Développement social

 

Qu'en est-il?


Dès 1956, certains administrateurs anglais assez bien renseignés avaient laissé entendre que les "Voluntary Agencies" ou organisations à but non lucratif, surtout des églises chrétiennes, n'avaient pas plus que 10 ans pour faire la promotion de l'éducation confessionnelle à tous les niveaux, car le gouvernement planifiait de mettre un frein à l'expansion de l'enseigement privé et même de le nationaliser, étape par étape. Le Ministère de l'Éducation enclencha cette politique en 1966. Les écoles primaires privées demeuraient confessionnelles sans avoir toutefois le choix de leur personnel enseignant. Avec la nomination de principaux d'écoles d'une confession protestante, quand ce n'était pas un musulman, il devint bien difficile pour ne pas dire impossible de garder le caractère confessionnel d'une école; c'était un moyen détourné de soustraire les écoles et les régions à l'influence chrétienne qui n'a toujours été que tolérée dans le Nord nigérian d'allégeance fortement islamique. N'a-t-on pas toujours voulu faire croire au monde extérieur que le Nigéria est musulman malgré les milliers de chrétiens qui s'y trouvent?
Quand le grand chef, premier ministre du Nord, Amadu Bello, connu aussi sous le titre de Sardauna de Sokoto, visitait les villes du nord, il exigeait beaucoup d'honneur et de respect. Le Sardauna considérait que toute personne, présente aux grands rassemblements qu'il provoquait, devenait par le fait même adepte de l'Islam, ce que la presse du Nord ne manquait pas de souligner le lendemain: tout à fait faux.

Lors de la refonte de la Constitution dans les années 70, les musulmans exercèrent beaucoup de pression sur les membres de l'assemblée constituante pour imposer à tout le pays leur code de justice islamique, la Sharia; l'assemblée rejeta cette motion. Les musulmans ne se découragent pas, convaincus qu'un jour ils arriveront à faire de leur pays un état complètement islamique à l'égal de l'Arabie et des autres pays du nord de l'Afrique tels que le Maroc, la Tunisie ou l'Algérie. En France, il y a des mouvements anti-musulmans qui lèvent des fonds pour combattre cette influence dans les pays en voie de développement. C'est ainsi que le diocèse de Lokoja reçut des sommes assez importantes pour éduquer les catéchistes catholiques qui, par leur travail, enrayent cette poussée des disciples de Mahomet qui ne lâchent pas facilement.

Une loi au Nigéria stipule que toute personne financièrement autonome peut circuler librement dans le pays. En 1964, dans la province de Sokoto où travaillent les Pères Dominicains, on obligeait les catéchistes à retourner à leur domicile tous les soirs ou du moins à la Mission. Quand il faut se déplacer à une grande distance de la Mission centrale, comme c'est le cas dans le diocèse de Sokoto, le travail pastoral devient quasi impossible et très onéreux.

N'ayant plus la gérance de leurs écoles pour lesquelles ils avaient fourni tellement d'efforts et de dévouement, les Spiritains canadiens se sentaient désoeuvrés. Certaines personnalités catholiques nigérianes alléguaient que, n'apportant plus rien à la population, les missionnaires devaient peut-être penser à se retirer du pays. Les Spiritains comprirent que leur action pastorale devait être accompagnée de projets différents de développement, et il en fut ainsi.

The Light

The Light fut pendant plusieurs années le seul journal catholique mensuel du nord du Nigéria. Comment est-il né?

Après son ordination en décembre 1960, l'abbé Alexius Makozi d'Okene fit ses premières armes en sol Igala, à la jeune mission d'Egumé où il arriva en janvier 1961. C'était un apostolat un peu différent de celui de sa ville natale d'Okene où le ministère ne nécessitait pas de tournées de brousse puisque tous les villages sont situés en périphérie et à quelques milles seulement de la Mission avec des routes assez viables: ce sont Okengwe, Ogboroke Magongo et Ogori, Ukpogoro et Gaminana, Okaito et Eganyi.

En Igala, une tournée de brousse d'une région demandait souvent une semaine d'absence car le territoire était très étendu.

Avoir l'assistance d'un vicaire nigérian était une première dans le diocèse. Il fallait commencer sur le bon pied. Godbout et Makozi convinrent de se partager également le travail: qu'il s'agisse de la visite des postes de brousse, de la tenue des comptes de la mission, de conduire les équipes de football d'un village à l'autre et même de la maintenance de la voiture. Le partage de tâches réussit très bien et Alexius se sentait tout à fait intégré au groupe des Spiritains qui le considéraient comme leur frère.

Alexius et son curé décidèrent un jour de lancer un petit journal en terre Igala: le but serait tout simplement d'informer les gens sur ce qui se passe dans les autres paroisses en Igala, de donner la chance à chacun de s'exprimer et, ainsi, créer plus d'unité et susciter même de l'émulation.

Les communications au Nigéria présentaient un gros problème dans les années 60. Les publications catholiques se montraient discrètes. Il y avait bien le "Catholic Herald" qui se voulait le journal catholique national que les missions désiraient bien soutenir mais il arrivait toujours une couple de semaines après sa publication à Lagos et il donnait des nouvelles très locales. Il fut remplacé par le journal "The Independent" qui s'intéressait d'abord aux communautés chrétiennes d'Ibadan et de l'ouest du pays; dans l'Est le "Leader" servait surtout les diocèses d'Onitsha et d'Owerri. Dans le sud du pays, à Calabar, on lança le magazine Catholic Life qui connut beaucoup de succès dans tout le pays jusqu'au début de la guerre civile. En Igala, il n'y avait rien.

Plusieurs de nos jeunes allaient dans le Nord pour étudier ou travailler. Les missions tâchaient de garder un certain lien avec eux par le truchement de lettres circulaires ou correspondance personnelle sachant que pour s'entraider, ils se regroupaient par tribu dans les grandes villes. Un journal publié en terre Igala et expédié aux différents groupes dans les villes du Nord telles que Kaduna, Zaria, Kano, Maiduguri faciliterait cet apostolat. En fait, dès la première publication, les Igalas furent très intéressés à recevoir le petit journal de rien du tout, issu de leur terre d'origine.

Monseigneur Delisle accueillit le projet et le supporta avec enthousiasme; les responsables de Mission montrèrent le même intérêt et ils acceptèrent de faire la promotion et de trouver des correspondants. C'était en juillet 1962. On jugea qu'il incombait à Egoumé de publier le journal tous les mois avec un tirage d'au moins 1000 exemplaires.

Quel titre donner à ce petit journal? On en suggéra plusieurs et finalement, un professeur, Stephen Idakwo, proposa celui de THE LIGHT qui créa le consensus. Un titre prétentieux, peut-être, mais facile à retenir et il exprimait bien le but de la publication. Le département des communications du Nord approuva le journal et demandait qu'à chaque publication, une copie lui soit remise. The LIGHT devenait un journal officiel malgré ses débuts des plus modestes.

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Bruno Godbout imprime The Light

La publication d'un journal s'avère assez facile quand les articles sont nombreux et intéressants. La tâche devient plus lourde s'il faut les corriger ou les réécrire presqu'entièrement. Father Makozi, connaisssant très bien l'anglais, s'en tirait avec habilité; Nigérian, il se devait d'être l'éditeur, Godbout s'occupait surtout de l'imprimerie, trouver des correspondants et voir à la distribution.

Chaque édition comprenait un article de l'éditeur, une brève biographie du saint ou de la sainte du mois, des nouvelles des paroisses, des écoles, des sports, des biographies de personnages de renom dans les domaines de la politique, de l'éducation ou de l'Église et une place réservée aux "lettres à l'éditeur". qui surprenaient par la qualité de leurs commentaires.

Le travail d'imprimerie se fit d'abord à la Mission. Tous les mois, l'École Normale d'Ayangba prêtait sa machine à écrire à très petits caractères permettant d'insérer les articles sur deux feuilles de 8' x 14' imprimées sur la longueur et pliées en deux pour donner sept pages de texte. L'imprimerie se faisait à l'aide de quatre baudruches et une ronéo de marque américaine; une Gestetner l'aurait avantageusement remplacée. Le journal se vendait 1 penny, un peu plus d'un cent.

On ne pouvait pas continuer à imprimer avec des moyens aussi rudimentaires, le temps vint de penser à améliorer le tirage du journal.

On approcha la mission protestante "Steward Company", située à quelques milles d'Egoumé. Ce groupe religieux se donnait comme mission de traduire et de publier la Bible en langue locale. Peut-être qu'avec sa petite imprimerie il pourrait nous rendre service. La réponse fut telle qu'attendue: "On n'imprime pas ces choses-là!" ...surtout si c'est catholique. On décida alors de frapper à la porte de Claverianum , à Ibadan; c"était une imprimerie gérée par les religieuses autrichiennes de la congrégation de Saint-Pierre Claver dont le but était la diffusion de la littérature catholique en pays de Missions. On ne pouvait pas mieux tomber; elles acceptèrent de faire le travail de mise en page et d'imprimerie à un prix moins d'un cent la copie. On envoyait le manuscrit à Ibadan et, en moins de deux semaines, les 1000 copies revenaient parfaitement imprimées dans une livraison rapide grâce à Armel, une compagnie libanaise de transport très efficace , responsable de la distribution du courrier dans le pays qu'elle sillonnait de ses gros camions bleus.

En 1964, durant six mois, Father Joseph Ohieku remplaça son confrère Alexius parti aux études à Rome. Vicaire du Père Hervé Thibault à Idah, il assuma le travail d'éditeur avec non moins de brio. Il inondait la ville d'Idah du petit journal qui se vendait partout. Au retour de Father Makozi, devenu responsable du Centre d'Action Catholique de Lokoja , on décida de publier le journal pour tout le diocèse. Une décision qui exigea plus de travail.

L'éditeur pensa qu'on pouvait vendre le journal deux pence la copie au lieu d'un penny, un prix de vente qui aurait permis un maigre profit pour améliorer la qualité du journal au lieu de gérer dans le "rouge". La décision ne passa pas. Le plus humiliant était de savoir que le journal se revendait deux pence la copie pour servir de papier d'emballage aux femmes du marché local. La guerre civile de 1967 rendit la publication presqu'impossible.

En 1972, Father John Onayikan accepta de relancer le journal qui ne put survivre par manque de personnel. En 1991, le diocèse de Lokoja reprit l'édition du journal avec le Père Berthier Thériault comme administrateur. On dama le pion au diocèse d'Idah pour qui le journal fut d'abord fondé.

Grinding mills

Les missions lancèrent de petits projets pour améliorer la condition de vie des gens du village. Le plus populaire des projets fut l'acquisition de moulins à moulange par les communautés chrétiennes: une vraie bénédiction pour les femmes responsables de cette opération qui se fait encore à la main dans bien des villages: moudre le cassava, les arachides, le millet pour la préparation du "biketi" de la fin de semaine, ce breuvage alcoolisé que les hommes boivent au gallon les dimanches après-midi.

On s'installe sous un abri autour d'une jarre de 4 gallons qui ne doit jamais laisser paraître le fond durant toute la beuverie: les femmes y pourvoient!

Un des buveurs est comme à "la barre", avec sa louche il ne cesse de remplir les contenants plus respectables que ces petits récipients à boire des "Blancs". Les buveurs sont tous des hommes du village, tant animistes que chrétiens; les musulmans ne boivent pas... officiellement.

La communauté qui avait acquis les services de cette machine remettait le prêt à la Mission et se servait des profits pour bâtir ou réparer l'église, améliorer l'ameublement ou payer le catéchiste et promouvoir d'autres activités communautaires.

Les Farmers' Councils

Sauf Lokoja, toutes les missions spiritaines sont en territoire rural et agricole. Il était donc assez facile de lancer une pastorale de développement dans ce domaine pour améliorer la qualité des semences, faire profiter les fermiers des techniques modernes et les initier au travail d'équipe.

Le petit fermier part très tôt le matin pour sa ferme située loin dans la forêt, afin de préserver sa récolte des moutons et des chèvres qui circulent librement aux alentours du village. Garder ces animaux dans des enclos obligerait les fermiers à engranger ou avoir des champs de pacage bien clôturés.

lls n'ont pas encore atteint ce stage d'élevage; il est plus facile de laisser les animaux se nourrir de ce que leur offrent la nature et les humains; rien ne se perd : tout ce qui est végétal se mange, même la plus petite pelure de fruit ou de légume.

C'est le combat pour la vie. Cette liberté dont jouissent les animaux obstrue énormément les organisations qui oeuvrent dans les pays en voie de développement.

A quoi sert de planter des arbres sur les terrains sablonneux et désertiques du Nord du pays quand le peuple ne collabore pas ou très peu? Il préfère laisser les moutons, les chèvres et les chameaux tout ravager plutôt que de faire front commun pour arrêter la vague de sable qui envahit des milliers de kilomètres carrés tous les ans. Essayer de convaincre les gens d'abandonner les quelques bêtes qu'elles possèdent pour plus de verdure et d'un mieux-être est peine perdue.

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Soeur Nora McNamara

En Igala, Soeur Nora McNamara, de la congrégation irlandaise du Saint-Rosaire lança le mouvement des coopératives agricoles. Elle se qualifia dans ce genre de pastorale et l'exécuta avec l'aide des curés spiritains. Elle sut former des jeunes gens qui devinrent rapidement des animateurs de groupes de fermiers dans les villages du diocèse d'Idah.

L'oeuvre, toujours bien vivante, a pour but de lancer des fermes communautaires à teinte coopérative. Un groupe formé d'une dizaine de fermiers se trouve une terre à défricher et reçoit de l'organisation diocésaine un prêt agricole pour acheter les semences, l'engrais et lancer cette ferme. Ce prêt à intérêt est renouvelable tous les ans.

Même en progressant lentement, l'organisation travaille avec des milliers de fermiers, tous membres d'un "farmers'council".

Les rencontres de groupes se font régulièrement en plus des rassemblements prévus quelques fois durant l'année où on invite, par exemple, un agronome du Ministère de l'Agriculture qui informe des fermiers sur les nouvelles semences offertes gratuitement par le Ministère, sur l'emploi des engrais et sur l'accès aux plans gouvernementaux qui aident à promouvoir l'agriculture au maximum. L'organisation diocésaine est vite entrée dans ce plan.

On offrait 25 nairas (30$) pour chaque acre défriché avec service gratuit d'un premier labourage par un tracteur du Ministère. Pouvait-on demander mieux? Combien de temps dureraient ces plans merveilleux? À un certain moment, l'organisation diocésaine voulait posséder ses propres machines aratoires et tracteurs mais le coût d'entretien aurait été trop onéreux et comme le gouvernement offrait ses services, pourquoi ne pas en profiter?

Dans les années 75, ce fut le "boum" de l'huile; l'argent venait de partout et malheureusement ralentit le travail de la ferme. Chacun voulait devenir entrepreneur ou sous-entrepreneur pour exécuter un petit travail quelconque et se faire de l'argent rapidement au point de se désintéresser de ses plantations de palmiers. La grande production d'arachides du Nord nigérian, renommé pour ses imposantes pyramides de sacs de "peanuts" destinés à l'exportation, souffrit énormément. Le plan gouvernemental de la promotion de l'agriculture lancé dans la région Igala fut mis en veilleuse à cause de la grande corruption qui, très tôt, eut raison du personnel du ministère régional de l'agriculture et de celui de tous les autres ministères. À 9 heures du matin, le bar servait de rencontre avec l'agronome régional.

L'organisation diocésaine, invitée à siéger au conseil d'administration de ce projet, découvrit que des listes de centaines de noms de personnes admissibles aux prêts gouvernementaux étaient fictives. Comme soeur Nora protesta en faveur d'une juste répartition, on l'évinça très rapidement car elle prenait trop au sérieux cette relance de l'agriculture. Malheureusement, des milliers de nairas furent détournés du projet. La naira valait 1.20$ dans les années 70.

Plusieurs centaines d'acres de terre neuve furent défrichés malgré tout. Le Ministère de l'Agriculture paya le travail des fermiers selon les ententes; le trésorier local versait l'argent à l'organisation diocésaine et il ne se gênait pas pour se débarrasser des billets les plus sales et les plus détériorés que personne ne voulait. On n'osait pas les refuser sachant que le paiement pouvait devenir caduque. Les fermiers devaient aller à la banque pour les changer ou demandaient au curé de les aider, car un petit fermier se présentant à la banque savait fort bien qu'il aurait à payer un pot-de-vin pour être servi.

L'organisation diocésaine de développement agricole comptait de moins en moins sur les services du Ministère de l'Agriculture qui décevait trop souvent. Pour améliorer la culture du maïs, le département de l'Agriculture offrait une semence de qualité. Le Service Diocésain voulut faire profiter ses fermiers de cette offre et reçut douze grosses poches de semences. Les fermiers se plaignirent de la qualité très avariée du produit. Les sacs furent retournés au Ministère qui promit de remédier à la situation à la prochaine saison. Les mêmes sacs revinrent l'année suivante. Ce sont des moments très frustrants pour les organisations qui, dans les pays en voie de développement, cherchent à élever le niveau de vie de la population rurale et se butent à des dirigeants locaux qui n'ont aucunement à coeur le progrès de leur pays. Le profit personnel, voilà ce qui comptait.

La Banque Mondiale fit son apparition en Igala. Est-elle une bénédiction pour la région qui la reçoit? On peut se le demander. Ce qui semble important avant tout pour des responsables régionaux de la Banque ne consiste pas tellement à rendre viables des projets de développement après leur départ, mais plutôt de présenter des statistiques de dépenses à l'administration générale.

L'organisation de la Banque Mondiale dépasse d'emblée le rythme de vie des gens. Des projets d'élevage requièrent une main spécialisée, qui trop souvent, disparaît quand la Banque se retire. Dans l'espace de quelques jours, la Banque voulut former des groupes de fermiers pour lancer un projet de fermes communautaires semblable à celui que l'organisation diocésaine mit plus d'un an à mettre sur pied. Voyant l'inefficacité de leurs projets, les responsables de la Banque firent appel aux conseils de Soeur Nora. C'est très bien de dépenser des millions de dollars dans l'espace de deux ans pour lancer des projets très intéressants mais, si on n'assure pas un suivi d'une façon ou d'une autre, tout s'effondre dans quelques mois. La Banque passa en donnant à la population locale un aperçu de développements possibles pour améliorer le standard de vie, mais tout s'évapora après son départ, alors que les groupes de fermiers du diocèse continuent à progresser même durant la récession et les temps difficiles que connaît le pays depuis les années 90. La naira est dévaluée, passant de $1.20 à quelques cents.

Dans la région de Kabba, Benoît Bégin, responsable du développement agricole pour le diocèse de Lokoja, lança aussi un projet d'agriculture qui, grâce à un plan bien défini, obtint des octrois substantiels en faveur des fermiers et permit même d'acheter un tracteur pour le service des fermes communautaires. On défricha des centaines d'acres; malheureusement, on se fatigua et on se désintéressa du projet préférant revenir à la petite ferme familiale qui assure le minimum pour vivre sans trop travailler.

Centre de tissage à Ossissi

La tribu des Igbiras est un tout petit peuple plein de courage, d'ardeur au travail et très fantaisiste dans ses coutumes ancestrales. Les deux premiers prêtres, l'un devenu évêque et l'autre aumônier dans l'armée, sont des Igbiras et plusieurs jeunes de leur tribu suivirent leur exemple. C'est étonnant de constater combien d'Igbiras accédèrent à de très hauts postes d'administration. Monsieur Joseph Ohiani, longtemps représentant du peuple dans le gouvernement du Nord, fonda un collège d'études commerciales dans des conditions assez misérables. Durant la construction du collège, il gardait ses vingt premiers élèves en pension dans sa maison privée. Monsieur Georges Ohikere, également d'Okene, fut Ministre des Travaux Publics dans le même gouvernement du Nord du Premier Ministre le Sardauna de Sokoto. Il devint plus tard directeur du port de Lagos. Dans sa luxueuse résidence de Lagos, il réservait toujours une place de choix aux prêtres de passage, venant de Kabba. Une hospitalité à toute épreuve qu'on trouve facilement chez les Nigérians, qu'ils soient riches ou pauvres. Il aida sa ville et sa communauté chrétienne qu'il aimait bien. Il offrit un très bel ensemble d'instruments de musique pour la fanfare de l'école centrale d'Okene. De Lagos, en route pour participer à la foire annuelle de la paroisse, un accident fatal de voiture le rendit paraplégique et mit fin à sa carrière politique.

Les Igbiras ont des coutumes amusantes et parfois surprenantes: par exemple les hommes, munis de petits fouets, courent en groupe dans les rues et même sur la grande route pour fouetter les gens qu'ils rencontrent.

Et cette grande "mascarade" annuelle du nom d'Ekwechi qui attire à Okene des milliers d'Igbiras venant de tous les coins du pays pour assister à la fête. Durant le festival, des hommes lourdement costumés, affublés d'un masque représentant une tête d'animal ou une tête humaine très défigurée par son séjour d'outre-tombe, rappellent des légendes tribales où les morts tiennent une place de choix. Durant le jour, ces "mascarades" circulent et dansent dans les rues d'Okene, accompagnées de leurs partisans qui chantent et jouent du tam-tam. Le soir, le "juju man" enlève son masque; toutes les femmes, même les expatriées, doivent rentrer à la maison car il leur est bien interdit de voir la "mascarade". Un sort peut leur être jeté. La célébration la plus importante du festival qui peut durer de quatre à cinq jours se déroule durant la nuit. Chaque "mascarade", debout sur son tréteau érigé sur la place publique, chante ses compositions qui la plupart du temps soulignent ou décrivent un des événements importants de l'année. Elle tâche d'attirer le plus de monde possible car c'est la mascarade la plus populaire qui est la gagnante. Les mélodies les plus appréciées sont souvent reprises les jours suivants par les gens de la ville et les élèves des écoles. Ces fêtes rappellent sans doute les troubadours du Moyen Age.

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Guy Malette et ses tisserandes

Chaque famille a son métier à tisser et on se demande comment les tisserandes peuvent arriver à produire des pièces aux motifs si variés et si colorés avec un engin aussi rudimentaire.

La structure du métier consiste en un cadre fait de branches choisies et tout simplement appuyé contre un mur de la maison. Jusqu'à l'avènement des produits importés à base de nylon qui malheureusement enlèvent un peu le cachet artisanal local, les tisserandes préparaient leur fil à tisser; certaines le font encore.

Guy Malette, ancien curé d'Okene, privilégiait les gens d'Ossissi, un des quartiers très peuplés de la ville où il fonda une paroisse.

Ces petites gens vivent au jour le jour et ne demandaient pas mieux d'avoir la chance d'améliorer leur standard de vie. Il bâtit une modeste église et un presbytère ou plutôt un "shack" sur l'une des collines dominant toute la région. Guy continua à promouvoir l'éducation et à développer des projets d'aqueducs en faisant creuser des citernes.

Avec la coopération de femmes Igbiras, il rendit le commerce du tissage plus lucratif en multipliant des marchés un peu partout au pays.

Il fit bâtir un atelier sur le flanc de la colline de la Mission et le pourvoya de métiers du modèle local fait de bois bien travaillé et reposant sur une base solide.

La qualité du fil aida à tisser des motifs de plus en plus élaborés. On tissa même des vêtements liturgiques tels que chasubles et étoles très appréciés des Missions.

Un fait amusant: le 1er mai, jour de la fête de Joseph ouvrier, le curé bénissait les instruments de travail. Les paroissiens présentaient les outils de leur métier, qui un marteau, une scie, une varlope ou un fil à plomb, une truelle et un niveau; qui une machine à coudre portative ou une houe et un coutelas; les femmes et les jeunes filles, toutes tisserandes, en présentant avec beaucouop de fierté leur baguette de tissage, donnaient l'impression d'une armée rangée en bataille. Même si Guy a quitté le Nigéria et ce monde, puisqu'il est décédé en 1994, l'atelier existe toujours.

Le traversier d'Idah

Le fleuve Niger traversant la province de Kabba du nord au sud était vraiment une pierre d'achoppement qui rendait très pénibles les communications entre l'est et l'ouest de la Préfecture. Ne pouvant compter sur un service téléphonique inexistant, il fallait toujours envoyer un messager ou y aller soi-même. Qui voulait se rendre d'Igala à Lokoja devait prendre le petit traversier Bishop Shanahan à Shintaku, au coût de 15$ le véhicule, et remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de Lokoja: un trajet de trois à quatre heures pour couvrir une distance de quelque cinq milles. Le retour était un peu plus rapide surtout au temps de la crue des eaux, en saison des pluies. En saison sèche, le Bishop Shanahan, d'une capacité de quatre petites voitures, grattait souvent le fond du fleuve et parfois échouait. Le capitaine John, habitué aux caprices du fleuve, arrivait toujours à mettre le traversier à flot.

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Mgr Auguste Delisle (en blanc) et Jacques sur le Shanahan

La guerre civile de 1967 chambarda tout. Comme le commerce avec les grands marchés Ibos d'Enugu et surtout d'Onitsha devint impossible, les gens de la Bénoué et les Igalas durent changer de cap, passer de l'Est à l'Ouest pour s'approvisionner et le seul moyen de traverser le fleuve Niger était de se rendre à Shintaku. Ce minime village de quelques maisons devint du jour au lendemain grouillant d'activités.

Pour remédier à la situation devenue intolérable, deux traversiers plus gros et plus puissants, équipés de deux moteurs à chacune des extrémités pour faciliter la navigation furent mis en service. Comme toujours, par manque d'entretien, on arrivait à peine à faire tourner un des 4 moteurs et la plupart du temps il fallait faire appel aux navires du département de la marine, préposés aux bouées, pour se faire remorquer.

La guerre civile se termina en janvier 1970. Afin de faciliter le passage de l'Est au Centre-Ouest du pays, le ministère des transports mit en service un traversier qui faisait la navette sur le fleuve Niger entre Idah et Agenebode. Il y avait bien le nouveau pont d'Onitsha qui assurait la liaison entre l'Est et l'Ouest. À peine terminé, il fut considérablement avarié au début de la guerre civile par l'armée biafraise qui, voyant que l'armée nigériane cantonnée à Asaba s'apprêtait à traverser à Onitsha pour envahir le territoire rebelle, fit sauter une travée du pont. Il fallut quelques années de travail pour le remettre en service.

Ce nouveau traversier fut vraiment une bénédiction pour Idah. Malheureusement, il ne tarda pas à être hors service toujours pour les mêmes raisons: le manque d'entretien.

Monseigneur Grimard, du diocèse d'Idah, décida de remédier à la situation en ayant son propre traversier. On avait trop souvent besoin de se rendre dans l'Ouest et l'accès direct d'Idah à Agenebode éliminait des centaines de milles de trajet. Un projet bien simple, pas compliqué: une barge en fer d'une largeur de quinze pieds, capable de loger deux voitures, que propulsait un petit moteur hors-bord de dix-huit forces de marque norvégienne. On aurait pu avoir un moteur plus puissant mais l'Archimède est de construction solide, simple à réparer et bien connu des navigateurs nigérians qui s'en servent pour propulser leurs pirogues géantes.

Pour embarquer sur le fragile traversier, les voitures devaient descendre à reculons la berge sablonneuse très abrupte, surtout en saison sèche quand le Niger est à son plus bas niveau, et s'aligner sur les deux travées étroites en bois. Une fausse manoeuvre pouvait être catastrophique, mais le risque en valait la peine, on ne déplora aucun accident. Les hauts fonctionnaires du gouvernement, un peu honteux, retinrent aussi les services de la petite coquille fiable et toujours prête à partir. Le gouvernement jouissait alors d'une période d'abondance avec l'avènement du "oil boom", mais par manque d'organisation, il n'arrivait pas à assurer cette communication si essentielle à la région. Le jour où le Ministère des Transports put enfin donner un service régulier, le petit traversier du diocèse se retira bien gentiment.


Le pont de Shéria

Le diocèse d'Idah comptait trois tribus sur son territoire: les Igalas, les Bassangés très protestants et les Bassakomos qui accueillirent l'Église catholique dans les années 50. Le travail d'approche se fit surtout par le Père Gérard Bouthillette, très doué pour les langues. Gérard sut maîtriser assez bien le bassakomo pour traduire le catéchisme américain Baltimore en usage dans la Préfecture de Kabba. Il avait traduit auparavant ce catéchisme en Igala et en Igbira.

On bâtit une première maison à Koriko, un genre bungalow pour ne pas dire une cabane, à peine meublé du minimum pour donner un gîte au missionnaire en visite. Le Père Paul-Yvan Bélisle y résida pendant quelques années dans un dénuement assez marqué. En 1962, les Pères Grimard et Romain Pelletier construisirent une maison permanente à deux étages dans le village de Shéria. Les Bassas surprenaient par leurs coutumes, leurs moeurs et leurs façons de faire; leur case est de forme circulaire, les hommes portent les fardeaux sur la tête, les femmes sur l'épaule; celles-ci se rasent la tête; les enfants ne sont pas circoncis et se font limer en pointe les canines et les incisives de leur deuxième dentition. L'ivoire avarié, les dents carient très vite. Les plus fortunés ont recours au dentiste pour une prothèse qui se brise souvent quand elle doit broyer des os de volailles.

De moeurs très différentes des Igalas, leurs voisins les considèrent avec mépris comme des citoyens de deuxième classe. Le gouvernement régional mandata l'administration Igala pour gérer le territoire des Bassakomos même si, eux aussi, ont leur grand chef traditionnel qui réside toujours à Oguma. On ne se gênait pas pour les exploiter et leur donner le minimum de services. L'entretien de la route au-delà de la petite rivière Imowa laissait passablement à désirer et la traverse de béton fort avariée ne permettait plus aux camions de passer.

Cette traverse en béton, bâtie à fleur d'eau dans les années 50, reliait les deux rives et permettait aux gens de passer à gué et aux camions de pénétrer plus profondément dans le territoire pour le transport des marchandises. Avec le temps, le courant d'eau grugea tellement ce passage que même le Austin 4 x 4 de la Mission ne pouvait plus s'aventurer, et danger pour les piétons qui ne savaient plus où mettre le pied, surtout les femmes en route pour le marché avec des charges d'ignames ou un sac de ciment de 110 livres sur l'épaule.

Depuis plusieurs années, les gens réclamaient un pont et enfin l'administration Igala se mit à l'oeuvre avec la contribution financière des Bassakomos. On avait collecté 60,000 livres sterling nigérianes, soit quelque 125,000$ dont une partie servit à construire deux gros piliers mais le tablier tarda à venir car, paraît-il, il n'y avait plus d'argent.

Le diocèse, sur proposition du Frère Conrad en charge de la Mission de Shéria, accepta de patronner le projet d'un pont parallèle qui dépannerait la population jusqu'au jour où le pont du gouvernement serait en service. Ce qui n'était pas pour demain!

Le frère Conrad devait garer sa voiture sur la rive d'Oguma et faire le reste du trajet d'un mille à pied pour rejoindre la résidence de Shéria. La plupart de ses stations de brousse se trouvant au-delà de la rivière, il devait se débrouiller en vélo ou en mobylette pour les visiter.

Les gens souffraient beaucoup de ce manque de communication. Aucun transport lourd ne pouvait se rendre à Panche ou Ikende, à une dizaine de milles de la rivière.

Le Frère soumit son projet aux gens de Shéria qui, tous d'accord et même enthousiastes, promirent d'apporter une aide, sinon financière, du moins manuelle car ils avaient déjà investi beaucoup d'argent dans le projet gouvernemental.

Avec l'octoi de $5000.00 de "Développement et Paix" de l'Église canadienne et avec d'autres dons, le Frère Conrad se mit à l'oeuvre.

Bâtir un pont sur un lit de rivière sablonneux avec des moyens de fortune frôlait l'utopie. Le gouvernement ne vit pas d'un bon oeil ce projet qui menaçait d'entraver l'exploitation des gens et qui, selon ses ingénieurs, était pure folie. Mais enfin! Libre au Frère de s'amuser.

Le pont devait couvrir une longueur d'au moins 100 pieds. Monter les piliers présentait un problème aigu à cause du courant d'eau assez fort. Le Frère les bâtit en superposant des barils remplis de béton, reliés par des tiges de fer de 3/4 de pouce assez longues au sommet pour fixer le tablier.

Conrad construisit la structure du tablier avec des châssis de camions Mercedes accidentés, assez faciles à trouver dans une région où les accidents de route ne se comptent plus. Il fallait enlever la partie recourbée du chassis qui supporte la cabine du camion. Avec une simple scie à fer, sous un soleil de plomb, Conrad exécuta ce travail de Titan. Une fois les châssis mis en place et jumelés , il construisit le plancher du tablier avec des madriers de 2" par 6" disposés en travers et retenus à la structure par des tiges de fer. Le pont terminé, les gens et les voitures légères l'empruntaient, à la confusion des ingénieurs qui trouvaient que le Frère s'était trop amusé!!!

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Pauline Paré admire le pont de Shéria

Le gouvernement local le condamna pour des raisons politiques.

Le Frère Conrad dut démanteler sa construction; il atteignit cependant son objectif: donner un pont aux Bassakomos, mais à quel prix d'énergie et de temps! Ça frisait l'héroïsme. Il ne reçut pas l'aide manuelle escomptée, il embaucha deux jeunes gens pour se faire aider.

Le Frère continua son travail pastoral à Shéria, heureux de profiter lui aussi du pont gouvernemental. Enfin, il se rendait en voiture à la Mission et à ses stations de brousse et le transport des denrées alimentaires pouvait s'acheminer plus facilement vers les gros marchés.

Le frère Conrad quitta le Nigéria définitivement en 1979. Deux Spiritains nigérians ibos le remplacèrent à la paroisse de Shéria.

Il quitta ce monde le 13 novembre 1996, après une brève maladie.


Aqueduc et électricité à Aya

Pour découvrir et visiter Aya, il faut laisser le confort de la grande route et s'enfoncer dans les marais d'Ibaji où vit Denis Guertin depuis 1960.

Le district d'Ibaji se situe au sud du royaume Igala, le long du fleuve Niger et aux confins de l'ancien Biafra, pays des Ibos. Ce territoire, formé en grande partie de terre glaise, est envahi tous les ans par la crue du fleuve Niger durant une partie de la saison des pluies: il est impossible de maintenir des routes carrossables à l'année longue; on voyage alors en vélo ou en canot. Dans certaines écoles, tout flotte dans les salles de classe, ça fait partie de la vie là-bas. Par contre, la culture de l'igname et du riz donne une récolte supérieure à ce qui se produit ailleurs en Igala; en saison des pluies, Ibaji devient le paradis des moustiques et, curieusement, il y a moins de malaria qu'à l'intérieur des terres; cette maladie est provoquée par la piqûre du moustique femelle.

Denis Guertin a toujours été un homme très entreprenant et aucun métier n'a de secret pour lui. Il jugea qu'après la construction du dispensaire d'Odomomoh, il fallait doter d'un aqueduc le village voisin d'Aya, le plus populeux de la région. Déjà dans les années 35, les Spiritains allemands visitèrent cette région et fondèrent une petite école dans ce village, chef-lieu de la région où réside le chef local. Si le Frère Conrad ne put compter sur l'appui manuel des gens de Shéria pour réaliser son projet, les gens d'Aya donnèrent leur entière collaboration à Denis qui parfois se permettait de les menaçer du "stick" pour mousser le travail.

Selon un premier plan, on creusa une citerne d'une dimension de quatre pieds carrés par trente six pieds de profondeur et on bâtit un réservoir en surface au centre du village pour la distribution de l'eau pompée du puits.

Tout allait très bien, jusqu'au jour où la citerne ne répondait plus à la demande; on pensa que le petit lac situé à proximité du village serait la clé du problème si on pouvait se doter d'un système d'aqueduc adéquat. On préleva des fonds pour l'achat de tuyaux. Comme il n'y a pas de route, le tout fut transporté par canot jusqu'à Odomomoh et de là, à tête d'homme, sur une distance de trois milles. Le transport des tuyaux de 20 pieds de longueur fut presqu'une distraction, mais des sacs de ciment de 110 livres et la grosse pompe à eau étaient des poids assez respectables. Lourd ou moins lourd, rien ne pouvait entraver ou arrêter le projet.

L'ouverture officielle se célébra en grandes "pompes", présidée par le chef de la tribu, l'Atta Igala. Tout Aya et les villages voisins étaient en liesse. "Mascarades", danses, chants, nourriture en abondance, et évidemment beaucoup de vin de palme. Le grand chef retarda la fête de 3 heures alléguant que l'invitation ne lui avait été remise que tout récemment alors qu'elle lui parvint une couple de mois auparavant.

Dans son discours, l'Attah Igala loua l'effort des gens qui, par ce projet, les mettaient en avance sur tous les villages de son royaume sauf Idah et Ankpa qui avaient déjà l'aqueduc. La grande différence était qu'à Aya, l'aqueduc assurait un débit régulier d'eau. À la toute fin de son discours, son secrétaire lui suggéra de mentionner le nom du Père Denis Guertin qui, en fait, était le grand ingénieur bénévole et l'initiateur de tout ce projet "pro Deo et Patria."

Aya marqua un point de plus dans son développement en se dotant d'une dynamo pour éclairer l'extérieur du village seulement; aujourd'hui, en 1997, une génératrice plus puissante permet l'éclairage des logis moyennant une petite charge mensuelle. Denis se fit encore maître-d'oeuvre pour tout mettre sur pied. Idah, capitale des Igalas, dut patienter durant plusieurs années avant d'avoir ce service. Denis aida d'autres villages à se pourvoir d'un aqueduc et d'un système d'éclairage et il sut former des hommes de maintenance pour assurer un bon service.


Aribeda

"Aribeda", thème de l'année sainte célébrée au Nigéria en 1974, est un mot Igala qui signifie "Conversion". À Egumé surtout, on voulait que tout soit "conversion". On composa même un chant-thème qui s'intitulait "Aribeda".

L'école normale d'Ayanba possédait un camion Morris trois tonnes affecté aux transport des étudiants. Un jour, il dut le mettre en vente car le véhicule ne répondait plus à ses besoins. La paroisse d'Egumé pourrait-elle l'acheter et, avec quelques paroissiens, former une coopérative? Elle tenta l'expérience et acheta le camion qui servit d'abord au transport des marchandises, de marché en marché. Cette entreprise ne s'avéra pas florissante parce que, sans doute, le camion n'était pas de taille à concurrencer les gros camions Mercedes ou encore parce que le responsable du camion "n'était pas d'affaires". Il fut aussi fort possible qu'une partie des profits se volatisât....c'est tellement tentant...

Les membres de la modeste coopérative décidèrent de changer la vocation du camion: il deviendra camion citerne pour le gros village d'Egumé d'une population de près de 10,000 habitants; il offrait un bon marché et le contrôle des profits serait plus facile. On remplaça la boîte du camion par un réservoir de forme rectangulaire qui avait servi de dépôt de kérosène. Il fallut plusieurs lavages et rinçages pour donner à l'eau son goût naturel. On acheta une petite pompe à eau que remplaça plus tard une pompe de plus fort débit, activée par un moteur diesel Lister. Avec l'achat d'une vraie citerne à essence d'une capacité de 1,200 gallons qui appartenait à un Monsieur Fadile, agent-distributeur d'huile de la région de Kabba, le transport d'eau devint plus facile.

En saison sèche, le camion pouvait faire de huit à dix livraisons par jour. Il s'approvisionnait à la petite rivière Anambra située à quatre milles d'Egumé. L'eau se vendait environ un cent le gallon. À l'arrivée du camion, les clients roulaient leurs barils d'une capacité de 45 gallons le long de la route pour s'approvisionner en eau. La distribution de l'eau provoqua souvent des conflits, par manque de patience des clients qui voulaient souvent marchander selon la coutume. Les profits de la vente de l'eau étaient remis tous les soirs au curé Godbout qui voyait à la bonne marche de l'entreprise. Ce n'était pas facile. Il savait fort bien que le chauffeur du camion retenait une petite partie des ventes; il se doutait aussi qu'il y avait sabotage de temps en temps: les employés étaient certainement soudoyés par des trafiquants qui enviaient ce commerce.

Un jour, un torchon mis dans le radiateur paralysa le refroidissement du moteur et le bloc fendit; un autre jour, tout l'engrenage de l'essieu arrière éclata en mille miettes faute d'huile, la boîte de vitesse du camion neuf eut le même sort. À l'insu du curé, le chauffeur donnait des cours de conduite à ses amis, et l'embrayage en souffrait. Malgré tout, le commerce, sans faire des fortunes, défraya le coût d'opération, permit aux actionnaires de réaliser de petits profits et même d'acheter un camion Morris 5 tonnes pour remplacer le premier qui montrait des signes de fatigue.

Il n'est pas facile de lancer une coopérative avec des gens qui regardent leurs intérêts personnels avant ceux du bien commun. On veut trop souvent faire beaucoup d'argent sans se préoccuper de l'effort que demande le succès d'une entreprise. Comme le commerce allait bien, des commerçants musulmans se lancèrent aussi dans le transport de l'eau. Ils venaient d'Ayangba, le village voisin, et n'avaient qu'une idée: exploiter les gens à outrance. Le camion Aribeda se tenait sur le champ de bataille pour maintenir les plus bas prix au risque de se faire saboter. Le commerce dura 6 ans. Le jour où le gouvernement installa l'eau à Egumé, Aribeda n'eut plus sa raison d'être.

Le Ministère de l'éducation achetait des camions citernes pour ses collèges et les responsables n'arrivaient pas à faire fonctionner la pompe à eau. On les envoyait à Egumé, chez Godbout, le maître en la matière!!! Le problème se solutionnait facilement si on vérifiait l'étanchéité du boyau de la pompe à la source d'eau , un élément important pour rendre possible la succion. On n'en revenait pas du génie de cet homme de Dieu!!!


Casse-Noisette

Les Missions étaient toujours prêtes à collaborer à de petits projets capables d'améliorer la vie des gens. On sait que les femmes passent des heures à casser les noix de palmier avec des cailloux pour en extraire l'amande riche en matières grasses. Elles peuvent se faire quelques sous en vendant le fruit de leur long travail aux agents de U.A.C. (United African Company) et de John Holt Co. qui expédient en Europe cette matière première utile à la fabrication des savons et pommades.

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Palmier

Les Ibos inventèrent un genre de broyeur qui, activé par un moteur, faisait éclater la coquille très dure des noix de palmier. Il ne restait plus qu'à faire le tri des amandes et des coquilles.
L'appareil, installé sur une petite remorque, pouvait facilement se transporter de maison en maison.

Ce projet, lancé par la Mission d'Égumé, avorta rapidement car le métal blanc employé pour la fabrication du casseur s'effritait: ce n'était pas l'invention du siècle.

Par ces petits projets, on tentait d'améliorer la condition de vie des gens, mais le manque de sérieux et l'irresponsabilité des employés font trop souvent avorter ces projets. Il y avait beaucoup de manque de maturité chez les Igalas qui n'arrivaient pas à comprendre que, pour réussir, il faut travailler comme le faisaient si bien les Ibos surnommés "Juifs du Nigéria".


École de mécaniciens

La guerre civile de 1967 à 1970 provoqua le départ des Ibos et créa une pénurie d'artisans puisque les Ibos, surtout en Igala, étaient presque les seuls à exercer les métiers de mécaniciens, de menuisiers, de maçons, de couturiers, de boulangers et surtout de commerçants avertis.

Dans l'espace d'une nuit, ils déguerpirent vers leur région d'origine, par peur d'être exterminés par les gens du Nord et avec raison. Ce fut un exode sans précédent dans le pays, digne de celui de Moïse à la tête de son peuple. Les frontières de l'Est nigérian formèrent un nouveau pays, le Biafra, et se fermèrent au reste du pays, en janvier 1967.

Les Missions en Igala furent complètement désemparées et coupées de leur centre d'affaires et d'approvisionnements. Il fallut se réorganiser et Ibadan devint le nouveau centre de shopping; ce qui signifiait presqu'une semaine d'absence de la Mission et bien des difficultés durant le voyage: d'abord traverser le fleuve Niger et se faire harceler par l'armée qui pouvait mettre le voyageur dans de sérieux embarras.

En 1967, le Père Léopold Grimard, supérieur religieux, résidait à Egumé. Avec l'aide du Frère Bertrand Tremblay, spiritain, qui, au Canada, se qualifia en mécanique automobile, il décida de lancer un petit garage pour remédier à la pénurie de mécaniciens.. Egumé devint vite un centre de réparation de voitures des Missions d'Igala et même de celles de la région d'Oturkpo qui éprouvèrent les mêmes difficultés après le départ des Ibos. Le Frère Tremblay partit en vacances et ne revint pas au Nigéria.

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Frère Ulric (Elzéar) Soucy

Ulric mit aussi sur pied un projet cher au diocèse d'Idah: une école de mécanique automobile. Un mécanicien togolais, Franklin, au service de la S.C.O.A. de Lagos, accepta de quitter la capitale pour faire équipe avec le Frère et tout alla bien car Franklin parlait français. Le lancement de l'école fut très modeste. Dans le but de joindre la théorie à la pratique, on construisit tout simplement un abri solide ouvert aux 4 vents, qui servit à la fois de salle de classe et de garage. On creusa deux fosses sous le même abri pour faciliter la réparation. Le grand toit abritait aussi une remise pour l'entreposage du matériel didactique, des outils et des pièces de rechange.

Une douzaine de jeunes gens se qualifièrent en mécanique automobile et trouvèrent facilement du travail. Au départ du Frère Ulric, l'école dut fermer ses portes car, la guerre terminée, plusieurs mécaniciens vinrent s'installer en ville et les propriétaires de voitures préféraient recourir à leurs services plutôt qu'au garage un peu trop éloigné du centre du village. L'école perdait la pratique de la mécanique par manque de voitures à réparer. Franklin ouvrit son propre garage en ville et continua à former de jeunes mécaniciens par la pratique seulement. En fait, selon la coutume du pays, la plupart des gens de métiers s'entourent d'apprentis.


La boulangerie

Dans cette même période, le Père Grimard releva un autre défi: aider un jeune homme d'Egumé à lancer une boulangerie qui connut le succès dès le début; malheureusement, le jeune homme Igala avait un faible pour l'alcool; comme il buvait une grande partie des profits, il perdit tout et manqua une belle occasion de bâtir un commerce florissant.


Egayi

"Egayi", signifiant "Hosanna" en Igala, était le nom du camion de transport de l'équipe de construction du diocèse d'Idah. Il faut souligner qu'au Nigéria chaque camion porte, inscrit sur le devant de la cabine, un nom ou un slogan souvent à caractère religieux: "Aribeda", "Step by step", "God i dé", "Nothing but God", "The Lord is my Shepherd", "Psalm 23", "Tarzan" ou "Hope for the best" dans le fossé avec les quatre roues en l'air. C'est très amusant et plein d'imagination.

Dans les années 75, les développements du diocèse d'Idah demandaient de plus en plus de constructions de toutes sortes: le collège Saint-Charles à Ankpa, l'hôpital d'Ayangba, les maisons des infirmières et des nouvelles missions. Il fallait aller dans l'Est, à Enugu ou à Onitsha, pour acheter le matériel, alors pourquoi ne pas avoir sa propre équipe qui verrait aux achats et à la construction?

Le diocèse d'Idah pouvait compter sur deux hommes très honnêtes et très intéressés aux projets diocésains, ce qui n'est pas peu dire: Daniel Adah et Gabriel Akeje. On connaissait bien Gabriel, très bon catéchiste à la mission d'Ankpa: il s'était fait remarquer pour son habileté à construire un mur de terre glaise d'une façon presque parfaite sans l'aide d'un niveau ni d'une truelle. On le chargea de la construction des écoles et des églises du grand territoire d'Ankpa, il pouvait se servir du camion Opel de la Mission pour faciliter sa tâche, ce qui, à l'époque , était considéré comme une marque de grande confiance.

Un Canadien d'origine polonaise Bazile Wakulcyk, accompagné de son épouse Ginette, infirmière, et de son fils Marek, passa deux ans dans le diocèse d'Idah pour se joindre à l'équipe de construction et fit un excellent travail. On avait même acheté deux camions à bascule de marque Merdeces sept tonnes pour le transport du sable et d'autres matériaux. Des gens de la ville d'Idah venaient rencontrer le vicaire général, Pierre Bergeron, pour faire faire leurs constructions, sachant qu'ils pouvaient compter sur l'honnêteté de l'équipe diocésaine. On refusa ces demandes car il y avait trop de travail; d'ailleurs, le diocèse n'était pas une firme de construction. Le nouvel évêque, Monseigneur Obot, voulut tout démanteler mais s'est vite rendu compte de l'utilité de cette équipe qui sauvait de l'argent, du temps et beaucoup de maux de têtes à l'administration diocésaine.

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