Arabie saoudite

 
Arabie saoudite - 30-Sep-2011
Les femmes et leurs droits, un long chemin - Interview
La nouvelle de l'octroi aux femmes du droit de vote et d'éligibilité en Arabie Saoudite a été accueillie avec enthousiasme par une grande partie de la presse internationale. LA MISNA tente de l'insérer dans le contexte actuel de la monarchie ultra-conservatrice, en parlant avec Anna Vanzan, islamologue et experte de ces questions, et auteur du livre «Les femmes de Allah».

 

La conquête historique de l'électorat pour les femmes contraste avec la faible participation d'hier aux élections des conseillers municipaux, unique occasion pour les électeurs saoudiens d'aller aux urnes. Comment expliquez-vous ce manque d'intérêt ?

Personnellement, je trouve excessif l'enthousiasme qui a accompagné la nouvelle de la “concession gracieuse” de sa majesté Abdullah Bin Abdelaziz en faveur des femmes. Comme dénoncé par les organisations des droits civils, il s'agit surtout d'une opération de «maquillage» qui ne porte pas du tout vers la voie de l'émancipation des femmes d'Arabie Saoudite. Ironiquement, dans l'état actuel des choses, une femme élue au conseil municipal devrait  toujours demander l'autorisation à son mari pour pouvoir se rendre au Conseil. Et à ce point, il est normal de se demander comment les femmes pourraient exercer leur droit de vote s'il ne leur est pas permis – comme l'exige la loi saoudienne – de conduire une voiture. La vérité est que quand il s'agit de l'Arabie Saoudite, la communauté internationale est la première à fermer les yeux, en raison des enjeux géopolitiques et économiques.

Les droits des saoudiens, en bref, ne valent pas ceux des égyptiens et des libyens pour le reste du monde?

Le gouvernement de Riyad est le principal allié des Etats-Unis dans la région et ce n'est pas par hasard si la nouvelle du vote aux femmes a été annoncée avec beaucoup d'enthousiasme par l'ambassade saoudienne à Washington. Une fois de plus, les femmes sont utilisées (c'est le terme plus approprié) pour une opération de façade conçue pour désamorcer le mécontentement dans le pays d'une part, et offrir, d'autre part, une image à l'étranger un peu moins embarrassante pour l'administration de Obama.

Cela a-t-il un lien avec les craintes déclenchées par le «printemps arabe», qui a bouleversé beaucoup de pays?

Sûrement les citoyens et citoyennes saoudiens en ont assez de cette situation. En outre, la monarchie souffre – quoique certainement moins – des mêmes problèmes socio-économiques qui ont déclenché les soulèvements dans les pays comme l'Egypte ou la Tunisie. En dépit d'un Pib par habitant effectivement plus élevé pour ce pays, les richesses sont mal distribuées, et les jeunes générations souffrent du chômage et du sous-emploi. Les statistiques officielles indiquent que 13% de la population vie en dessous du seuil de pauvreté. D'une part, le royaume donne aux jeunes l'instruction, mais de l'autre les éloigne du marché du travail, parce qu'en tant que jeunes, ils sont porteurs d'idées inovatives et donc transgressives. Aussi, il ne faut pas oublier que 80% des travailleurs, de basse et haute manutention sont des travailleurs éftrangers, plus facile à gérer et à contrôler.

Si à l'intérieur du pays les choses changent moins qu'il ne semble, en ce qui concerne la politique étrangère, il y a eu des prises des positions importantes …

Après avoir offert à l'ex-président Hosni Moubarak son plein appui, dans les premières phases de la révolution égyptienne, le roi Abdallah a choisi d'intervenir de façon massive au Bahreïn, déployant l'armée dans le pays voisin où la révolte contenait les germes d'un conflit entre l'élite Sunnite et la majorité chiite qui menaçait de s'enflammer dans certaines régions orientales du royaume à majorité chiite. De même la défense du peuple syrien contre les “massacres” du régime alaouite de Bashar al Assad fait partie d'une stratégie de «confinement» de l'hégémonie iranienne dans la région. Il faut également tenir compte de l'alliance historique avec les américains, qui, au Bahreïn – un pays qui accueille la cinquième flotte des États-Unis – craignent que soient modifiés les équilibres consolidés, suite à l'influence croissante chiite et, par conséquent iranienne, en Irak.

Internet s'est avéré crucial pour les révolutions, en sera-t-il de même pour l'émancipation des femmes dans la société plus conservatrice?

C'est sans aucun doute un outil important, pour établir les relations des associations entre elles et des réseaux de femmes de différents pays … mais il ne doit pas être mythifié. Ni dans le cas des émeutes, qui ont causé la chute des régimes datant de trente ans, à tort qualifiés de «révolution Facebook» ni dans le cas des droits des femmes. Le succès des démocraties naissantes arabes, dépend en réalité de la façon dont les femmes parviendront à s'imposer dans la vie publique et les institutions de leur pays.

 

PDF