Père Jean-Marie Baud, en janvier 1850.
Il n'est pas possible de rendre compte en quelques lignes des activités de Jacques Laval et de ses confrères. En voici cependant quelques aspects, selon divers témoignages.
À la fin de 1847, Laval, Lambert et Thévaux passent de quatre à huit heures par jour au confessionnal et entendent près de huit mille confessions par mois. Le Père Le Vavasseur, après une visite à Maurice, écrit : «Je suis épouvanté à la vue d'un tel travail... mais je me borne à les conjurer de prendre tous les moyens compatibles avec le travail qu'ils ont, pour conserver leur santé».
En 1852, Laval écrit à Libermann : «Nous avons eu à peu près trois mille communions, tant pour le Port que Sainte-Croix et Petite Rivière, avec une quantité de nouveaux convertis, Créoles, Malgaches, Mozambiques et quelques Indiens. Il nous faudrait de la place dans l'église pour les mettre et nous n'en avons point. Le premier besoin de ce pauvre pays, ce sont des églises. Le bien est arrêté net à cause de ça».
En même temps il fait part de son étonnement de voir ses confrères métamorphosés en architectes : «Baud agrandit une nouvelle fois la chapelle Sainte-Croix et dans le faubourg de Cassis il entreprend de remplacer un ancien magasin qui servait d'oratoire, en une église de mille deux cents places. A la Montagne Longue, Lambert reprend entièrement, en plus solide et plus grand, la chapelle Notre-Dame de Délivrance. Dans le quartier du Grand Port, Thiersé n'arrête pas. A peine a-t-il fini une chapelle d'un côté qu'il en commence de l'autre».
Supérieur malgré lui
Pour ses confrères, dans le ministère sacerdotal, Jacques Laval est un exemple et un entraîneur. Mais il n'avait aucune idée de la vie communautaire : n'ayant pas fait de noviciat, il n'était pas préparé à la pratiquer.
À la fin de l'année 1848, avait eu lieu l'union entre la Congrégation du Saint-Esprit et celle du Saint-Coeur de Marie, union qui comportait la «disparition» de cette dernière. Comme beaucoup de ses confrères, Jacques Laval partageait sur ce point l'avis du Père Le Vavasseur qui écrivait : «J'ai la plus grande peur, pour ne pas dire la certitude que cette fusion soit une déplorable confusion».
Cette réaction s'expliquait par le manque d'informations. Après les précisions données par Libermann dans des lettres qui mettaient souvent longtemps à parvenir, le ton changea: «J'approuve de tout mon coeur la fusion, disait le même Le Vavasseur. Je puis vous assurer de l'adhésion parfaite de tous nos confrères de Bourbon et de Maurice».
Nommé supérieur de sa communauté, le Père Laval n'avait accepté cette charge qu'avec réticence et il n'y fut jamais à l'aise. «Le Père Laval, disait un de ses confrères, n'est guère fait pour être membre d'une communauté et surtout pour en être supérieur. Il n'aime pas les règles, s'en soucie peu pour lui et pour les autres. Il n'a jamais fait de noviciat et n'a pas vécu en communauté. Pourvu que le travail marche, c'est tout ce qu'il lui faut». Tous n'étaient pas aussi sévères.
Laval reconnaît lui-même : «Le défaut principal vient de moi qui occupe une place dont je suis incapable de bien remplir les fonctions, vu que je n'en connais pas bien les devoirs, n'ayant pas eu le bonheur de vivre en communauté. Quand on manque par les fondements, c'est bien difficile de bâtir l'édifice». Est-ce un défaut si grave de n'être pas bon supérieur, quand on le reconnaît avec tant d'humilité ?
Les dernières années
Quinze ans d'un labeur incessant, en même temps que de sévères pratiques de pénitence, suffirent à épuiser les forces du fragile missionnaire. En 1856, puis de nouveau en 1857, il eut une attaque pendant qu'il écoutait les confessions. L'année suivante, nouvelle attaque, en chaire cette fois, bientôt suivie de deux autres. Laval comprit que son ministère actif touchait à sa fin. Dès lors, il ne put guère qu'offrir ses prières et ses souffrances pour ses bien-aimés Mauriciens. Cependant, quand il se sentait un peu mieux, il s'arrangeait pour donner, de temps en temps, quelques instructions aux petits enfants et à quelques adultes.
Habituellement, on pouvait le trouver dans un coin, près de l'autel, en communication silencieuse avec le divin Maître à qui il avait consacré sa vie. La mort vint le prendre le 9 septembre 1864, en la fête de saint Pierre Claver, cet autre grand apôtre des esclaves noirs.
Il n'y avait eu personne pour l'accueillir à son arrivée à Maurice. Il y en eut 40 000 pour accompagner à sa tombe leur Père bien-aimé. Le petit monument qu'on y érigea devint vite un centre de pèlerinages fréquenté toute l'année. Toutes les catégories religieuses de l'île, hindous, musulmans, confucianistes et chrétiens ont leur jour de fête en son honneur; mais le 9 septembre est la fête de tous.
Le 29 avril 1979, le pape Jean-Paul Il a porté à son comble la joie des Mauriciens, en plaçant officiellement sur les autels le Bienheureux Jacques Laval.
Jean Ernoult