L'indépendance

 

Le Nigéria devint indépendant le 1er octobre 1960. La passation des pouvoirs se fit avec beaucoup d'élégance au grand stade de Lagos bondé d'une foule enthousiaste. Avant minuit , au chant de "God save the Queen" on salua pour la dernière fois le drapeau britannique. Une fois tous les discours d'usage, d'adieu et de bons souhaits pour le Nigéria terminés, on fit l'obscurité complète À minuit juste, sous les feux des projecteurs et les applaudissements de la foule, le drapeau nigérian vert blanc vert avait déjà pris la place de son frère aîné. On joua l'hymne national nigérian "Nigéria, we hail thee.." que composa une dame anglaise; c'est presqu'invraisemblable!
En effet, le pays lança un concours de composition sur le sujet et celle de la dame fut retenue. Aujourd'hui, avec un Nigérian médaillé du prix Nobel de littérature, Wole Soyinka, suivrait-on le même procédé? Cet hymne national, bien anglais, se chante toujours.

Chaque ville et village du pays fêtèrent le jour de l'indépendance; on distribua des millions de petits drapeaux verts blancs verts pour l'occasion.

C'était quoi exactement l'indépendance? Bien des chefs de villages se le demandaient. Le vieux chef Musa Ike d'Egumé , plein d'admiration et de confiance envers les Pères vint leur demander des explications et des suggestions. Dans tous ses discours, il ne cessait de répéter que la présence des "Fadas" dans sa région était une bénédiction pour son territoire: les écoles, le dispensaire-maternité et tous les autres projets de développement qu'ils promettaient, pouvait-on avoir mieux?

À Egoumé, chef-lieu du district d'Okura, le jour de l'indépendance se célébra avec éclat: messe célébrée au centre du village sur le site de l'ancienne église, en présence de la population et des écoles du territoire. L'École Normale d'Ayangba rehaussa la cérémonie de sa belle fanfare et un de ses professeurs invita la population à saluer le Pape. Tout fut parfait!

En fait, tout semblait de bonne augure pour ce pays, le géant de l'Afrique noire, qui accédait à l'indépendance à l'exemple de plusieurs de ses voisins, tel que le Ghana, le premier à tenter l'aventure en 1957, avec l'extravagant Kwame Nkrumah qui ruina son pays. Le grand rassembleur nigérian fut sans contredit Nnamdie Azikiwe, un avocat de la tribu Ibo qui étudia en Angleterre et aux États-Unis, un orateur redoutable d'une popularité sans précédent. Il devint le premier président du pays. Les administrateurs anglais de tous les départements passèrent les rênes à leurs homologues nigérians fort bien préparés à la relève. Tout se passa avec beaucoup d'harmonie. Le Nigéria donna vraiment l'exemple d'un pays qui accédait à l'indépendance avec grande maturité. Les Anglais assurèrent une bonne administration à ce protectorat britannique sans toutefois s'établir d'une façon permanente ni même devenir citoyens du pays, une situation différente de celle du Kenya, du Cameroun ou de l' Angola et de plusieurs autres colonies où le blanc y vit depuis quelques générations.

L'Anglais se retira simplement pour retourner dans son pays d'origine. Tout semblait bien aller durant les années qui suivirent l'indépendance, cependant, on se rendait compte que le géant noir commençait à montrer des signes d'impatience et les jeux politiques se tissaient pour l'hégémonie d'une région sur les autres. La grande région du Nord ne possède pas de débouché sur la mer et, fortement influencée par l'Islam, elle veut toujours faire croire au monde que tout le pays est musulman et prend tous les moyens pour qu'il le soit en fait. Les Foulanis du grand conquérant Usman Dan Fodio dominent le Nord: ce sont de rudes guerriers qui ne s'en laissent pas imposer par les petites tribus. Leur premier ministre, le Sardauna de Sokoto, du nom de Amadu Bello, profitait de son pouvoir pour faire pencher la balance du côté d'Allah. Recevant beaucoup d'aide financière de ses partenaires du Nord africain, surtout du président Kadhafi de la Libye, il accordait des octrois très substantiels pour bâtir des mosquées, ouvrir des écoles coraniques et même offrir du transport à ceux qui voulaient faire la promotion de l'Islam dans leur région.

C'était le djihad déguisé. Les Ibos de la région de l'Est sont des guerriers plutôt intellectuels et des commerçants hors pair, de vrais Juifs. Où il y a une chance de faire un "penny", ils y sont. C'est ainsi qu'ils contrôlaient un peu tout dans le pays: la poste, les chemins de fer, les collèges et universités et le commerce évidemment: ils géraient la grande majorité des comptoirs U.A.C.(United African Company) et John Holt; leurs professeurs étaient aussi très nombreux dans les écoles primaires et secondaires puisque le Nord avait boudé l'instruction et négligea de former son corps enseignant. Les Ibos, eux, avaient vu dans l'instruction un moyen d'hégémonie.

À l'Ouest, région fort riche habitée par les Yorubas , les politiciens se livraient à des guerres intestines. On incendiait des commerces et des résidences; on se battait dans les rues et sur les routes.

Le Père Chartier, en route pour Lagos, tomba dans un nid de guêpes: une foule de gens surexcités prêts à massacrer tout le monde. Jacques voyageait en Ford Fairlane, une voiture assez imposante. Pris dans la foule, il continua d'avancer lentement, en jetant par la fenêtre des billets de banque sur lesquels on se ruait, il put peu à peu gagner du terrain pour finalement prendre le large à toute allure. Il eut la peur de sa vie.

Le Père Godbout revenant d'Ibadan avec une camionnette flambant neuve, chargée de matériel d'école fit face à une meute de gens en train de fouetter et de battre à mort un chef de village sur la grand route. On l'arrêta, on le menaça, il s'en tira à bon compte en offrant tout simplement un paquet de cigarettes..heureusement qu'ils étaient ivres! L'ouest du pays, surtout, donnait des signes avant-coureurs d'une bombe sur le point d'éclater à tout instant. Ce fut le cas.


Le coup d'état

Le premier janvier 1966, grande consternation dans tout le pays car très tôt ce matin-là, on apprenait les assassinats tour à tour du Sardauna de Sokoto, premier ministre du grand Nord, de Sir Ababakar Tafewa Balewa, premier ministre de la fédération, d'Akintola, premier ministre de l'état de l'Ouest et du ministre fédéral des finances Ekoti Eboh toujours vêtu du costume Yoruba et coiffé d'un panama. Les insurgés épargnèrent les premiers ministres de l'Est, et du Centre-Ouest. Le général Ironsi, un Ibo catholique, commandant en chef de l'armée nigériane, remplaça le président Nnamdi Azikiwe par hasard hors du pays ce jour-là. Des militaires en majorité Ibos, devinrent gouverneurs des régions. Les chrétiens, et même les évêques catholiques considéraient cet heureux coup comme une bénédiction divine qui enrayait la menace musulmane. L'évêque canadien spiritain de Lokoja, Monseigneur Auguste Delisle, avec beaucoup de sagesse, mit ses confrères évêques en garde contre cette allégresse trop précipitée. Les événements ultérieurs lui donnèrent raison.

Ce dur coup blessa profondément les Musulmans. Qu'on ait éliminé le très fier et arrogant Sardauna, ça passait, mais avoir tué le premier ministre de la fédération était une grave erreur. Tafewa Balewa était un homme de paix, plein de sagesse et un orateur au verbe tellement riche qu'on le surnomma la voix d'or du Nigéria; professeur de métier, il dirigeait une école normale quand il décida de se lancer en politique en 1957. Une action pacifique de sa part aurait probablement évité la guerre civile.

Quelques mois après le coup d'état, le général Ironsi se fit assassiner. Le général Yacubu Gowon le remplaça et assuma pendant sept ans la lourde responsabilité de mettre fin à la guerre et de rebâtir un pays mutilé par ces rivalités intestines. Originaire d'un petit village de la région de Panshin, dans le nord du pays, il fut accepté de tout le monde, il n'avait que 35 ans. Lors d'une visite officielle en Angleterre, le président Jack du Nigéria eut l'honneur d'un tour de carrosse royal aux côtés de la Reine Elisabeth.

Un autre coup d'État instigué par le général Murtala renversa le gouvernement Gowon alors qu'il était en visite en Angleterre. Quelques mois après la prise du pouvoir, Murtala se fit assassiner en plein jour dans une des artères principales de Lagos. On dit que ses idées à saveur communiste ne plaisaient pas aux grands du premier monde. Pour perpétuer sa mémoire, on baptisa du nom de Murtala le billet nigérian de 10 naira.

Les Ibos, forts de leurs succès même après l'élimination d'Ironsi, voulurent étendre leur hégémonie sur tout le pays puisque déjà ils tenaient les commandes de plusieurs départements d'état. Ils planifièrent d'éliminer tous les chefs locaux du pays pour les remplacer par un des leurs, soit un riche commerçant ou un notable du milieu. Ce fut un désastre pour eux quand le plan fut découvert et le début de la chasse aux Ibos à la fin de 1966. Dans le Nord surtout, les guerriers Foulanis les traquèrent et en tuèrent un grand nombre. Dans la région de Lokoja, on ne leur pardonnait pas d'avoir tenté un tel dessein. N'avaient-ils pas été bien reçus, bien traités et encouragés dans leur travail puisque la population locale les respectait et les considérait comme les leurs? La plupart des jeunes Ibos ne connaissaient pas d'autre région que celle où ils naquirent et reçurent leur éducation. Il fallait partir, mais où? Ce fut l'exode, la ruée vers l'Est par tous les moyens. Un train arrivant du Nord reçut l'ordre d'arrêter à Oturkpo. Le Père Frank O'Donnell, spiritain, curé de la place, convainquit le conducteur du train de continuer le trajet à tout prix car on se préparait à massacrer tous les passagers Ibos. On fuyait par camion, et les propriétaires de ces véhicules, la plupart Ibos, profitaient de ce flot de bannis pour majorer les prix et les exploiter au maximum. Les Spiritains canadiens aidèrent plusieurs de leurs paroissiens à traverser la frontière pour rejoindre leur famille de l'Est.

C'est ainsi que le Père Grimard, alors supérieur religieux, s'aventura à Enugu, la capitale de l'Est. La police et l'armée inspectaient déjà les voitures et ils trouvèrent une carte de la région dans celle du Père. Immédiatement soupçonné d'espionnage, on le conduisit au poste de police pour interrogation. La police réalisa qu'il était vraiment un "Father" qui avait même aidé ses gens à fuir. On lui remit ses souliers, il était libre.

Cet exode provoqua tout un changement dans les diocèses du Nord où tant d'Ibos contribuèrent à la fondation de plusieurs communautés chrétiennes auxquelles ils appartenaient toujours. Leur départ s'avéra un mal pour un bien. Enfin, les communautés catholiques dominées par les Ibos depuis leur naissance pouvaient se prendre en main, un virage parfois difficile, mais elles réussirent. Dans le domaine du commerce et des métiers, la main d'oeuvre en grande partie Ibo surtout en Igala disparut dans l'espace d'une nuit. Il fallut s'organiser autrement.

Les Ibos fermèrent leurs frontières, en janvier 1967, et déclarèrent l' indépendance, un nouveau pays naissait: le Biafra. La guerre civile dura jusqu'en janvier 1970 et incommoda grandement les missions frontalières, on ferma Akpanya pour un certain temps et on déménagea le petit séminaire à Lokoja. La mission d'Ibaji, elle aussi, dut suspendre ses activités pour quelque temps à cause des incursions de l'armé biafraise qui dévastait les fermes et tuait les gens.

Un jour, au tout début du conflit, le grand chef du district d'Egumé, tout bouleversé, rencontra le Supérieur religieux, le Père Grimard, pour l'avertir que l'armée nigériane venait d'émettre un communiqué à la radio intimant de tuer tous les missionnaires. Le pauvre Musa Ike n'en revenait pas, lui qui sans cesse proclamait qu'avant l'arrivée des "Fadas", rien ne se faisait qui vaille en Igala. La situation s'aggrava et les esprits paniquèrent, il fallait éclaircir la situation immédiatement. Le Père rencontra le grand chef de la nation à Idah, l'Attah Igala, Ali Obaje, pour en savoir plus sur le sens de cet ordre. Le grand chef rectifia: il ne s'agissait pas de "missionnaires" mais de "mercenaires" et il envoya en hâte des messagers dans tout le territoire pour avertir ses subordonnés de prendre action afin d'éviter tout accident fâcheux.


Un bataillon Nigérian à Idah

Un bataillon de l'armée arriva à Idah dans le but d'envahir la partie du Biafra située aux confins du sud de l'Igala, ce qui voulait dire traverser l'Ibaji pour attaquer. Un bataillon, c'est beaucoup d'hommes dans une petite ville comme Idah qui dut tous les loger. Rencontrer beaucoup de monde ne pose pas de problème aux gens vue la densité de la population du pays, mais se faire envahir par des milliers d'hommes armés jusqu'aux dents donnait la frousse et faisait réaliser à la population tous les inconvénients que peut provoquer une situation de guerre.

Avec la permission du Père Larose, principal du collège Saint-Pierre, les officiers se logèrent dans les maisons des tuteurs. Armand connaissant très bien la région marécageuse d'Ibaji que l'armée voulait traverser pour surprendre l'ennemi, convainquit l'état major qu'une telle tentative menait droit à la catastrophe puisque le royaume des moustiques et l'inexistence de routes carrossables présentaient des obstacles majeures. L'armée prit très sérieusement en considération les conseils d'un "Old Coaster" et se retira.

Entre temps, les "Biafrais" avaient survolé la ville d'Idah un jour de marché pour larguer une bombe de fabrication artisanale qui tua et blessa plusieurs personnes. Les chasseurs essayaient de descendre le petit avion avec leurs mousquets de très faible portée. D'autres bombes furent larguées sur la ville de Lokoja et l'une d'elles toucha le terrain de la mission, plusieurs fenêtres éclatèrent, Monseigneur Delisle et le Père Robert Thériault trouvèrent refuge sous un escalier de béton de la maison.


Pauvre Ibaji!

Monseigneur Delisle et Benoît Bégin allèrent rendre visite au Père Denis Guertin qui vivait en Ibaji, non loin de la frontière biafraise. L'évêque voulait savoir ce qui se passait car on était sans nouvelle de Denis. L'Armée bivouaquait à Ilushi, petit village en face de la mission d'Odomomoh sur le bord du fleuve Niger. Des soldats détenaient deux jeunes gens suspectés d'être des Ibos, donc des ennemis, qu'il fallait exécuter ou faire prisonniers. On demanda au Père Guertin de les identifier: l'un d'eux était un de ses catéchistes mais Denis ne put identifier l'autre. Un officier ordonna au jeune de se jeter dans le fleuve Niger pour le faire le mitrailler à mort, en présence des 3 confrères consternés. Plus que tout autre Spiritain, le Père Denis goûta à la guerre civile.

Un jour, l'armée nigériane lui demanda s'il pouvait faire une visite à la frontière d'Aguleri-Ibaji, à quelques milles de la Mission, afin de vérifier des possibles mouvements de troupes de l'armée biafraise dans le secteur. Denis sauta dans son bateau sous prétexte de livrer une lettre et de l'argent à une personne qu'il connaissait. Il ne s'attendit pas à être reçu à la pointe du fusil par des soldats biafrais très méfiants et prêts à tout. C'est la guerre! Un des soldats demanda aux gens du village de l'identifier. Personne n'osa le faire alors qu'on le connaissait très bien. La peur! Un soldat lui ordonna de se mettre nu: Denis refusa et eut l'audace de s'avancer vers lui en le fixant droit dans les yeux. Le soldat, voyant la détermination dans ces yeux de feu très perçants, recula; Denis le suivit et se dit en lui-même que cette situation serait bientôt du passé car tout s'arrange au Nigéria! Il n'en fut rien! On lui ordonna de suivre nu-pieds le peloton jusqu'au camp, à 3 milles de là.

Arrivés à l'entrée du village, les soldats se dirigèrent vers l'école, lieu du bivouac, un des soldats souffla à Denis de fuir vers la maison située de l'autre côté de la route pour rencontrer les officiers qui le sauveront, sinon, il sera tué. Denis réussit à se libérer.

Un des officiers le reconnut. En effet, quelques semaines auparavant, avec son bateau, Denis lui avait permis d'arraisonner une grosse pirogue nigériane voguant sur le fleuve Niger, en face d'Onitsha où Denis va souvent se ravitailler. On lui présenta toutes les excuses dues à un prêtre du Seigneur même durant la guerre! Denis eut le culot de réclamer l'argent dérobé par le soldat qui l'avait menacé. Il revint au village biafrais. Les villageois se confondirent en excuses pour l'avoir trahi. Denis remit l'argent dérobé au destinataire. Il trouva son bateau sur la rive mais des soldats avaient débranché tous les fils du moteur pour l'empêcher de fuir. Denis, expert mécanicien et électricien, remit le tout en ordre et retourna à la mission. Il envoya un message à l'armée qu'il n'y avait pas lieu de craindre une attaque imminente!!!.

Un jour, au début des hostilités, on mena Denis en jeep à Benin pour fournir au quartier-général des explications au sujet de deux meurtres récents. On l'identifia facilement et on l'invita même à continuer à se servir de sa dynamo car l'armée campée à Ilushi, de l'autre côté du fleuve, se sentait plus rassurée quand les soldats voyaient la lumière à la Mission d'Odomomoh.

On reconduisit Denis à Ilushi et on offrit de lui payer un souper dans un petit bar. Les gens de la place s'y opposèrent vivement sachant que la maison était un bordel et Denis ...un prêtre.

À cause des incursions de l'armée biafraise qui détruisait les récoltes, qui incendiait les villages et tuait même les gens, une grande partie de la population du Sud de l'Ibaji quitta ses terres pour une région plus sécuritaire et la Mission ferma ses portes pendant quelque temps.

Denis travailla avec la Croix Rouge qui, partant d'Idah avec des charges de nourriture, alimentait les populations au nord d'Ibaji. À l'arrivée du bateau, les gens se ruaient sur la nourriture, le personnel de la Croix Rouge perdait le contrôle de la distribution: la pagaille. Denis ne put tolérer cette situation bien longtemps. Il y remédia en s'armant d'un bâton pour mettre de l'ordre, donnant même des coups aux plus récalcitrants, au scandale des membres de l'organisation qui comprirent vite que c'était en réalité le seul moyen de mettre fin à ce "stampede". Les villages voisins entendirent parler de l'événement et respectèrent la consigne de Denis: chacun son tour! À qui prenait la place de l'autre: un coup de bâton sur la tête et tout le monde en riait.

L'armée épargna la mission d'Odomomoh mais s'empara du mobilier de la clinique et surtout de celui de la maison des gardes. Au début des hostilités, l'armée prit la Volkswagen de la Mission, garée à Ilushi. La guerre finie, elle ne versa aucune compensation .


Un peu plus et il y passait

Le Père Bélec revenait d'Okene avec le seul prêtre diocésain, l'abbé Dominic Aromeh. À l'entrée de Lokoja, des soldats obligèrent l'abbé à les suivre dans la brousse pour identification. Lucien protesta en affirmant que c'était un prêtre; on le somma de se mêler de ses affaires, il passa la barrière et attendit avec grande angoisse la suite de la rencontre. Aller ainsi dans la brousse signifiait la mort certaine, un camion militaire chargé de soldats arriva et l'un d'eux reconnut Dominic comme étant un prêtre Igala, il lui sauva la vie. Lucien et Dominique ne tardèrent pas à se rendre à la mission . Dominique n'avait pas de marques tribales qu'ont habituellement les Igalas; elles consistent en trois petites incisions de chaque côté de la bouche faites avec un couteau ou une lame à rasoir, quelques semaines après la naissance.

Les temps modernes persuadèrent beaucoup de parents d'abandonner ce rite. Leurs enfants pourraient provoquer l'étonnement et la curiosité s'ils avaient à voyager hors du pays. Durant la guerre les Igalas et les Igbiras réalisèrent très vite que, sans leurs marques tribales, ils pouvaient passer pour des Ibos et risquer la mort s'ils allaient dans le grand Nord. Les Ibos n'ont pas de marques tribales, cette situation périlleuse obligea des centaines de jeunes gens à se conformer au "trade mark" pour avoir la vie sauve au Nigéria.


Fin de la guerre

La guerre civile se termina en janvier 1970. Il était temps! Le Président Gowon invita le peuple à tout oublier et à recommencer à neuf. Tous les Ibos devinrent "B.A." du jour au lendemain (begin again)! Quelques jours après la fin des hostilités, des camions de la région Igala allaient à Enugu et Onitsha pour se ravitailler dans les grands marchés s'imaginant que les denrées alimentaires étaient aussi abondantes qu'avant le conflit, ils trouvèrent surtout des médicaments.

Plusieurs Biafrais, ayant réalisé que l'armée nigériane envahissait leur territoire un peu tous les jours, enterrèrent leurs voitures qu'ils vendirent, une fois les hostilités terminées; le diocèse d'Idah en acheta une qui passa deux ans sous terre. Les marchés de l'ancien Biafra comme celui d'Onitsha considéré comme le plus gros de l'Ouest africain et administré par des femmes, reprirent vie rapidement. Un Ibo n'est pas digne de ce nom s'il ne fait pas du commerce. Ce fut une bénédiction pour tous les Spiritains qui, vivant en Igala, devaient aller à Ibadan ou à Bénin pour se ravitailler en nourriture, en matériel de construction et en pièces de voiture.

Un an après la guerre, les Ibos décidèrent de tenter un retour vers les villages du Nord où ils avaient habité mais ce n'était plus comme dans le passé. Ils ne faisaient plus partie de la société de jadis, ils étaient plutôt considérés plus ou moins comme des étrangers pour ne pas dire des ennemis, ils avaient perdu leur place et d'autres exerçaient leurs métiers. La guerre civile laissa des séquelles profondes d'insatisfaction et de violence surtout de la part des anciens soldats qui, du jour au lendemain, ne recevaient plus la solde de l'armée et ne pouvaient toucher une pension. Le temps du pillage était aussi révolu.

Au début du conflit, les soldats, qui revenaient du front pour quelques jours de congé en famille, se comportaient en rois et maîtres: armés jusqu'aux dents ils menaçaient, tuaient même les gens qui n'allaient selon leurs désirs. Un d'eux contraignit le Père Claude Van Nieuwenhove à le conduire dans son village natal assez éloigné de la Mission. Claude devint très hostile aux soldats depuis cette expérience.

Aux points de contrôle des routes, nombreux dans le pays, on ne savait jamais à quoi s'attendre surtout de la part de soldats qui passaient leur temps à boire. Il fallait être très gentil et leur faire croire qu'ils avaient toujours raison, sinon la vie du voyageur était menacée. Les soldats catholiques identifiant un "Fada" lui demandaient des médailles et une bénédiction pour eux et leur famille. Il était très important d'avoir la marchandise pour répondre à leurs demandes.

Peu de temps après la fin du conflit, des bandes armées s'organisèrent pour faire du vol de grand chemin. Encore aujourd'hui, on profite de la nuit pour barrer la route à l'aide d'un tronc d'arbre ou d'un autre obstacle incontournable; la voiture n'a pas d'autre choix que de s'immobiliser, les bandits sortent de leur repaire, ordonnent d'éteindre les phares et volent tout. Si l'un d'eux pense avoir été reconnu par les voyageurs, il les élimine.

Monseigneur Alexius Makozi et des religieuses qui l'accompagnaient durent se cacher dans la brousse pour éviter de se faire dévaliser.

Le Père Fernando Côté eut une aventure assez désagréable, alors qu'il était Supérieur religieux. Il vivait à Kabba dans la petite maison plutôt isolée, mise au service de la Congrégation par le diocèse de Lokoja. Un soir à la brunante, trois hommes s'approchèrent de la maison. Ils lui demandèrent s'il connaissait Monsieur un Tel et sur sa réponse négative, ils lui intimèrent de leur donner les clés de sa voiture, une Peugeot 504 qu'il venait d'acheter. Il résista, décontenancé qu'il était d'une telle demande. On se rua sur lui pour le battre, il reçut plusieurs coups de crosse de fusil dans la figure et on s'empara de la voiture qui disparut pour de bon. Père Fernando dut passer quelques jours à l'hôpital de Kabba et s'en tira avec huit points de suture, des blessures assez graves qui auraient pu lui coûter la vie. La voiture du Père Ghislain Duchesne a aussi été volée, à son insu, c'est-à-dire sans coup ni menace. On se demande si la police locale n'est pas de connivence avec ces brigands. Le gouvernement fit la chasse aux voleurs de grands chemins; plusieurs furent pris et condamnés à être fusillés sur la place publique. Le jour de l'exécution, l'armée invitait les personnalités de la région à y assister, mettait même des chaises à leur disposition. Chacun des condamnés était lié à un poteau, un cercueil tout à côté de lui prêt à recevoir sa dépouille. On invitait les ministres de religion chrétienne ou musulmane à les préparer au coup fatal. Feu le Père Serge Verrette accomplit ce ministère très pénible dans la ville de Kabba. Une fois le peloton de soldats en place, l'officier donnait l'ordre de tirer à discrétion. Cette scène macabre se répéta bien des fois dans des villes et villages du pays. A-t-on réussi à enrayer le mal? Non! Des bandits se sont aventurés dans les régions rurales alors très paisibles, comme en Igala, où la circulation en voiture à tout heure du jour ou de la nuit se faisait sans incident. Aujourd'hui, il faut voyager avant la tombée du jour. La plupart du temps, les camions de transport forment des convois pour se protéger.

À Egumé, village très paisible, une série de vols inhabituels ternit le bon nom du village; les villageois découvrirent un repaire de jeunes étrangers aux intentions douteuses. Les vieux chasseurs prirent la justice à leur compte, la police alertée ne trouva rien...parce qu'il n'y avait rien à trouver...


Le "Oil boom"

La guerre terminée, le pays dut faire face aux difficultés que peut provoquer l'or noir qui arrive comme une marée et fauche bien des institutions chèrement acquises. Dans les années 70, le Nigéria, producteur d'huile depuis longtemps, devint le 7ième du monde avec un rendement quotidien de deux millions de barils. Le pays connut une prospérité sans précédent, très enviée de ses voisins qui n'ont pas ce trésor. On augmenta les salaires; le prix des denrées alimentaires et les matériaux de construction suivirent la courbe ascendante. Plusieurs se firent entrepreneurs pensant que c'était la voie rapide de la richesse, ils abandonnèrent même la culture de leur ferme, la jeunesse déserta les villages pour gagner la ville et profiter de la manne.

Un bon point: le gouvernement voulut faire profiter le peuple de cette prospérité en lançant des méga projets à la grandeur du pays même dans la région de l'ancien Biafra. L'éducation primaire devenue obligatoire (U.P.E.: Universal Primary Education) provoqua l'ouverture de milliers d'écoles primaires et des centaines d'Écoles Normales pour répondre à la demande. Le Ministère de la Santé mit beaucoup d'argent dans la construction d'hôpitaux et de dispensaires; le Ministère fédéral de la voirie améliora des centaines de routes de service et construisit de nouvelles autoroutes et des ponts à travers le pays.

Il y a maintenant un pont à Koton Karifi reliant l'Ouest et le Nord et permettant à l'autoroute de l'ouest de se diriger directement vers la nouvelle capitale Abuja qui, il y a encore quelques années, n'était qu'un petit village; deux autres ponts, un routier et un ferroviaire, relient Itobe en Igala et Ajeokuta en Igbira où il y a un important gisement de fer en exploitation depuis quelques années; le pays a le meilleur réseau routier de toute l'Afrique noire.

Les Nigérians se méfient toujours de ces moments de grande prospérité et avec raison plusieurs choisirent de faire des placements sûrs en se construisant de bonnes maisons; même si les sacs de ciment de 110 livres, allégés d'une trentaine de livres, se vendent le double du prix; on les qualifiait de sacs "Yorubas".

La demande de ciment devint tellement grande que les industries nigérianes ne purent répondre à la demande. On importa plus de ciment et des millions d'autres choses telles que véhicules, radios, télévisions. Un "boum" économique est une explosion financière qui vide d'un coup tous les magasins qui n'arrivent pas à s'approvisionner. La pénurie fait alors monter les prix. Cette grande importation provoqua un affluence de bateaux-cargos qui arrivèrent presque tous en même temps dans les ports de Lagos, d'Apapa et de Port-Harcourt, loin d'être équipés pour recevoir autant de marchandises. Cette ruée provoqua le plus grand embouteillage maritime du siècle, quelque 200 bateaux mouillèrent au large durant des semaines, des mois même avant d'être délestés de leur cargaison; parfois ce n'était plus possible quand il s'agissait de ciment non emballé qui se durcissait dans les cales. Quelques marins dégoûtés de la situation se suicidèrent. Des navires voulurent retourner à leur port d'attache avec la cargaison car ils perdaient trop d'argent, le gouvernement nigérian les supplia de patienter et leur versa une indemnité de quelque mille dollars par jour. À l'aéroport de Lagos: même situation! des montagnes de colis qu'on n'arrivait plus à trier pour la distribution. On demanda au "Scorpion", cet officier rendu célèbre durant la guerre pour ses actes de barbarie, de faire le ménage dans tout ça. Ce fut un autre acte de barbarie à l'égard de l'éthique postale: quelques jours suffirent pour mettre de l'ordre; beaucoup attendent toujours leur colis...!!!

Pour protéger ses devises, le pays mit fin à l'importation à outrance La production du pétrole connut une baisse très marquée car d'autres pays se lancèrent dans l'exploitation de l'or noir dans la mer du Nord, au Mexique, au Venezuela et ailleurs. L'argent vint à manquer pour continuer les programmes mis de l'avant tel que l'éducation primaire qui demeure toujours obligatoire, c'est excellent! Par contre la rémunération des professeurs accuse toujours quelques mois de retard...si on ne l'oublie pas. Le coût de la vie très élevé et les salaires non indexés engendrèrent une situation financière guère plus reluisante que celle des années 50. On s'était habitué à un rythme de vie qu'il fallut abandonner. Plusieurs voitures de hautes gammes telles que la Peugeot 504, la Volvo et la Mercedes sont maintenant "sur les blocs". C'est à peine si on peut rejoindre les deux bouts. En 1977, le pays passa de la livre sterling nigériane au Naira divisé en 100 kobo. La valeur du naira sur le marché valait une demie livre sterling soit $1.20, le kobo 0.12$; aujourd'hui le dollar américain vaut 80 naira, un cent américain: 80 kobo.

En 1997, le régime militaire toujours au pouvoir au Nigéria rejeta comme nulle l'élection présidentielle menée pourtant très démocratiquement; bien plus, il emprisonna l'élu, Alahaji Chief Moshood Abiola. Le régime élimine facilement toute personne osant critiquer ouvertement son administration ou travaillant aux respects des droits de la personne; ce fut le cas de Ken Saro Wiwa de la région des "Rivers" qu'on pendit avec quelques-uns de ses compagnons. Le régime entretient des dettes fictives pour lesquelles les remboursements prennent le chemin des banques suisses. On dit que des milliards de dollars ont ainsi disparus. Pauvre peuple!

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