Midi 1

 

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30. De poisson et d'oiseau


Le "Del Oro" vient à peine de larguer ses amarres, le Capitaine nous annonce que nous nous dirigeons d'abord vers le Brésil: nous sommes sur un cargo et il faut livrer la marchandise.

Bon! Il n'est pas question de débarquer, même si ça retarde notre arrivée en Afrique. Du reste, ce détour s'avère enrichissant. Nous arrêtons à Bélem, Fortaleza et Recife, capitales respectives des États de Para, Céara et Pernambuco.

Comme ces escales durent de deux à trois jours, pas question de rester sur le cargo, avec le soleil, les grues et la poussière. Nous descendons aux trois endroits chez les Frères Maristes qui nous reçoivent admirablement bien.

Ils nous font visiter les lieux d'intérêt et même quelques familles, pour que nous prenions connaissance de la vie ordinaire des gens. Et ils nous servent d'interprètes.

C'est à Recife que se passe le petit fait suivant.

 

Le Frère m'assigne une chambre, exiguë et bien ordinaire, quoique propre. Il n'y a pas d'entretoit. Je vois passer une chauve-souris.

Quelques minutes plus tard, il frappe à ma porte: "Mon Révérend Père, si vous voulez me suivre." Et me voilà, dans la chambre de l'évêque, remarquable d'espace et de confort. "Merci!"

Et encore, ça frappe. Cette fois, c'est mon confrère, l'air un peu piteux et la tête basse.

"Je suis né poisson, et je mourrai poisson."

"Comment ça?"

"C'est moi qui l'avais, cette chambre, et je suis allé dire au Frère que c'était toi, le Supérieur."

Je le félicite.

Le respect au Supérieur: c'est pas beau, ça?

Et cette fois, c'est vrai, nous mettons le cap sur Dakar.

Nous sommes douze passagers, la loi interdisant d'être plus nombreux quand il n'y a pas de médecin à bord.

La vie est simple, sans cérémonie. C'est surtout aux repas que nous nous rencontrons.

Parmi nous, une secrétaire de Chicago, avec sa vieille mère.

Elle est entre deux âges, surtout de celui qui commence à faire des ravages; on le voit à ses épaules granulées que nous révèlent ses robes-soleil.

Gentille, mais énervée et énervante.

Le Frère dit qu'elle ressemble à une perdrix qui est à la veille de lever.

Nous décidons, pour remercier l'équipage, de faire une séance, chacun y apportant sa participation. Nous, du Québec, nous chanterons: "Alouette, gentille Alouette".

Elle aussi, elle a son petit numéro et me demande si je peux l'accompagner, le temps venu, en jouant de l'harmonica.

C'est qu'elle m'entend, parfois, jouer sur le pont, et aimerait bien ce genre de musique pour sa prestation.

Innocent comme un enfant qui vient de naître, j'acquiesce à son désir et m'exerce à pratiquer le morceau qu'elle a choisi.

 

Le soir de l'événement, nous sommes tous à la salle à manger.

Au programme,

            No 3 ? Alouette

            No 5 ? La secrétaire.

En temps voulu, nous nous exécutons et le No 4 aussi.

Et voilà que la porte de sa cabine, qui donne sur la salle, s'ouvre et qu'un câble est lancé sur le plancher. La porte se referme.

Je sors mon "ruine-babines".

La porte s'ouvre de nouveau.

La voilà!

En bikini, parasol en main.

Son numéro consiste à marcher sur le câble en se levant les pattes en l'air.

Je suis complètement sidéré.

Elle a déjà deux pas de faits, et je n'ai pas encore commencé la musique. Elle me fait alors un geste amical de la main, m'encourageant à le faire.

Le Capitaine, qui est manchot, voit mon embarras et son rire secoue la manche vide de son moignon, comme un drapeau qui claque.

Je m'exécute donc, les yeux au plafond, tout en les baissant de temps à autre pour voir où elle est rendue sur son câble. Non pas que j'aie peur qu'elle tombe, le câble est à terre, mais bien que j'aie hâte que se termine le morceau d'harmonica le plus long de ma vie.

Le Frère est scandalisé: "Pourquoi t'as joué?"

"Pourquoi j'ai joué, pourquoi j'ai joué, j'étais bien obligé."

Puis, il y a la cerise sur le sundae!

Nous terminons la veillée en jouant aux gages.

Vous savez? "À qui appartient ce gage, que fera-t-il, que fera-t-elle, où ira-t-il, où ira-t-elle?"

"Il ira faire le tour du bateau sur les ponts avec...".

C'est mon gage... et c'est avec la perdrix!

Elle est rhabillée, par exemple.

Heureusement, car c'est frais, dehors.

  
31. Terminus


C'est à Dakar que se termine le voyage en bateau, car nos billets de transport ne nous permettent pas d'aller plus loin, comme passagers.

Nous obtenons quand même que nos bagages poursuivent leur route jusqu'au Nigéria où ils nous arriveront deux mois plus tard.

Dakar, au Sénégal, est une des plus anciennes missions des Spiritains en Afrique. Nous y séjournons trois jours avant de prendre l'avion pour Lagos et Enugu, avec escales à Bathurst en Gambie et Accra en Côte d'Or (aujourd'hui Ghana).

C'est notre baptême de l'air à tous les trois, et ça nous fait curieux de voir les routes devenues des lignes, les maisons des dés à coudre, et les palmiers, des cure-dents, avec une petite touffe verte par-dessus.

Un voyage incroyablement long de 7 semaines.

Mais, un beau midi, sous un soleil radieux, nous descendons d'un tortillard poussiéreux (petit train départemental qui va son chemin comme un petit cheval), nous descendons, dis-je, à la gare d'Oturkpo et tombons dans les bras du confrère à la camionnette, arrivé avant nous, et qui, depuis le temps, s'est fait pousser une barbiche de blé d'or. C'est le 29 décembre.

Vingt-quatre heures ensemble!

Conversations ? libations ? recommandations ? jubilation ? et le lendemain, dispersion.

La dispersion des Apôtres!

Comme c'est sur son chemin, Rodrigue me dépose à Utonkon, d'où je le vois un peu plus tard disparaître, entre les pamplemoussiers, dans sa camionnette bleue.

  
32. La première fois


On dit souvent que la première Mission où l'on est affecté nous marque pour la vie, de même que notre premier Supérieur. Dans mon cas, c'est vrai.

Utonkon, un village entouré d'une immense brousse.

Frank, le curé, un Écossais, deux ans plus âgé que moi.

Alors, le mot "Supérieur" là, on repassera.

Bien d'accord, tous les deux.

Il est Manager of Schools vis-à-vis du Gouvernement et responsable de la Mission vis-à-vis de l'Évêque.

Homme d'accueil exceptionnel et de grande générosité, il fait mentir l'adage qui veut que ses compatriotes soient pingres.

Et très volubile: pas r'gardant de son jasage, comme on dit.

Je lui en fais mention un jour: "Tu ressembles à la Pharmacie Montréal" (autrefois).

Il me regarde sans comprendre.

"Oui, ouvert jour et nuit."

N'empêche que, dès le départ, il me calme net.

Je suis un peu tendu devant cette nouveauté qui m'entoure, et me demande ce que je suis venu faire dans cette galère; je lui en fais part.

"Toi? Tu vas manger et dormir pendant 6 mois."

Bien sûr que ce n'est pas ça qui est arrivé, mais rien que de me le faire dire enlève toutes mes appréhensions.

Serait-ce ça, psychologie ou discernement?

Il me donne aussi un conseil, le premier soir: celui de prendre ma lampe-torche pour aller au petit coin, vous savez, cette cabane qu'il y avait aussi autrefois chez-nous, près de la maison?

"En Afrique, le soir, mieux vaut voir où l'on marche, fais attention."

Je pars et suis le petit sentier: c'est une centaine de pieds: pas de problème.

J'ouvre la porte, le bras et la lumière en avant.

Mes amis!

Sur le couvercle en bois, et presque de la même grosseur, une araignée avec des grandes pattes pleines de poil et une espèce de sac blanc sur le dos.

Je referme. Fini. Au lendemain matin.

Cette vision, comme astringent,

je vous la recommande.

  
33. Compassion


Ils se sont payé ma tête tout le long du voyage, mes deux confrères, ces solides gaillards de l'Abitibi.

"Ça vient d'Outremont!! Qu'est-ce qu'il va faire en Afrique! Ça ne nous surprendrait pas qu'il tombe malade tout de suite et qu'on soit obligé de le rapatrier."

Je n'ai rien à dire, et ne dis rien.

Mais voilà! Deux ou trois semaines après notre arrivée, la fièvre s'empare des deux et les couche au lit.

Je n'avais rien à dire, mais j'ai quelque chose à faire: une petite visite de compassion peut-être? Pimentée d'un grain de malice?

On appelle ça une oeuvre de miséricorde spirituelle! Je n'y manque pas.

Et trois mois se passent, quatre; je suis toujours en pleine forme. Paraît-il que parfois la malaria en oublie, l'un ou l'autre, mais c'est très rare. Je suis peut-être de ceux-là.

Hélas, non!

Il est midi. J'attends le dîner. Il fait 102° à l'ombre. Le frisson me prend, les dents qui claquent, gelé, mais gelé!! C'est tout d'un coup, comme un fouet.

Frank me dit: "C'est ça. C'est la malaria. Couche-toi! Plus tu l'as tard, plus elle est forte."

Pendant huit jours: 105° de fièvre. Tu es tout trempe, ensuite tu gèles, et tu recommences à avoir chaud.

Vire le matelas de bord, change les taies d'oreillers et, pendant ce temps-là, bien souvent, tu déparles.

Tombée dans la mare aux potins, la nouvelle fait un cercle d'ondes qui rejoint tout le village. Le Père est malade. Tous sont consternés.

Mais quand tu refais surface: quels sourires de leur part!

Comment peux-tu ne pas aimer ce monde-là?


34. Utonkon


C'est joli, Utonkon: un gros village.

Quand on y arrive on descend.

Quand on en repart on monte.

Une cuve, quoi.

Maison coquette.jpg

 

Notre maison est coquette avec sa salle à manger, ses deux chambres et la large véranda qui l'encercle.

Nous nous éclairons à la lampe Coleman, en compagnie des lézards qui, sur le mur, gobent les mouches avec avidité.

 

Il n'y a pas d'église. La Messe se dit à l'école où nous gardons le St-Sacrement dans un bel oratoire, aux portes qui s'ouvrent chaque matin.

Et des arbres fruitiers en quantité, je ne vous dis que ça: il faut voir nos pamplemoussiers.

Ayant le privilège de la voie ferrée, la gare est à deux pas, et le passage du train, l'événement du jour.

 

Tout autour d'Utonkon, il y a ce qu'on appelle la brousse, où se situent les stations dans un rayon d'une cinquantaine de kilomètres.

Nous en avons trente-deux que nous visitons en alternance.

Et c'est bien arrangé: jamais moyen de s'ennuyer.

Quand ça fait quelques jours qu'on est au Centre, on a hâte de partir en brousse, et quand ça fait quelque temps qu'on est en brousse, on est content de revenir au Centre.

Et entre-temps, "Oh! qu'il fait bon de vivre ensemble comme des frères, et d'être unis!!"

Frank et moi.jpgLa première fois que nous commençons l'alternance des visites, cependant, ça me fait bien curieux. Un beau matin, Frank me dit:

"Je m'en vais en brousse."

"Pis moi?"

"Toi, tu restes ici."

Je suis surpris, mais ne dis rien, d'ailleurs il n'y a rien à dire.

Et, je le vois partir en vélo, avec le catéchiste et les porteurs.

C'est le matin, et il fait beau: ça va.

Il faut savoir qu'à l'Équateur, il n'y a presque pas d'aurore ni de crépuscule.

Le soleil se lève, il fait clair. Le soleil se couche, il fait noir: une affaire de quelques minutes.

Or, ce jour-là, comme les autres: le soleil se couche, il fait noir.

Et je suis seul, sur le patio, après le souper.

J'entends les pilons dans les mortiers, en préparation du repas du soir, et le bruit de conversations incompréhensibles. Je vois la lumière des fanaux entre les arbres et au-dessus de l'école, la lune, en quartier de melon.

Et je suis seul de blanc au milieu de cette population.

Ça me fait étrange, la première fois.

Et je me couche tôt, en verrouillant ma porte.

Je suis loin de mon pays... et de ma mère.


35. On fait connaissance


Mais le verrouillage de porte, ça ne dure pas longtemps: quand on connaît ces gens-là!

Permettez que je vous en présente quelques-uns.


Suzanna, c'est notre lingère.

Cela veut dire que, tous les lundis, elle frotte notre linge, jusqu'au dernier bouton.

Je ne sais pas son âge; il est sûrement canonique.

Son visage aussi: un nez plus qu'épaté, trois dents qui branlent, et une couronne de petites couettes qui lui retombent tout le tour du crâne, et lui donnent une tête de lavette à vaisselle, le manche en bas.

Si ça avait été elle à me servir le déjeuner à Côte St-Paul, je n'aurais sûrement pas été déplacé!

Elle est affairée: l'eau à transporter, le feu à surveiller, le linge à étendre, ce n'est pas une sinécure.

Elle raconte un tas de choses, et rit, rit, ce doit être très drôle.

Et quand on la rencontre, elle prend un petit air de chérubin descendu des cieux, se joint les mains sur les genoux, et dans un brusque coup-arrière de son arrière personne, elle vous susurre d'aimables "Good morning".

À 2 h de l'après-midi ou à 6 h du soir, c'est toujours "Good morning".

Je prends l'habitude de dire de même, ça me joue un bien vilain tour.

L'autre soir, je rencontre un Anglais bien important:

"How are you, Father?"

"Good morning."

J'ai eu l'air fin.

C'est notre lingère, Suzanna.


Augustin, notre bedeau.

Il a peut-être 19 ans, né aux environs de 1929, comme on dit ici.

Beau gaillard à la charpente herculéenne, que détériore malheureusement une voix flûtée.

Je pense souvent que les anticléricaux auraient beau jeu avec lui. Pensez donc, être préposé à la sacristie et avoir une telle voix!

Mais anticléricaux ou pas, c'est un modèle de piété et de dévouement. Quand il prie, il fixe le tabernacle dans une attitude de statue, et souvent, je me prends à l'envier, moi qui ai de la misère à ce sujet.

Tout ce qu'il fait, il le fait consciencieusement, et il met autant de soin à brosser un tapis qu'à corriger une dentelle.

À l'occasion de la Fête de son saint Patron, il vient me raconter ce qu'il sait sur la vie de l'Évêque d'Hippone: c'est clair qu'il veut avoir une image.

Quand les cérémonies religieuses revêtent une solennité extérieure, il endosse le haut de son pyjama, zébré rouge et blanc.

Si jamais il vous arrive de venir à Utonkon, un dimanche de très bonne heure, et de voir Augustin ainsi affublé, fiez-vous-y:la Messe sera chantée.


Un chef de brousse

 

Ils se ressemblent tous, je leur donne l'anonymat. En présenter un, c'est les présenter tous.

 

Bracelets aux bras, bagues aux orteils, et au cou, suspendues à un collier en cuir, trois ou quatre petites clefs.

Une serviette lui ceint les reins et pour agrémenter sa carcasse, un luxe de falbalas, de toutes dimensions et couleurs, surmontés d'une coiffure excentrique et criarde. À trop s'approcher de lui, les parfums deviennent des souvenirs.

 

En général, le chef est très sympathique: il vient saluer le Père à son arrivée, assiste au sermon et devient songeur devant l'unité du mariage chrétien.

 

Par l'entremise de ses conseillers, il soumet ses requêtes qui, très souvent, ont rapport avec l'école et sont matière à palabres. Un village, en effet, est bien vu, dans la mesure où son école fonctionne bien.

 

Un exemple:

"Mon école n'a qu'un tableau. J'en veux deux."

"Oui, oui, mais envoyez d'abord vos enfants à l'école."

"Très bien, mais je veux deux tableaux."

"Vous les aurez à la condition qu'il y ait beaucoup d'élèves."

"J'en veux deux."

"Écoutez. Les enfants sont-ils plus importants que les tableaux?"

"!!!!"

"Bon! Alors, bâtissez deux écoles.

Je vais être «teacher» dans la première qui aura 50 enfants sans tableaux, et vous, vous vous installerez dans la deuxième avec 50 tableaux sans enfants.

Je vous garantis que nos succès ne seront pas à comparer."

 

Il me sourit avec un air qui dit: "T'es donc fin!"

 

Le chef de brousse, ici, n'est pas encore chrétien. Il a tout un passé qu'il faut respecter.

Et il faut laisser le temps au Saint-Esprit de faire, chez lui, son cheminement.


Patricia

 

Elle jauge 200 livres et a la grâce d'un char d'assaut: c'est l'institutrice des petites qui l'appellent simplement: "Miss".

Quand elle marche, elle oscille lourdement. C'est une maîtresse pièce noire sur l'échiquier d'Utonkon.

Une main de fer qui n'est pas précisément dans un gant de velours.

 

Le matin, c'est l'examen des dents et des ongles. Malheur à celle qui est trouvé en défaut; une gifle: Vlan! Ça vous apprendra.

 

8 h 00 - Classe. Souvent, les cours se donnent en plein air. Les enfants s'accroupissent dans le sable et font des lettres et des chiffres avec leur doigt (pas besoin de tableau!!).

Elle va de l'une à l'autre, rectifie la barre d'un T, allonge la queue d'un F, rit, gronde, menace, encourage, bref, c'est une personnalité du monde enseignant.

 

10 h 30 - Récréation. Elle joue aussi, mais quand il y a collision, c'est tant pis pour les autres. Ses décisions font loi: "Miss l'a dit." Et quand Miss dit que c'est fini, aussi, c'est fini. Toutes retournent au travail au pas militaire. C'est l'heure des ouvrages manuels. Elle excelle dans la couture et la broderie, et replace les boutons que Suzanna arrache. Elle enseigne aux fillettes une foule de choses, toutes plus jolies les unes que les autres, et qui sont exposées à la visite de M. l'Inspecteur.

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Joseph, catéchiste, Frank et Patricia, instituteur

Grâce à elle, le linge d'autel est en ordre et je trouve qu'elle devrait bien prêter à Augustin un peu de sa virilité.

Elle est gênée avec les Pères et quand on lui parle, il lui arrive souvent de leur tourner le dos. Pourrait-on s'attendre à ça de pareil virage?

 C'est bien vrai que le monde est à l'envers.


La Bambine

 

Dans l'allée de palmiers, je lis mon bréviaire et je m'ennuie, ruminant de sombres pensées. "Je ne comprends rien de ce qu'ils disent, ils ne comprennent rien à ce que je dis. Je suis comme un étranger. Qu'est-ce que je suis venu faire ici?"

 

Soudain, une fillette me croise. Elle a un pot d'eau sur la tête, et s'arrête à côté de moi. Ne pouvant pas lever la tête, bien sûr, ce sont les yeux qui se tournent vers le haut, avec le plus beau sourire, et, sans dire un mot, elle plie les genoux et continue son chemin. Si vous aviez vu cette barre d'ivoire dans ce petit visage de chocolat!

 

Je ne me suis plus jamais ennuyé.

 


36. Inhabituelle requête


Frank me dit:

"On va avoir de la grande visite dans 15 jours."

"Oui? Qui ça?"

"Deux évêques, le nôtre et celui du diocèse voisin. Ils viennent passer la journée avec nous. Ça va prendre de la préparation: liturgique, domestique et culinaire."

"En effet!"

Et me voilà parti à penser à tout ça.

Soudain, une idée me vient, saugrenue, sans doute, mais qui peut être amusante:

ajouter une 4e préparation: celle de mon chien.

Il sait déjà "faire la belle", je vais l'exercer, à l'aide de petites récompenses, à la faire encore plus longtemps, jusqu'à deux minutes, si possible, le temps de passer un message à nos distingués visiteurs. Pendant 15 jours, j'y travaille et je réussis.

Les prélats arrivent un après-midi et passent la fin de la journée avec nous. C'est très agréable.

 

Le lendemain, à la fin de leur séjour, ils sont assis dehors, et je leur demande s'ils peuvent avoir deux minutes pour entendre une requête d'un genre assez spécial et qui, très certainement, ne leur a jamais été adressée.

Ils me regardent, en se demandant...

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J'appelle mon chien qui se place devant eux et fait la belle: c'est pour la pose.

Moi, je suis en arrière des évêques: c'est la voix.

"Messeigneurs,

Au nom des chiens des Missions catholiques, je viens vous présenter une humble requête: celle d'avoir la permission d'entrer dans les églises.

Pour ma part, mon maître ne veut pas.

Et quand je l'accompagne à l'oratoire, il faut que je reste sur la marche, à l'extérieur. Pourtant, j'aimerais entrer moi aussi, quand ce ne serait que pour veiller, lorsqu'il dort pendant son oraison!

Les autres chiens, ils entrent bien, eux, même s'ils sont squelettiques et mangent n'importe quoi. Ils se promènent partout, entre les bancs.

Il y a aussi les chats et les poules.

Même (vous ne me croirez pas), même un cochon, Messeigneurs, qui est entré la semaine dernière.

Alors, pourquoi pas nous?

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Il me semble que ça nous aiderait à vaincre notre peur des serpents. Je suis le 3e chien de mon maître, les deux autres se sont fait mordre par ces vipères, vous vous rendez compte?

Merci, Messeigneurs, de m'avoir entendu."

 

Un signal à mon chien que c'est fini (il commençait à être fatigué), le voilà qu'il vient me trouver et sa queue semble me dire: "J'ai bien fait ça, hein?"

Mon beau chien!

Quant aux évêques, je n'en avais jamais vu se bidonner ainsi.

 


37. Et de quatre


Quelquefois, quand Frank est en brousse, il arrive que mon confrère de la Mission voisine vienne me visiter.

Ça fait du bien, de temps en temps, de parler dans la langue de nos Pères et de se faire part des nouvelles du pays reçues dans la correspondance.

Il a la dextérité de tuer les serpents.

Un beau soir, il ne fait que me parler de ça.

"Dernièrement, j'ai tué trois serpents.

C'est rare, un blanc qui tue les serpents.

Ce n'est pas toi qui serais capable de faire ça.

Je vais écrire à chez-nous que j'ai tué trois serpents, etc." Je commence à être "tanné".

Soudain, l'orage, et quand il pleut en Afrique, tu n'as pas besoin d'étendre les mains pour sentir les gouttes, un déluge!

Notre toit est en zinc: vous vous imaginez le tintamarre que ça fait. Toute conversation devient inutile.

"On est aussi bien d'aller se coucher" que je lui crie.

"Ouais".

Nous éteignons la lampe Coleman et allumons chacun notre petit fanal. Il entre dans sa chambre, moi dans la mienne.

Ce faisant, j'aperçois, sous ma chaise, un de mes gros lacets de bottes, ressemblant, à s'y méprendre, à un petit serpent de la région, des plus venimeux. Je reviens le trouver.

"Il y a un serpent dans ma chambre".

"Es-tu fou?"

"Non, je ne suis pas fou, viens voir."

Et j'ai le fanal en arrière de la soutane pour tamiser la scène le plus possible.

"Regarde".

"C'est pourtant vrai!"

"J'couche pas avec ça à soir, viens me tuer ça. Au fait, avec quoi tu fais ça?"

"Avec une machette (genre de grand couteau)".

"J'en ai une à l'office, va la chercher."

L'office est une espèce de remise à une bonne distance de la maison.

Il part, à la pluie battante.

Pendant ce temps, je me dépêche à déplacer "le serpent" à un endroit, sous mon lit, le plus inaccessible qui soit.

Il revient en lavette, machette en main.

"C'te désespoir-là, il est rendu en-dessous du lit."

Il se met à quatre pattes. Il me semble le voir encore, dégoulinant sur le ciment de mon plancher.

"Fais attention, toi-là, c'est dangereux ça; s'il fallait qu'il t'arrive quelque chose."

"Non, non, j'suis accoutumé."

J'ai toujours le fanal en retrait. Il se penche, prudemment et avance.

À un moment donné:

"Éclaire-moi donc, je ne vois rien."

Je place la lumière devant le lacet.

Cet homme-là était fâché, il était fâché.

"C't'intelligent ce que tu viens de faire là. T'aurais l'air fin si j'avais été mordu par un vrai serpent, en allant à l'office."

 

"Oh oui! Je le regretterais amèrement, mais le fait est qu'il ne t'est rien arrivé de fâcheux. Et maintenant, tu vas pouvoir écrire à chez-vous que tu as tué trois serpents et que tu as manqué d'en tuer quatre."

Il s'appelle Henri.

Henri en rit aujourd'hui mais pas ce soir-là!

 


38. Traitement de faveur


Mon beau-frère, un jour, me fait l'inestimable cadeau d'un frigidaire à la kérosène. Vous vous rendez compte? Rafraîchir toute chose!

Mon ami d'Ankpa vient me visiter à Utonkon et apprécie ce don particulier: ça lui donne une idée.

Comme il est à construire une église dont les piliers sont en pierres (c'est dispendieux, des piliers en pierres), il fait appel à la générosité des siens.

Voyant celle du mari de ma soeur à mon égard, il lui adresse une demande très joliment tournée et marquée au coin de l'humour. Ils se connaissent bien tous les deux.

Cest dispendieux.jpg

"Si tu veux contribuer à la construction d'un de mes piliers, sois bien à l'aise, et tu auras droit à un traitement de faveur: la possibilité d'y faire ton pipi.

Tout dépendra du volume de ton don.

Un petit, tu seras entièrement au soleil.

Un moyen, tu auras la moitié du corps à l'ombre.

Un gros, tu seras entièrement à l'ombre."

Réponse:

"Je vais continuer de faire mon pipi à Utonkon."

Remarque:

"Il est fin, ton beau-frère, hein?"