La vie spiritaine

 

Qu'en est-il?

On se souvient que les Spiritains allemands furent les fondateurs de la Préfecture de Bénoué et entreprirent l'évangélisation du territoire Igala jusqu'au jour de leur internement en Jamaïque au tout début du second conflit mondial. Ils avaient déjà bâti une maison, genre "Rest House", à Ankpa et une résidence permanente à Idah avec éclairage électrique. Ils fondèrent plusieurs postes de brousse avec petites écoles tout le long de la route Idah-Ankpa. Ils ne négligèrent pas les marais d'Ibaji et s'y aventurèrent en canot moteur jusqu'à Aya, village voisin de la mission actuelle. Un des leurs composa un embryon de grammaire Igala et un début de dictionnaire. Leur départ fut certainement une grosse perte pour l'Église naissante. Les Spiritains anglais et canadiens prirent la relève en 1947.
À Idah, les Spiritains anglais occupaient la résidence bâtie par les allemands. Un jour, ils reçurent une lettre de l'un d'eux leur révélant qu'avant leur départ pour l'internement, ils cachèrent dans la remise, derrière la maison, une somme d'argent pouvant certainement permettre à la Mission de lancer quelques projets. On trouva l'argent à l'endroit indiqué, il servit à construire une belle école à Idah que l'on nomma Saint-Boniface, le patron de l'Allemagne.

Les Spiritains canadiens faisaient partie du district spiritain religieux d'Oturkpo jusqu'à la création du district de Kabba en 1963. Le Père Léopold Grimard , arrivé au Nigéria en 1961, en devint le premier supérieur religieux. C'était une seconde carrière, car ordonné prêtre en 1948, il oeuvra en éducation au Collège Saint-Alexandre jusqu'à son départ pour le Nigéria.

De 1947 à 1955, les Spiritains canadiens travaillèrent en Igala et dans les paroisses des territoires d'Oturkpo, de Makurdi et de Gboko avec leurs confrères spiritains anglais. C'était une excellente chance d'apprendre l'anglais ou de le perfectionner et de s'initier au ministère missionnaire avec des confrères jouissant d'une certaine expérience. Pour plusieurs Canadiens, la bonne compréhension de l'anglais faisait vraiment problème et ils se devaient de fournir le maximum d'efforts pour se faire comprendre par l'interprète lors des prédications.

Avec la création de la Préfecture de Kabba en 1955, les Spiritains canadiens revinrent d'"exil" pour travailler en Igala, un territoire qu'ils connaissaient bien. Ils durent se familiariser avec les paroisses de Lokoja, d'Okene et de Kabba situées de l'autre côté du fleuve Niger, au nord de la Préfecture. Ces paroisses étaient plus âgées que les Missions d'Igala et de mentalité un peu différente.


La vie de communauté

L'ancienne règle de Congrégation spiritaine mentionnait cette consigne d'or: "Vae soli, numquam duo, semper tres". (Malheur à qui vit seul, jamais deux, toujours trois). Un "modus vivendi" que les Spiritains observèrent fidèlement jusqu'au moment où les paroisses trop nombreuses demandaient plus de personnel; le principe se détériora peu à peu. Il fallut bien se résigner à ne vivre que deux par mission et parfois seul. Cependant, la condition des routes s'améliorant, le trajet entre les missions devint plus facile et facilitait des rencontres assez régulières entre confrères surtout avec la création des communautés régionales fortement encouragées par le Chapitre général de 1968-69: c'est vital pour les membres d'une communauté de se rencontrer pour prier et faire le point sur leur travail et leur vie communautaire.

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Francis Timmermans
supérieur général et Joseph Gross
1er Assistant absorbés dans une partie de "toc"

Chaque mission avait son personnel de service qui comprenait un cuisinier, un steward et souvent une couple de "boys", surtout des écoliers, à qui on payait la scolarité moyennant des services rendus à la mission: préparation de l'autel pour la messe du lendemain, faire la propreté et fournir l'eau à la maison en allant la puiser au ruisseau ou la pompant du grand réservoir s'il y en avait un.

Chaque Mission recourait aux services d'un lavandier qui venait chercher le linge le lundi matin pour le rapporter durant la semaine. Il faisait la lessive au ruisseau et se servait de pierres comme planche à laver. C'était tout un art de rendre immaculées des soutanes blanches avec un procédé aussi primitif. Pour repasser le linge, le "washman" se servait d'un fer chauffé au charbon de bois qu'il attisait avec un éventail.

Qui faisait les soutanes? Un des tailleurs d'Enugu, Godfrey Okoye, chez qui se présentait le Spiritain dès sa première arrivée au Nigéria. Godfrey, rompu au métier, savait prendre les mesures exactes qu'il inscrivait très précieusement dans son grand livre pour ne pas avoir à reprendre les mesures à chaque fois car une soutane ne durait pas bien longtemps même si elle était faite d'un tissu solide, le "white American khaki". En général, Godfrey donnait satisfaction. En fait il n'était pas nécessaire d'avoir été formé aux ateliers Christian Dior pour tailler une soutane spiritaine au style "poche". Godfrey, un des rares couturiers spécialisés dans cette ligne, taillait des centaines de soutanes par année. Il comptait parmi ses clients tous les Spiritains de l'Est et d'une partie du Nord du pays.

Dans plusieurs presbytères, on avait eu l'originalité de peindre sur un des murs de la salle de communauté la carte géographique du territoire de la Mission. Elle indiquait tous les postes de brousse et les routes pour s'y rendre. Comme le sujet de conversation portait la plupart du temps sur le travail pastoral, on s'orientait facilement en consultant la carte; certaines missions, comme Ankpa, avaient un nombre impressionnant de postes de brousse.

La plupart des Missions comptaient parmi les membres de leur personnel un menuisier et un maçon toujours occupés à bâtir des écoles et à les meubler de bureaux et de chaises. Tout se faisait à la main. Il n'était pas question de scie mécanique ou à ruban. Durant les années 50, on payait un homme de métier 0.75$ à 1$ par jour et un homme de main de 0.30$ à 0.40$, un maigre salaire pour celui qui devait démêler le ciment toute la journée. On ne pouvait pas offrir plus à ce moment-là.

Dans les années 70, plusieurs communautés spiritaines partagèrent leur résidence avec le clergé nigérian. Cette nouvelle situation demandait un certain ajustement, car un prêtre diocésain a une règle de vie un peu différente de celle des religieux. Nos premiers prêtres vivaient dans la bonne entente avec les Spiritains mais l'augmentation du nombre de prêtres séculiers et la montée du nationalisme nigérian engendrèrent quelques incompréhensions qu'il fallait résoudre sans tarder.

La question de l'hospitalité est sacrée pour le nigérian surtout lorsqu'il s'agit de recevoir les siens. En fait, c'est la coutume que tout Nigérian qui réussit dans la vie doit aider sa famille. S'il demeure en ville, il lui arrive très souvent d'héberger, pour plusieurs jours, des mois même, un des siens qui cherche du travail. Dans une maison privée, ça va, mais dans une résidence de Mission, c'est plus compliqué. Où loger les visiteurs? Qui va défrayer le coût de la nourriture, de l'entretien quand trop souvent la Mission dépend encore des dons pour vivre?

Et la voiture? Elle appartient à la Mission qui ne peut en défrayer le coût d'achat sans l'aide des dons des Spiritains. Voir un jeune prêtre, sans expérience, au volant du véhicule qu'il conduit trop vite, suscite la crainte surtout s'il transporte des passagers. Et les voyages? Qu'il y ait une ordination partout au pays, le jeune prêtre est toujours prêt à partir...avec la voiture de la Mission. Comme son salaire ne lui permettait pas ces dépenses, il fallait s'ajuster à cette nouvelle situation.

Un jour, il y eut rencontre avec des délégués du clergé diocésain pour étudier quelques points de la vie communautaire afin éviter la confrontation et la rendre plus agréable. Ce fut un fiasco! Certains Spiritains entamèrent la conversation avec un peu trop d'arrogance. La réplique fut directe, amère. Les prêtres nigérians firent comprendre aux Spiritains qu'ils étaient chez eux, dans leur pays et qu'ils n'avaient pas à s'ajuster au mode de vie des Canadiens qui, en fait, n'avaient jamais fait l'effort pour s'adapter à leurs coutumes et même à leur nourriture. Les Spiritains faisaient voeu de pauvreté, en principe, mais leur genre de vie dépassait largement en luxe et en confort la vie de la majorité des Nigérians. Les Spiritains comprirent la leçon, ils sortirent meurtris de la rencontre. Plusieurs réalisèrent que leurs jours étaient comptés au Nigéria puisque petit à petit le clergé local les remplacerait.. "Noir sur Blanc"! En fait,c'était "Mission accomplie". Il fallait donner à nos frères toute la place qui leur revenait. Ils étaient les maîtres; les expatriés, même s'ils étaient prêtres et missionnaires, devaient s'adapter à leur genre de vie. Vivre en communauté avec un Spiritain nigérian était tout autre car il partageait la même règle de vie!


Le supérieur religieux

L'avènement du Concile Vatican II provoqua de grands changements dans l'Église et dans la Congrégation du Saint-Esprit. Le Chapitre général de 1968-69. fut un point marquant.

Un Chapitre général dans une congrégation est un peu l'équivalent des états généraux qui se tiennent dans certains milieux pour étudier une situation. Il se compose des délégués venant des pays où oeuvre la Congrégation. On élit le Supérieur Général et ses conseillers, on propose des amendements aux constitutions, si nécessaire.

Le Supérieur religieux en mission est l'équivalent d'un Provincial à la tête de plusieurs communautés spiritaines dans le pays d'origine.

Il lui revient de veiller au bien-être de ses confrères, à leur vie communautaire ou à leur engagement dans un territoire donné, de décider du moment et de l'endroit des retraites annuelles et locales, d'équilibrer les budgets de communauté et de prévoir le temps des vacances au Canada.

Il faut bien avouer que le Supérieur religieux ne disposait pas d'une grande autorité lorsque l'évêque du diocèse où travaillaient les Spiritains appartenait à la même congrégation. En fait, l'évêque contrôlait tout sauf le temps des retraites...et encore. Relents d'une vieille tradition où l'évêque spiritain assumait à la fois les responsabilités du diocèse et de la congrégation!

Le Supérieur religieux n'avait qu'un budget très limité, à peine suffisant pour faire ses visites. Il ne disposait pas d'une résidence spiritaine et, pour survivre, il devait travailler dans une paroisse souvent au détriment de ses responsabilités vis-à-vis la congrégation. Le travail du Supérieur religieux se résumait à visiter les communautés une fois par année et présider la retraite annuelle.

L'avènement du nouveau district religieux de Kabba, la création de communautés régionales telles que recommandées par le Chapitre Général et la négociation d'un contrat entre la Congrégation et le diocèse donnèrent beaucoup plus d'indépendance à la Congrégation et plus d'autonomie au Supérieur religieux dont le rôle était mieux défini. Ce fut un genre de révolution tranquille.

Les Spiritains réalisèrent qu'il était grand temps de resserrer les liens communautaires et d'avoir une certaine autonomie tout en continuant à garder les meilleures relations avec le clergé diocésain dont les membres devenaient de plus en plus nombreux, grâce à Dieu! Le contrat entre la Congrégation et les deux Ordinaires de Lokoja et d'Idah nécessita beaucoup de réflexions et de discussions. C'était nouveau et ce fut ardu. Le district canadien est un des seuls dans la Congrégation qui ait réussi cet exploit car pour bien des évêques spiritains missionnaires, il n'en était pas question. Les négociations du contrat se butèrent sur la question des dons que recevaient les Spiritains. En fait, il semblait tout naturel que la Procure "Spes" de Montréal versât directement ces dons au compte du diocèse. On voulait, au contraire, qu'ils soient envoyés au Supérieur religieux qui les remettrait à qui de droit. L'évêque maintenait que ces dons étaient faits à la Mission ou à l'Église locale par le truchement des Spiritains qui ne les recevraient pas s'ils n'étaient pas missionnaires. Ça se défendait.

Avec le contrat, les obédiences devenaient plus humaines. Elles se discutaient entre l'évêque et le Supérieur religieux après consultation avec l'intéressé. C'était loin du temps où les obédiences se décidaient selon les besoins de la Mission sans se préoccuper ou très peu de la personnalité ou des difficultés d'adaptation du missionnaire. Souvent il apprenait sa nouvelle obédience en consultant la liste des nominations affichée au babillard, à la fin d'une retraite annuelle, ou par les rumeurs: une situation qui prévalait surtout dans l'est du Nigéria où les Spiritains irlandais étaient très nombreux. Le Spiritain disposait d'une semaine pour faire ses valises et se rendre à sa nouvelle Mission.

Grâce à ce renouveau, le Supérieur religieux pouvait enfin faire des budgets avec ses confrères pour arriver à partager un peu la même qualité de vie par tous. Le contrat stipulait que les Spiritains recevaient du diocèse où ils travaillaient un salaire suffisant pour défrayer les dépenses de la communauté et les frais de voyages au Canada.

Suite à cette entente, le Supérieur religieux se permit une résidence pour faciliter l'administration du District, recevoir les conseillers ou accueillir les confrères qui avaient besoin de repos. Le contrat entre la Congrégation et le Diocèse s'avéra précieux pour les échanges entre la Congrégation et l'Ordinaire du lieu qui devint nigérian et séculier, après les départs de Monseigneur Delisle et de Monseigneur Grimard.


La vie de prière


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La chapelle de la résidence d'Ayangba

Chaque résidence se dotait d'une chapelle privée car la plupart des églises n'offraient pas la sécurité nécessaire pour garder le saint Sacrement.

La prière du matin suivie d'une médiation d'une demi-heure, "examen particulier" du midi, visite au Saint Sacrement après le souper et prière du soir se faisaient en communauté, selon les règles de la Congrégation.

Chaque Spiritain se devait de suivre les exercices de la retraite annuelle. On choisissait un endroit pouvant accommoder assez facilement tout le monde. Habituellement, les campus de collèges offraient les services de leurs maisons de tuteurs durant le temps des vacances. La retraite commençait le dimanche soir pour se terminer le samedi matin suivant. Chacun apportait son équipement de "campagne": lit de camp, chaise pliante, autel portatif, bréviaire et autres livres de piété.

On invitait un prédicateur spiritain irlandais, un Père blanc d'Afrique, un membre d'un autre institut religieux et plus tard un prêtre nigérian. Chacun célébrait la messe en privé sur son autel portatif, dans le coin d'un appartement; avec l'avènement de la concélébration, l'Eucharistie prit beaucoup plus de sens.

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Retraite annuelle à Kabba - 1965


Le partage

Appartenant à une communauté religieuse avec voeu de pauvreté ou de partage, les spiritains comprirent très bien que ce qu'ils acquéraient était mis au service de leurs confrères spiritains et à celui de la communauté chrétienne où ils travaillaient.

Dans les années 50, le Spiritain retournait au Canada pour une vacance de six mois après un séjour de cinq ans au Nigéria; c'était long! trop long! au dire des administrateurs anglais qui maintenaient qu'un séjour de plus de deux ans au Nigéria était presqu'une perte de temps. C'est un fait que le travail devenait pénible et que le missionnaire tournait souvent en rond mais il ne pouvait se permettre un traitement d'administrateur. La distance du Nigéria au Canada et le coût du billet faisaient problème.

Dans les années 75, avec l'aide de la Province spiritaine canadienne et le salaire versé à chacun par le diocèse, selon le contrat, les Spiritains canadiens se sentaient plus à l'aise financièrement.

Au pays, après quelques semaines de repos dans sa famille ou dans une maison de la Congrégation, le spiritain s'armait de courage et de diapositives pour promouvoir la cause missionnaire et tâcher de susciter des dons pour payer d'abord son voyage de retour et, avec l'excédent, lancer quelques projets une fois de retour dans sa mission. Ses activités consistaient surtout à rencontrer des groupes d'amis et de parents, à visiter des écoles et des groupes sociaux pour leur parler du travail qui se faisait en Mission et à l'illustrer par des photographies prises sur place. Il voyait aussi à former des équipes selon les normes de l'organisation des banques de Kabba.

Grâce aux banques de Kabba, les revenus devinrent plus réguliers et plus substantiels car l'organisation sut créer un réseau de bienfaiteurs parfois très généreux. On arriva peu à peu à pourvoir la maison de la Mission d'un réfrigérateur à kérosène, d'un radio, d'un tourne-disque, de matelas plus confortables que les paillasses faites localement; dans les années 60, les missions purent se permettre les services d'une dynamo habituellement de marque Lister 1.5 kw. Le confrère muté ailleurs laissait tout à sa mission, même "sa voiture", à la surprise de la communauté chrétienne locale qui comprenait difficilement cette politique de partage.


La nourriture

La nourriture? La question que l'on posait au missionnaire en vacances! Que mangez-vous là-bas? Du serpent? Du lion ou des sauterelles? Y a-t-il des patates par là?

Le ministère pastoral assez intense obligeait une communauté à embaucher un cuisinier, toujours un homme, que l'on initiait à l'art culinaire canadien, s'il ne l'était pas déjà. Plusieurs cuisiniers avaient déjà travaillé pour des compagnies, des administrateurs ou pour d'autres missions où ils avaient reçu une formation souvent très pertinente. Certains excellaient à préparer des repas à l'européenne avec le peu d'ingrédients à leur disposition.

Habituellement et encore aujourd'hui, pour le déjeuner, on se permet des oeufs achetés localement et du bacon de la ville, soit d' Enugu ou d'Ibadan, à 125 milles de la Mission; on trouve assez facilement le pain dans les villages Si le beurre acheté "en ville" s'épuise, il se remplace par la margarine vendu localement. Quelques-uns se permettent du "corn flakes". Le midi, on sert généralement une soupe au riz ou aux tomates, un gigot de mouton ou de chèvre au prix d'un dollar, dans les années 50. La volaille , poule ou canard, reçue en cadeau lors d'une tournée de brouse, revient plus souvent qu'à son tour. L'igname remplaçe la patate qui ne se cultive que dans le Nord du pays, originaire d'Espagne; c'est un gros tubercule à pelure brune et à chair blanche, bien apprêté, son goût se rapproche de la patate, c'est à s'y méprendre. On trouve d'autres légumes tels que les oignons, l'occra, le riz qui se présentait facilement avec une préparation à la poudre de curry, les tomates, les épinards ou le plantain, un parent de la banane, qui a bon goût, une fois frit. Comme dessert, la "floute salad", salade aux fruits, revient assez régulièrement: elle se prépare avec des oranges, des bananes, du papaye de la famille du melon. Les cuisiniers mieux formés enrichissent le menu de tartes aux mangues ou même des gâteaux quand ils peuvent trouver la farine. La nourriture est plutôt convenable, si le cuisinier sait apprêter les viandes.

Le cuisiner fait les achats au marché local avec l'argent qu'il reçoit de la Mission. Il connaît les prix et ne se fait pas rouler. De temps en temps, il arrive qu'il roule un peu la Mission, genre de compensation occulte, en inscrivant des achats fictifs dans son cahier de cuisine, mais il doit être prudent car il arrive souvent que le "Father-in-Charge" vérifie les dépenses.

À l'occasion des grandes fêtes , on se permettait un canard à l'orange ou une dinde. Le rassemblement spiritain du jour de l'an se voulait une fête familiale à laquelle on conviait les expatriés en service dans le diocèse. Au Nigéria comme en Angleterre ou en Irlande, le premier de l'an est tout simplement le premier jour de l'année; Noël est vraiment la fête. Les Religieuses irlandaises offraient aux Missions le traditionnel "plum pudding" qui ne battait pas le vrai gâteau aux fruits que des parents faisaient parvenir à leur fils missionnaire et à sa communauté.

Les administrateurs anglais introduisirent au Nigéria un mets très spécial dont la préparation ne manquait pas d'originalité : le fameux "Palm oil chop". La recette: cuire une volaille dans l'huile de palme très fraîche, qui, servie avec du riz mélangé de tout ce qu'on pouvait trouver de légumes et de fruits. donnait une saveur très exotique. Il fallait avoir un estomac à toute épreuve pour avaler tout ça. Et le plat! le plus grand possible, le plat à vaisselle était l'idéal pour réussir à tout mettre... la bière aidait à faire passer l'heureux mélange. Pour se faire, on étalait sur la table une série de plats ou d'assiettes pour chacun des fruits et légumes faisant partie de "cette chose". C'était un défi de trouver assez d'assiettes pour tout ça: des oignons cuits et crus, des oeufs, des bananes, des oranges, des pamplemousses, du plantain, des arachides grillées ou nature, de l'occra, du melon,du papaye, du poisson séché, du pain sec, des cornichons, des concombres, des épinards, de la pulpe de coco rapée, de l'igname bouilli, rôti, pilé, du poivre rouge etc etc., La façon de vérifier l'à-point de l'igname pilé était d'en lancer une petite boulette au plafond, la preuve était faite si elle y adhérait; on dit qu'un certain administrateur anglais pouvait offrir un "Palm Oil chop" avec un éventail de plus de 90 plats différents. On comprend l'horreur des cuisiniers condamnés à servir ces repas qui demandaient des heures de préparation après avoir passé des heures au marché local à trouver tous ces ingrédients. Ce mets rare fut à l'honneur tous les dimanches pendant des années à la Mission d'Akpanya. Le départ des expatriés relégua ce mets au passé car il n'a pas été adopté par la cuisine nigériane.


Le "drink"

La boisson alcoolique est le grand danger qui menace les expatriés oeuvrant sous les tropiques. Il fait parfois excessivement chaud et la bonne eau est difficile à trouver. Il faut la bouillir et la passer au filtre avant de la boire. C'est le contraire qui devait se faire, d'abord filtrer et bouillir mais la tradition avait décidé autrement. Très souvent le steward trichait et mettait l'eau directement dans le frigo surtout s'il y avait plus de personnes que prévues à la maison, ou pour se rattraper s'il avait négligé son travail. Une eau non traitée cause souvent des troubles intestinaux et appelle à la prudence. On peut boire des jus d'orange, des citronnades ou limonades. Les frères protestants se tenaient loin de l'alcool, les catholiques semblaient plus adaptés aux tropiques!!! Les Nigérians sont très familiers avec le vin de palme, le biketi et autres boissons locales; les plus nantis tels que les professeurs, les gens du service civil et des compagnies, les commerçants et ...les curés consomment de plus en plus de bière.

Les Spiritains anglais et irlandais aimaient bien se payer une bonne bière surtout le soir. Le "drink" commençait vers les 19 heures, à la tombée du jour: "beer time", disait-on! Au Nigéria, tout au long de l'année, avec quelques minimes variantes il y a douze heures de clarté et autant de noirceur, si on veut profiter de la clarté pour travailler, il faut prendre le souper plus tard, soit à 19h30 ou à 20 heures. Avec des visiteurs, on s'attablait assez facilement vers les 22 heures... après le "drink". Les "pauvres" Canadiens des débuts, travaillant avec les Spiritains anglais, se devaient d'être courtois et prendre leur mal en patience. Certains se sont très vite habitués à cet exercice. Il faut avouer que la plupart des Spiritains canadiens ont été initiés "à boire" au Nigéria: la bière pour les petites natures, des alcools plus virils pour les "natures" fortes tels que le gin avec quelques gouttes de "bitters", le Scotch Whisky avec "soda water" ou "on the rock", brandy ainsi que les liqueurs au jour des grandes fêtes: les plus usuelles étaient le cointreau, la crème de menthe, la bénédictine et la chartreuse. On pouvait se les procurer facilement dans les grands magasins d'Enugu, d'Ibadan ou de Lagos.

Dans les années 50 le pays ne brassait pas encore sa bière et l'importait d'Europe, telle que la bière Heineken de Hollande; elle se vendait en caisse de bois de 48 grosses bouteilles, chacune bien enrobée d'une jupe de paille. Le prix: 0.20 la bouteille. Les Missions gardaient bien précieusement ces caisses si souvent utilisées comme étagères. Si une étagère manquait... on y pourvoyait en achetant une caisse de bière.

La compagnie Heineken lança la très populaire "Star Beer" ...On trouvait sur le marché plusieurs autres bières importées telles que les allemandes Bergedoff et Beck. L'Irlande exporte toujours la fameuse Guinness très appréciée des Nigérians. Plus tard on arriva à brasser des bières au pays et le choix de la bière indiquait souvent l'allégeance politique, que ce soit au Nord, au Sud, à l'Est ou à l'Ouest, mais la Star est toujours la "vedette" et rallie tous les goûts et les régions, elle est presqu'un principe d'unité nationale!!!

Les jeunes Missions des débuts se permettaient à peine une bière par semaine. On risquait le vin de palme qui est une boisson des plus désaltérantes, mais très alcoolique: il faut toujours s'en méfier. Malheureusement ce vin cueilli tous les jours de l'entaille faite au sommet du palmier ne se conserve pas.

Le métier de "tapper" demande l'agilité pour monter à même le tronc de l'arbre jusqu'au sommet, parfois haut d'une trentaine de pieds et élaguer l'arbre de ses branches où se cachent trop souvent des serpents qui n'apprécient pas d'être dérangés. Ces gens de métiers sont sujets à des accidents graves...mais le métier paye. Il faut ajouter une certaine quantité d'eau au vin fraîchement cueilli, autrement il serait trop fort. S'il est réfrigéré pour ralentir la fermentation, ce vin peut se conserver quelques jours, mais il devient acide rapidement et peut causer des dérangements d'estomac.

Le marché noir des années 50 offrait pour quelques shillings une bonne bouteille de brandy Fernando Po qui, devenu de plus en plus frelaté, perdit son bon goût...et la clientèle spiritaine. Il y a toujours le gin illicite qui se fabrique illégalement dans des villages difficiles d'accès et qui se vend non à la bouteille mais au baril de 45 gallons. C'est une boisson excessivement forte et dangereuse, mais appréciée de bien des Nigérians. Il faut avoir un estomac blindé. Ce gin pur servait souvent à lancer les lampes Coleman à la kérosène.

Les Missions un peu plus en moyen se permettaient une bière à l'occasion d'un anniversaire de naissance ou de la première arrivée au pays, une fête liturgique de première classe osant parfois souligner une fête de 2e et même de 3e classe...quand il faisait bien chaud, ou lors du passage d'un confrère tout empoussiéré que l'on désaltérait le plus vite possible: "Qu'est-ce que tu prends?" était le premier bonjour du Père Léo Leblanc. La bière avait toujours l'avantage sur le verre d'eau sauf pour le Père Paul-Yvan Bélisle qui ne pouvait digérer la bière et n'aimait pas le sucré; préférant l'eau , il passait pour un Sage. Malheureusement, quelques confrères sont devenus alcooliques. Certains s'imaginaient que savoir pendre un "coup" donnait de l'aplomb. Ce jeune Spiritain, à sa descente de l'avion, demanda qu'on lui servît un Scotch à 7 heures du matin, au grand étonnement du barman. Il ne put le boire parce que probablement il n'en avait jamais bu.


Le transport

 
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Le vélo était sans contredit le moyen de transport le plus accessible, le moins coûteux et il permettait de rencontrer les gens plus facilement; en voiture, on est toujours pressé.

Une Mission responsable de la visite de plusieurs postes de brousse sur un territoire très étendu ou d' un programme très chargé de constructions achetait un camion demi-tonne appelé "kit car" ou "pick up".

Dans les régions où les routes se réduisaient à de simples pistes sujettes à être endommagées par l'érosion ou par les inondations comme c'était le cas en Ibaji, le vélo restait encore le moyen de transport le plus adéquat.

Qui voulait risquer sa vie voyageait en motocyclette; en effet, sur les routes ou semblant de routes étroites et souvent sablonneuses, les camions lourdement chargés ne donnaient aucune chance, sans oublier les chèvres et moutons qui,au bruit de "ce cheval à moteur", traversaient la route à toute allure en tête folle pour regagner leur domicile.

Le motocycliste devait aussi éviter l'autre partie de la ménagerie du village qui se prélasse fréquemment sur la route: poules et poussins à la recherche de nourriture, canards et canes prenant leurs ébats avec la famille dans une mare d'eau, des jeunes cochons s'amusant sur la route, et les piétons ou les cyclistes qui, eux aussi, traversaient sans regarder. Ils le font encore aujourd'hui.

Pour un jeune missionnaire, conduire une moto était presque la réalisation d'un rêve de jeunesse: le plaisir de maîtriser ce bolide provoque l'exaltation, l'enivrement de l'air pur et de la vitesse: toute une aventure! Dans les revues missionnaires, la moto faisait partie du décor du broussard; coiffé du chapeau colonial, chargé comme un mulet, la barbe au vent, il volait à la conquête des âmes. Le missionnaire moderne des années 50 voyageait souvent légèrement vêtu: nu-tête, pantalon court, petites sandales aux pieds et, pour couper le vent et éviter un rhume, il plaçait un journal à l'intérieur de sa chemise aux manches courtes.

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Les Canadiens voyageaient sur motocyclette de modèle anglais AJS, Royal Enfield ou B.S.A. 500 cc qui se vendaient 200 livres sterling, quelques 500$ canadiens.

Elles disparurent du marché pour céder la place aux japonaises Honda, Suzuki et la petite mobylette française. La Vespa italienne n'eut pas de succès. L'accident mortel du Père Lionel Grondin le 15 mai 1954 fit réfléchir. Ce décès en terre nigériane du premier Canadien qui arriva en 1947 avec Rodrigue Roberge, André Vigneault et frère Robert de Carufel , provoqua la consternation dans la paroisse d'Ankpa. Voici comment est rapporté l'événement dans le journal de la mission.

La tradition spiritaine invitait la communauté à consigner dans un journal de Mission les événements importants de la journée ou de la semaine. Grâce à ces compte-rendus, l'histoire de bien des missions a pu être retracée. Malheureusement, durant la guerre civile, le journal de communauté de la vieille Mission d'Eke, une des premières de l'Est du pays, et bien d'autres furent détruits.


"15th May, Saturday, 6.30 p.m.

Fr. Leblanc, after the departure of Fr. Grondin, had said part of his Office and had just finished the Devotion of the "Month of Mary" and was starting the "confessions" when a messenger (Joseph Okafor) comes on his bicycle and brings the news that Fr. Grondin had an accident at about 3.5 miles from Ankpa, on his way to Okpo. The Cyclist is one of our Catholic boys schooling at Ayangba Senior Primary Native Administration School who was on his way to Ankpa to receive the sacrament of Penance for his communion on Sunday. He has been slightly wounded on his left hand. The motorcycle and the bicycle were found on the left hand side of the road going to Okpo, lying there on the road. After having tried to bring back Fr. Grondin to conscience by speaking to him, Fr. Leblanc anointed him after given him the absolution, but Fr.Grondin was most likely unconscious at that time. Before Extreme Unction was given, already a lorry arrives from Ankpa with Mr. Mbanefor who had the good idea to come and help to bring the injured father and the motorcycle and whomever others might be wounded. Very soon two other lorries coming from Okpo arrive on their way to Afor (which market day is tomorrow). The news of the accident had been brought to Ankpa by one Afo lorry who had refused though to take Fr. Grondin, through superstitious fright probably. Father Grondin had just been loaded when the A.D.D. (Assistant Administration Officer) who is in Ankpa since yesterday, arrives in his kitcar and offers his car if it is useful. Fr. Leblanc decides immediately to use the kitcar to convey Fr. Grondin to Nsukka and to proceed to Enugu Hospital if necessary after a visit at the Sister Doctor of Nsukka. who might be able to alleviate his pains by some medicaments. On the way to Nsukka (in the kitcar were the driver and catechist Okeke in front and in the back Fr. Grondin stretched on the floor and Fr. Leblanc who was holding his head on his lap, a teacher was also present: Francis Udokwu. Fr.Grondin definitely gained conscience very often for only few moments at the time. But during the Aves he would try to follow on his beads which had been put around his neck. He could not speak, but he would squeeze Fr. Leblanc's hand to answer question or would make some noise while breathing,

We reached Nsukka around 10.30 p.m. The Sister Doctor as soon as she saw Fr. Grondin told Father Leblanc that the state of father was without hope of recovery: skull fracture at the base. The Holy Rosary Sisters of Nsukka Hospital were really devoted without limit to the attention which could be given to Fr. Grondin, they put up a hospital bed in their house parlour and started the vigil which lasted unto 8.50 a.m. the next morning. The only Father in Nsukka, that night was Rev. Father Principal of the College, Fr.Seagrave.

He went immediately to Akpanya to warn the Fathers. From Akpanya, Fr. Delisle went to Oturkpo to bring the news to Mgr. Hagan and Fr. Pilon came to Nsukka with Fr. Seagrave, they never left the room.

Mgr. Hagan with Frs O'Donnell, Guthrie and Cullen arrived at Nsukka around 7.40 a.m. Fr.Grondin was in agony since 02.30 a.m. This morning, 8 masses were celebrated for him during his agony. Fr. Grondin died at 8.50 a.m. on Sunday, the 16th of May, 1954.

The funeral of Fr. Grondin took place at Akpanya at 6.30 p.m. The coffin and corpse were arranged by the Sisters of Nsukka. The corpse was lain in the Hospital theatre where the faithful never ceased their prayers and hymns. All the Fathers of Igala were present at Akpanya except Fr.Larose, treking in Ibaji area. Two lorries (trucks) were chartered by Nsukka people who wanted to attend this funeral and a very large number of other people on bicycle"

Le mardi suivant, le Père Duxbury, supérieur religieux, présida la messe célébrée dans l'église de Nsukka, en présence de l'archevêque d'Onitsha Mgr. Charles Hearey; du Préfet Apostolique de Bénoué Monseigneur James Hagan, de Mgr. John Anyogu curé de Coal Camp, Enugu, d'une quarantaine de prêtres spiritains, de quinze religieuses du Saint-Rosaire et d'une assistance imposante.

L'inhumation se fit sur le terrain de la mission d'Akpanya. Le Père Benoît Audet fit et érigea un monument à l'endroit même de l'accident. Le Père Grondin revenait à peine d'une vacance au Canada. Les communautés chrétiennes du territoire d'Ankpa et ses confrères spiritains regrettèrent beaucoup son départ.

Dès lors, les motocyclettes perdirent beaucoup de leur popularité; les missions plus à l'aise financièrement décidèrent d'opter pour la voiture, coûte que coûte. De 1947 à 1960, les voyages en cargo permettaient de transporter à peu de frais une voiture canadienne: d'abord la petite Fargo, suivie d'une camionnette demi-tonne Chevrolet et d'un 3/4 de tonne Chevrolet rouge qui servit la mission d'Akpanya durant plusieurs années. Okene profita des services d'une van Ford pendant longtemps. La voiture américaine bâtie très solide éprouvait de

la difficulté sur les mauvaises routes, en Igala surtout, les ressorts cédaient trop facilement. Ankpa, longtemps sur deux roues, brisa la tradition en acquérant une camionnette Volkswagen vendue au Nigéria.

Les Allemands mirent sur le marché un camion une tonne et demie qui donna un rendement excellent: l'Opel 6 roues, équipé d'un moteur 6 pistons avec consommation d'essence de 22 à 25 milles au gallon.

Toutes les missions, ayant des constructions à faire, achetèrent ce véhicule. Dans les années 60, la française Peugeot 403, un "pick up" souple et résistant sur les mauvaises routes, remplaça la camionnette américaine; le modèle 404 suivit 10 ans plus tard.

Des Missions firent l'expérience de la Citroën 2 chevaux qui tient du génie par sa simplicité et la souplesse de sa suspension mais limitée dans sa capacité de transport.

Pour la construction de l'hôpital d'Okene, on acheta un camion Morris 5 tonnes à bascule. Plus tard, dans le diocèse d'Idah, Monseigneur Grimard forma une équipe de construction pour répondre aux besoins du diocèse: 2 camions "tippers" Mercédes servirent la cause. Toute la gamme des Peugeots soit familiale, station-wagon, sedan servit les collèges, hôpitaux et administration diocésaine. Le type camionnette fut vraiment le véhicule qui s'adapta le mieux à tous les besoins de la Mission: transport du personnel infirmier et du matériel médical des cliniques de brousse, visites des postes de brousse, transport de marchandises, des achats du "shopping" ou de matériel léger de construction. De plus la camionnette avait l'avantage de se transformer en limousine pour les mariages, en ambulance ou en corbillard selon la demande.

Des régions d'accès plus difficile nécessitèrent l'usage d'un moyen de transport plus robuste; le Land Rover se montra digne de confiance, la Mission de Shéria, en Bassakomo, mit à l'épreuve une Austin de même type que la Land Rover, elle faillit le test de la rivière qu'il fallait traverser pour se rendre à la Mission. Cette situation agaçante décida le Frère Conrad de construire un pont.

En Ibaji, où pendant longtemps les routes n'existaient pas, le canot-moteur était le transport usuel pour visiter les stations le long du fleuve Niger et aller à Idah. Mgr. Delisle, alors curé d'Idah, fit l'acquisition d'une petite embarcation au nez carré, poussée par un mini hors-bord. Il fallait une éternité pour couvrir 45 milles; ce bateau fut très vite disqualifié.

Le Père Armand Larose, curé des marais d'Ibaji, cycliste aguerri en saison sèche, décida enfin d'acheter une pirogue indigène légère avec hors-bord Archimèdes de fabrication suédoise qui mettait 8 heures à faire le trajet sur le fleuve Niger, de la Mission d'Odomomoh à la ville d'Idah où il se rendait périodiquement pour se ravitailler et se remettre au diapason de la civilisation. Il fallait la patience du Père Armand pour voyager ainsi, mais c'était un progrès énorme sur la pirogue de Sulé qui mettait 3 jours à faire le même trajet. Le Père Denis Guertin n'eut pas cette patience! A son arrivée en 1960, il modernisa la mission d'Odomomoh en bâtissant d'abord une véranda grillagée pour freiner l'appétit des moustiques. Le Père Larose tâchait de les éloigner en fumant du tabac à pipe nigérian; il s'en protégeait aussi en mettant du papier à l'intérieur des jambes de son pantalon.

Armand était le seul à fumer ce tabac assez fort pour étourdir un cheval; les Pères - ils n'étaient pas nombreux- fumaient le tabac importé; la cigarette était plus en vogue car elle coûtait peu cher et se trouvait partout, même dans les coins reculés de la brousse; la moins coûteuse était la Lion Head; la Bicycle, un peu plus relevée était plus populaire; la Galleon la remplaça; dans la haute gamme, on trouvait la Benson & Hedge.

Muté à Idah comme principal du nouveau collège Saint-Pierre, Armand ne put jouir de l'embarcation légère et rapide construite par le Père Guertin qui s'inspira d'une photo de la revue "Popular Mechanic". Le bateau, propulsé par un hors-bord 18 forces, réduisit de 6 heures le trajet Odmomoh-Idah. Plus tard il mit en chantier 3 autres bateaux pour Idah, Koton Karifi et les infirmières d'Odomomoh. Denis se servit de fibre de verre pour recouvrir la coque faite de plywood. Son nouveau bateau, plus gros que le précédent et équipé d'un moteur Johnson 55 forces, franchissait la distance de 40 milles de sa Mission à Idah en moins d' une heure et demi et permettait même le sport du ski nautique.

Denis reçut en cadeau des infirmières une paire de skis nautiques; les visiteurs pouvaient en faire sur le fleuve Niger, en face de la Mission. Ce fut tout un émoi pour les milliers de gens du marché d'Ilushi de voir ce bateau rapide suivi d'un homme aussi rapide. Ces "white men! que ne peuvent-il pas faire?" "De vrais dieux!" Comme Jésus, ils marchent ou glissent sur les eaux. Un sport vraiment excitant même sur le fleuve Niger quand il n'y a pas de crocodile pour admirer ces prouesses. Un confrère faillit frapper cette "bibitte" qui, voyant un autre monstre, immergea immédiatement pour réapparaître à 200 pieds plus loin. Le skieur, avec un petit serrement de coeur, prit la direction opposée.

Dans les années 70, avec le "Oil Boom", plusieurs Nigérians purent se permettre l'achat d'une voiture ou d'une motocyclette. Avec les taxis de plus en plus nombreux et le code routier ignoré, les routes devinrent la jungle moderne. Le soir, on s'amusait à aveugler le chauffeur qui venait en sens opposé en lui présentant les "hautes" à la toute dernière seconde ou à lui écorcher les oreilles avec un coup de klaxon en le croisant.

Les chauffeurs de taxis, souvent très jeunes et ne possédant qu'un permis temporaire, étaient tous imbus de vitesse et, prenant le véhicule comme un jouet, ils se faisaient un plaisir fou à déséquilibrer les motocyclistes et les obliger à opter pour le fossé. En vain, les Nigérians rapportaient le cas à la police qui ne voyait pas la nécessité de la plainte puisque le plaignant était encore vivant!

Quant aux chauffeurs de camions lourds ils doivent conduire leur véhicule sans répit durant dix-huit à vingt heures pour répondre aux désirs insatiables du propriétaire. Pour se donner un certain réconfort, du courage et oublier ce monde d'esclavage, plusieurs d'entre eux fument le chanvre. Cette pratique provoque l'insouciance sur la route, d'où un nombre incalculable d'accidents mortels. Le chauffeur d'un petit véhicule qui rencontre ces poids lourds n'a pas d'autres choix que de dégager complètement la route surtout quand elle est étroite, s'il veut arriver vivant à destination.

Les confrères spiritains subirent plusieurs accidents: perte de contrôle pour éviter un animal sur la route, collision ou surprise d'une courbe mal indiquée qui fait faire le tonneau.

Le plus grave accident fut celui de Benoît Audet qui subit une mauvaise fracture de la jambe; lui et son confrère, Yves Fréchette, s'en sortirent presque miraculeusement. Pour éviter une collision frontale, ils plongèrent dans un fossé. Sur recommandation de la Soeur directrice de l'hôpital catholique d'Ibadan, Benoît fut renvoyé au Canada en vitesse pour sauver sa jambe; on y réussit avec beaucoup de difficultés.

Malgré tous ces accidents, on ne déplore qu'une seule perte de vie, une de trop, celle du Père Lionel Grondin, en 1954.

Les Pères Malette et Saint-Louis auraient pu facilement laisser leur peau lors d'un accident dont ils furent témoins dans le Centre Ouest du pays. Tous les deux, voyageant en camionnette, ne prirent pas de chance de passer avant un camion lourd qui s'engageait à pleine allure sur l'un de ces petits ponts en entonnoir, même si la loi stipule que le petit véhicule a la priorité de passage Ils garèrent la camionnette le long de la route pour donner la chance au camion. Le motocycliste qui les suivait prit la chance de traverser le pont avant le camion. Ce fut fatal! Son imprudence lui coûta la vie. Il fut coincé entre les deux véhicules pour être finalement projeté sur le capot de la camionnette après avoir laissé des morceaux de cervelle sur la boîte du camion. Des gens accoururent sur le lieu de l'accident et, pensant que les deux canadiens étaient les responsables, se préparaient à leur faire un mauvais parti quand un policier, témoin de l'accident, vint à leur secours.

C'est un danger au Nigéria; si, par accident, quelqu'un heurte mortellement une personne sur la route, il se fait lyncher. Ce fut le cas d'un avocat nigérian de l'ancien Biafra qui subit ce sort en pleine ville d'Owerri. La voiture que conduisait son chauffeur heurta à mort un piéton. Le chauffeur s'enfuit immédiatement pour ne pas subir le châtiment; l'avocat de son côté, voyant la meute de gens en colère qui venaient de partout, se réfugia à la Mission à proximité du lieu de l'accident. Le curé, un spiritain irlandais, le cacha dans une chambre. Peine perdue, on força l'entrée du presbytère pour saisir l'avocat, le traîner dans la rue et le piétiner à mort, malgré les protestations du curé. Le pauvre Spiritain en perdit la raison et dut retourner en Irlande définitivement.

Au Nigéria, la consigne est la suivante: si, par accident, le chauffeur d'une voiture blesse ou tue une personne, il doit immédiatement se rapporter au poste de police, sinon il risque le lynchage.

Deux confrères en voyage aperçurent, à genoux au milieu de la route, un chauffeur d'autobus qui faisait des gestes de détresse car il venait de frapper un piéton qui se trouvait encore sous le lourd véhicule. Ils le firent monter dans leur voiture, le priant de se cacher, car déjà la foule en furie accourait pour exécuter sa justice. Le chauffeur alla immédiatement au poste de police rapporter l'accident.

Cette petite fille qui, le jour du marché, traversant la route sans regarder se fit happer par la voiture du Supérieur religieux qui voyageait avec Michel Last, nouvellement arrivé au pays. Un camion garé le long de la route obstruait complètement la vue. Elle fut projetée à quelques 20 pieds. La consternation! Une auto s'arrêta et le chauffeur invita le Père à se rendre à l'hôpital pour annoncer son arrivée avec la fillette. Il sortit alors un grand couteau....leva le capot de sa bagnole et, avec son arme, fit contact pour redémarrer le moteur. La petite fille n'avait rien de sérieux, quelques bleus seulement, difficiles à apercevoir. Plusieurs personnes déjà sur place blâmèrent le père de la fillette de son insouciance. Le lendemain, celui-ci vint s'excuser à la Mission.

Dans les années 60, Monseigneur Delisle acheta une grosse Chevrolet noire immatriculée IG 2222; elle avait été au service du grand chef Igala, Ameh Oboni, un ami de la Mission. Un jour, en 1955, on trouva le chef pendu à Dekina: Le gouvernement avait décidé de le destituer de ses fonctions et le loger en dehors d'Idah.


L'hospitalité spiritaine

On peut affirmer sans se tromper que les Missions spiritaines étaient d'une grande hospitalité pour toutes les personnes en quête d'aide ou d'un abri. Rien n'était ménagé pour mettre la voiture de la Mission au service des malades qui devaient être transportés à l'hôpital ou au dispensaire. Les expatriés, professeurs ou agents gouvernementaux savaient qu'ils pouvaient toujours frapper à la porte la Mission catholique sans être rebutés.

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Ghislain Duchesne, Pierre Bergeron, Jacques Levac, Claude van Neuwenhove

Les visiteurs étaient bien reçus. Ils dormaient toujours entre deux draps blancs bien propres, ce qui étonna un Spiritain irlandais de passage dans une Mission canadienne, répétant à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais été si bien reçu de sa vie. On était fier de partager ce qu'on avait et les gens le savaient. Certaines missions comme Okene, Kabba ou Idah devinrent plus ou moins des "clubs" pour les expatriés de la ville qui souvent s'ennuyaient à mourir. On venait jouer une partie de bridge avec le Père Pellerin ou simplement causer tout en prenant une consommation. Comme toujours, certains abusaient; ils auraient pu se permettre de rendre la pareille de temps en temps. On disait qu'à la Mission c'était normal de s'y rencontrer, même si on était de confessions religieuses différentes. Les confrères spiritains étaient aussi très bien reçus. Certains se permettaient une vacance dans la Mission voisine et on faisait tout pour leur rendre le séjour agréable.

Ayant appris le décès de Monsieur Waldo Guertin, père de Denis, on voulut sympathiser avec le confrère éprouvé qui travaillait en Ibaji avec le Père Benoît Audet. Une vingtaine de confrères des deux diocèses de Lokoja et d'Idah se rendirent à Odomomoh par bateau pour célébrer une messe commémorative le lendemain. Comment loger tout ce monde dans l'unique maison décente de l'endroit? Le Père Benoît Audet réussit à installer tout le monde assez confortablement. Tout était parfait, sauf qu'il n'y avait plus de place pour lui.

À l'occasion d'un anniversaire de naissance, d'une fête comme la Pentecôte, le premier de l'an, du passage d'un visiteur de marque ou de la visite d'un confrère du Canada, on organisait facilement un repas et une soirée pour souligner l'événement, rien n'était ménagé pour donner de la couleur à la rencontre. A l'occasion d'un "house warming", un curé avouait qu'il avait dépensé sa dîme des cinq prochaines années, soit 100$, pour offrir cette belle soirée de la veille du jour de l'an: ils étaient 18 à table. Ces rencontres s'imposaient pour resserrer les liens de fraternité entre confrères, chargés de travail et de responsabilités de toutes sortes et vivant isolés très souvent.

La ville d'Idah, chef-lieu de l'administration locale, était aussi un centre de ravitaillement en nourriture et surtout en matériaux de construction. Avant de magasiner, les Spiritains se rendaient à la Mission pour saluer le curé, prendre un café ou s'annoncer pour le repas. Le Père Hervé Thibault, longtemps en charge de la Mission d'Idah, était le serviteur fidèle toujours prêt à rendre service: " Attends un peu, m'â t'arranger ça", disait-il quand son confrère semblait un peu embarrassé. Il était vraiment admirable.

Lokoja où se trouvait le centre administratif diocésain était aussi un lieu de passage pour les mêmes raisons. La chaleur et l'humidité étaient parfois si intenses qu'on ne s'y attardait pas et, d'ailleurs, l'état convenable des routes permettait un retour rapide à la Mission.

Avant 1960, les oeuvres diocésaines, si peu nombreuses, ne justifiaient pas la présence de laïques expatriés, sauf les religieuses bien entendu. Pour développer le réseau des soins médicaux surtout, on fit appel au laïcat et les femmes, infirmières ou professeures, devinrent de plus en plus nombreuses. Certains Spiritains se réjouissaient de leur présence, d'autres moins, puisque cette situation nouvelle cadrait difficilement avec leur formation et leur esprit plutôt monacale: la mise en garde était de règle. Petit à petit, les Spiritains récalcitrants s'apprivoisèrent, tellement que certains décidèrent d'orienter leur vie autrement en épousant l'une d'elles.


Se préparer à la mission

Les Spiritains canadiens français ne recevaient pas une formation très adaptée à la mission qui les attendait. Des cinq directeurs du Scolasticat ou Grand Séminaire spiritain, un seul avait une expérience missionnaire valable. Les responsables de la Province spiritaine canadienne privilégiaient en personnel le Collège Saint-Alexandre d'abord, château-fort des Spiritains au Canada, alors que la plupart des Spiritains choisirent la Congrégation missionnaire du Saint-Esprit pour travailler ...en pays de Missions... et réaliser ainsi un idéal de jeunesse.

Le Spiritain canadien, destiné à travailler au Nigéria, devait d'abord se familiariser avec l'anglais qui est la langue officielle du pays. La plupart des séminaristes étaient loin de le parler couramment.

De généreux efforts furent faits.

On prit l'initiative de faire la lecture en anglais au déjeuner. Chacun y passait. C'était très drôle pour celui qui savait l'anglais de constater les fautes de prononciation, d'accent mis à la mauvaise place ou ignoré complètement. Un confrère de formation anglaise reprenait la victime et parfois les corrections étaient si nombreuses qu'elles l'empêchaient de prendre son déjeuner. On réalisa qu'il fallait plus pour maîtriser la langue. Certains séminaristes suggérèrent de remplacer la vacance au camp d'été par une immersion dans une colonie de vacances anglaise .

Les autorités paniquèrent; pouvait-on concevoir qu'un jeune de 25 ans puisse vivre hors clôture durant deux mois? On risqua tout de même d'envoyer quelques étudiants au Grand Séminaire spiritain américain de Ferndale, dans le Connecticut. Ce fut très bénéfique, les vacanciers immergeaient tout à fait dans l'ambiance spiritaine, tout en progressant dans l'étude de la langue. Les missionnaires du Nigéria en congé au Canada venaient entretenir leurs jeunes confrères sur leurs expériences et les exigences du milieu , en insistant évidemment sur la connaissance de l'anglais.

Le jeune missionnaire, une fois arrivé dans une Mission du diocèse devait s'initier aux coutumes et au genre de vie de son pays d'adoption. On l'invitait à éviter de faire des jugements de situation durant cinq ans, une méthode un peu exagérée peut-être, mais c'était une manière de lui dire que chaque pays a ses traditions et ses façons de faire qui semblent parfois aller à l'encontre de notre "bon sens" et qui révèlent une sagesse séculaire qu'il faut tâcher de découvrir, même si à prime abord on se sent dérouté. La preuve en est que le jeune missionnaire a toujours sa caméra à la portée de la main pour prendre des scènes inédites qui, après quelques mois, deviennent monnaie courante.

Voici quelques façons de faire qui surprennent: cette aptitude naturelle qu'ont les Nigérians de tout transporter sur la tête: que ce soit une calebasse pleine d'eau ou une bouteille; le bébé sur le dos de la maman qui fend du bois et à chaque coup de hache, le petit se frappe le nez contre son dos; le bain des enfants, on savonne abondamment tout le corps et la figure sans ménager les yeux; les femmes Bassakmos qui nous émerveillent en transportant tout sur une épaule, même un sac de ciment de 110 livres sur une distance de plusieurs milles; voir le monde marcher pieds-nus, même sur des cailloux; le mécanicien qui se remplit la bouche d'essence pour envoyer un jet sur la pièce à nettoyer; cet autre mécanicien qui tient les fils des bougies du moteur hors-bord pendant que son aide provoque un choc électrique en faisant tourner le moteur, il peut ainsi juger de l'intensité du feu; le pêcheur qui prépare ses filets en les bordant de petites pesées de plomb qu'il fait adhérer aux mailles d'un coup de mâchoire. C'est aussi surprenant de constater avec quelle facilité on peut transporter de lourdes charges sur une bicyclette: une charge d'ignames, une poche de riz, un cercueil, un cochon. Il y a les petits colporteurs qui visitent les marchés locaux avec leur gros panier de marchandises 5-10-15. La bicyclette est aussi un moyen de transport familial: la petite famille se déplace pour aller au marché ou se rendre à l'église le dimanche matin: papa pédale, le jeune est assis sur la barre, maman sur le porte bagage avec bébé au dos et un panier de nourriture sur la tête.

L'équipe d'un camion de transport comprend le chauffeur, le propriétaire ou son remplaçant qui fait les affaires et le "wedge man" qui prend place à l'arrière du camion. Sa responsabilité est d'assurer la stabilité du camion quand il fait un arrêt; il dispose d'un gros bloc de bois avec manche, c'est le" wedge" pour bloquer une roue arrière. Si le camion doit monter une pente assez raide sur le "beu", le "wedge man" court ou marche à côté du camion afin d'intervenir rapidement au cas d'un bris de moteur ou une défectuosité des freins; c'est amusant de voir des chauffeurs conduire leur camion , le buste complètement hors de la cabine pour mieux voir.

C'est tout à fait nouveau pour le jeune missionnaire de constater la façon de préparer la nourriture, de travailler sur la ferme, d'extraire l'huile de palme des noix qui, une fois bouillis, sont versés dans un bac en bois pour être piétinés par des hommes. Ces manières de faire peuvent paraître très primitives, mais on se sert des moyens de bord avec beaucoup d'ingéniosité.

Le jeune arrivant devait garder ses distances vis-a-vis le Nigérian. Surtout avant l'indépendance, il était le blanc, le maître à l'égal des administrateurs anglais. Il devait éviter de donner la main, même à un professeur, de le recevoir dans le soi-disant salon de la communauté. Dans la plupart des missions, la chambre à coucher du Père "Manager" servit aussi de bureau; les affaires avec les directeurs d'écoles ou les paroissiens se traitaient par la fenêtre ouverte. Si on voyageait en camionnette, il n'était pas convenable d'inviter un Nigérian à prendre place dans la cabine, surtout s'il y avait déjà deux blancs. Sa place était à l'arrière dans la boîte, sans considération pour les professeurs ou les gens d'un certain âge. Les jeunes missionnaires des années 55 acceptaient difficilement cette mentalité coloniale. Avec l'indépendance du pays, les choses changèrent.

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Arrivée à Port-Harcourt
25 octobre 1954
Bruno Godbout, Jean-Claude Roy, Éric MacKay

Il fallait initier les nouveaux missionnaires à la conduite d'une voiture car dans les années 50 , la plupart d'entre eux n'avaient jamais mis la main au volant, encore moins à celui d'une motocyclette. Ils recevaient leurs premières leçons de conduite à la Mission. Au Nigéria le sens de la circulation était différent de celui du Canada. Le volant à droite indiquait qu'il fallait garder la gauche, comme en Angleterre. De retour au Canada, le missionnaire devait réajuster ses réflexes. Père Belisle voulut essayer la moto, ne pouvant plus la maîtriser, il passa à travers la porte de la toilette extérieure. Père François Morency ne put contrôler le bolide qui se cabra, la roue avant appuyée sur un arbre, heureusement qu'un passant vint à sa rescousse pour lui aider à remettre la moto à l'horizontal.

On changea les lois de la circulation le jour de Pâques 1972. Ce matin-là on conduisait à droite de la route; pour assurer la sécurité, on posta des gens ici et là qui, munis de cornets, rappelaient aux automobilistes de garder la droite: "Keep right". Le pays réussit ce tour de force alors qu'au Ghana il fallut abroger la loi.

Le jeune missionnaire s'initiait facilement au travail de pastorale et aux tournées de brousse s'il avait l'avantage de vivre dans une communauté de deux ou trois confrères. Autrement, il devait s'instruire de ses erreurs.

Pour entendre les confessions sans connaître la langue locale, il fallait se mettre à l'étude des "facultés" car très peu de Nigérians parlaient anglais. Ces "facultés" étaient en fait une liste en langue vernaculaire des péchés les plus usuels apprise par coeur tout en se familiarisant avec la prononciation assez bizarre. Durant la confession, on tâchait de saisir quelques mots correspondant un peu à ce qu'on avait appris. La "pénitence"! Toujours la même; le pénitent s'adressant à un confesseur débutant pouvait lui confesser les péchés les plus graves sans se faire "maguaner"; il écopait en retour d'une bonne pénitence, parfois pour de simples peccadilles car c'était tellement facile de dire "ichapilet" en montrant un doigt pour indiquer le nombre de fois. Toutes les langues locales adoptèrent ce mot "chapelet". L'absolution se donnait en latin. Les séances de confessions pouvaient être très longues dans les missions d'importance.

Pour préserver la validité du sacrement de pénitence, l'Église dans son code légal , le droit canon, a une règle d'or stipulant qu'en cas d'erreur, elle supplée: "Ecclesia supplet".

Il y avait évidemment l'apprentissage de la langue, que ce soit l'Igbira, le Yoruba, l'Igala, le Bassakomo ou le "pidgin" de Lokoja (I dé for house: Il est à la maison; i go come: il va revenir). Ce fut pénible! Les administrateurs anglais, envoyés au Nigéria, devaient maîtriser le Haoussa avant même leur arrivée au pays. Les Spiritains étaient loin de cette exigence; où auraient-ils pu prendre des cours au Canada? On se débrouillait tant bien que mal, certains comprenaient passablement la conversation si elle était faite lentement mais pouvaient difficilement l'entretenir à cause de l'accent. Si, en arrivant, on connaissait à peine l'anglais, c'était une urgence de s'y mettre pour éviter des formules comme "benches of marriage" plutôt que "banns of marriage", "I advertise you" ou "it is very chair", l'étude de la langue vernaculaire en souffrait. Personne ne put se permettre de prêcher le dimanche dans la langue locale comme c'était courant au Cameroun et dans le nord nigérian où la plupart des missionnaires maîtrisent le haoussa.

Le Père Gérard Bouthillette traduisit plusieurs catéchismes: de l'anglais à l'Igala, au Bassakomo et même à l'Igbira où il n'avait jamais travaillé. Gérard était extraordinaire. Dans les années 70, les jeunes arrivants eurent la chance de suivre des cours de Yoruba mais ils n'osèrent pas prêcher dans cette langue. Toutefois le Père Marcel Delisle, sans prêcher, pouvait tenir une conversation et se permit même de composer de très belles préfaces pour la célébration de la messe.

L'anglais s'enseignait partout dans les écoles. Si une personne ne pouvait s'adresser en anglais au prêtre, elle avait recours à un interprète et vice-versa. Tous les sermons et homélies donnés durant la messe et les retraites ainsi que toute rencontre ou assemblée avec les Nigérians qui ignoraient l'anglais se faisaient également par interprète. Les deux prêtres nigérians, Joseph et Alexis qui, durant leurs études, ne passaient que quelques semaines de vacances par année en famille, se sentaient plus à l'aise de prêcher en anglais avec traduction par l'un des paroissiens, avouant qu'ils avaient oublié le langage familier des petites gens. Avoir recours à un interprète devint un signe d'importance et de classe pour un Nigérian instruit.

Il fallait s'initier à la monnaie nigériane qui comportait les mêmes chinoiseries que la monnaie anglaise: la livre, le shilling et le penny qui devient "pence" au pluriel. Il y avait 12 pence dans un shilling et 20 shillings dans une livre ou "pound". Ajouter un shilling à la "pound" et elle devenait "Guinea". Il fallait toujours tenir compte de trois colonnes en calculant: celle des livres, des shillings et des pence. £1-10s-06p + £2-12s-8p = £4-03s-02p. Une simple soustraction devenait un casse-tête et la division donc! Heureusement qu'en 1972 le Nigéria adopta le système décimal. Le petit Canadien s'est tout de même très bien débrouillé dans ce système bien anglais.

Le jeune Spiritain devait aussi s'initier au système scolaire nigérian, car il était appelé lui aussi à devenir "Manager of Schools" ou directeur d'un réseau d'écoles primaires réparti sur un territoire comprenant plusieurs villages. Malgré un système scolaire tout à fait différent du nôtre, les Spiritains canadiens firent très bonne figure et réussirent à pousser l'éducation au niveau secondaire. Certains confrères firent des études avancées en éducation et en sciences pour rehausser la qualité de l'enseignement dans les collèges.

Le Père Gérard Bouthillette se qualifia en éducation en Angleterre de même que le Père Jean-Claude Roy qui, de plus, suivit un cours de biologie à Pittsburg aux États-Unis. Le Père Horace Léonard suivit aussi un cours de pédagogie à Toronto avant même d'aller au Nigéria, une qualification qui lui servit beaucoup. Dans les années 70, la Province spiritaine canadienne décida d'envoyer en stage au Nigéria ses étudiants en théologie, un moyen d'affermir leur vocation missionnaire. Les trois premiers furent professeurs durant deux ans dans nos collèges secondaires: Berthier Thériault à Ponyan, Michel Last au collège d'Ankpa, il dût quitter après un an pour cause de maladie, et Réjean Mailloux à l'École Normale d'Ayangba. Plus tard, Blondin Beaulieu et André Bédard bénéficièrent des mêmes avantages. Une expérience qui s'est avérée fort intéressante et très utile pour clarifier la qualité de l'engagement.


Les visiteurs

Encore aujourd'hui, le Nigéria est loin d'être un pays ouvert au tourisme. Ce ne sont pas les sites pittoresques qui manquent ni la variété du mode de vie de centaines de tribus qui ont toutes leur cachet particulier; ce qui fait défaut: la piètre courtoisie à l'égard du touriste, le manque de commodités et la mauvaise gérance des grands hôtels. Il y a l'appât du gain qui étrangle le visiteur, l'insécurité des routes, le harcèlement à l'aéroport international de Lagos et, en le quittant pour la ville, il faut s'assurer que le chauffeur du taxi est accrédité par la corporation, sinon il y a danger de traiter avec un agent d'extorsion le plus vil qui peut facilement mettre la vie du voyageur en péril. Voilà pourquoi il est très peu recommandé de risquer une visite dans ce géant de l'Afrique noire.

Toutefois, une visite peut être fort intéressante et instructive si on connaît dans le pays une personne qui peut nous recevoir et nous guider. Ce fut le cas de plusieurs parents et amis des missionnaires spiritains qui avouèrent avoir fait le voyage de leur vie dans un pays où tout est tellement différent du Canada. Si on a la chance de passer sa vacance dans une Mission, on savoure l'affabilité et l'hospitalité des villageois qui, avec leur grand coeur, sont toujours prêts à partager et à faire plaisir; on se surprend de la facilité avec laquelle ils saluent tout le monde même les personnes qu'ils ne connaissent pas. Ils n'ont pas de leçon de civilité à recevoir de nous à cet égard.

En 1958, nos premiers visiteurs furent trois prêtres de Chicoutimi: les deux cousins Plourde et leur compagnon visitèrent le diocèse de Lokoja.

Le Père Antonio Massé fit aussi un tour des missions, ayant passé un an au Cameroun pour avoir une idée du continent noir africain. Il fut tellement emballé qu'une fois de retour au pays, il décida de retourner au Nigéria et y consacra 18 ans.

En 1961, le Père spiritain Charles-Borromée Beaulieu passa plusieurs semaines à visiter les missions pour documenter sa propagande missionnaire au Canada.

Monsieur Augustin Grimard, frère de Monseigneur Léopold, fit deux voyages: le premier très peu agréable puisque, dès son arrivée, il fut incommodé par la maladie. Il eut tout de même le temps d'acheter une Peugeot sedan 403 à son frère qui venait d'être nommé supérieur religieux puisqu'il il n'acceptait pas de le voir voyager dans une camionnette accidentée. Un deuxième voyage lui permit de mieux apprécier le travail des Spiritains, surtout dans la région Igala.

Le Père Léo Leblanc reçut son frère Donat, oblat. Tous deux voyageaient sur la route Idah-Ayangba quand des policiers les invitèrent à se garer le long de la route car le Président du pays, Abubakar Tafewa Balewa, devait passer incessamment.

Au Nigéria, quand un politicien de haut calibre voyage, on prend les dispositions sécuritaires pour éviter tout accident fâcheux. Les deux voyageurs eurent la permission de continuer leur route avec promesse de suivre la consigne dès qu'ils apercevraient le cortège, ce qu'ils firent. Quelle ne fut pas leur surprise de voir le cortège s'arrêter et le Président sortir de sa limousine pour saluer Léo et son frère à qui il souhaita un heureux séjour au Nigéria. Vraiment de la haute courtoisie qui caractérisait bien Abubakar.

Après la guerre civile qui prit fin au début de janvier 1970, plusieurs parents et amis des Spiritains se sont risqués au Nigéria pour faire un voyage dont ils parlent encore. 

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Ce furent André et Pauline Paré, qui visitèrent Bruno Godbout en décembre 1970, un voyage merveilleux!

A la même date, Madame Last, accompagnée de son beau-frère Taillefer, rendit visite à son fils Michel; Denis Guertin reçut son frère Bernard et Louise son épouse. Tous se rencontrèrent à la Mission d'Ankpa le 1er janvier 1971 pour la célébration du nouvel an.

Plusieurs autres parents et amis des Spiritains firent le voyage: Monsieur et Madame Malette accompagnés de leur fille et de leur gendre furent très touchés de la bienvenue et de la réception que leur réserva la population d'Ossissi, territoire et paroisse de Guy Malette.

Lévis Martel et Marcel Massie, vicaire général du diocèse Gatineau-Hull , Roland et Rose-Marie Thériault, parents de Berthier firent tous un voyage agréable. Des confrères spiritains de la vieille garde, André Vigneault et Henri de Carufel, revinrent au Nigéria en 1975 après 23 ans d'absence, que de changements depuis 1952! L'article qu'écrivait André lors de son retour au Canada en fait foi.

Les provinciaux allèrent se rendre compte du travail fait par leurs confrères: Jean-Guy Gagnon, Antoine Mercier, premier assistant, Maurice Gobeil, Rhéaume St-Louis et Roland Rivard.

Les Spiritains étaient aussi très heureux de recevoir la visite de leurs supérieur généraux: Francis Griffin, Mgr. Marcel Lefebvre, Joseph Lecuyer, et Franciscus Timmermans.

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