Les débuts
De 1726, année où la Congrégation du Saint-Esprit est reconnue par un Édit royal de Louis XV, jusqu'en 1763 où le Traité de Paris interdit l'entrée au Canada à tout missionnaire français, la Congrégation a fourni au Canada, à l'Acadie et à Terre-Neuve de nombreux missionnaires formés par le Séminaire de Paris (1). À l'occasion de la visite qu'il effectue aux États-Unis en 1903, Mgr Le Roy (2) renoue avec une tradition spiritaine en passant par le Canada pour voir s'il serait possible de s'y établir à nouveau.
1. Bulletin général, n 322, décembre 1913, p. 378. Voir aussi les ouvrages du P. Henry J. KOREN sur ce sujet: Knaves or Knights ? A History of the Spiritan Missionaries in Acadia and North America, 1732-1839 (Pittsburgh, Duquesne University, 1962) ; To the Ends of the Earth. A general History of the Congregation of the Holy Ghost (Pittsburgh, Duquesne University, 1983 - traduit en français sous le titre : Les Spiritains. Trois siècles d'histoire religieuse et missionnaire. Histoire de la congrégation du Saint-Esprit, Paris, Beauchesne, 1982) ; A Spiritan Who was Who in North America and Trinidad, 1732-1981, (Pittsburgh, Duquesne University, PA, 1983).
2. Alexandre LE ROY (1854-1938), originaire de Saint-Senier de Beuvron (Manche), après un court passage dans un collège de Pondichéry, avait commencé sa vie missionnaire au Zaunguebar (1881). En 1892, il est nommé vicaire apostolique du Gabon et, au chapitre général de 1896, il est élu Supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit. Il le reste jusqu'à sa démission, pour raison de santé, en 1926. Il meurt à Paris, le 21 avril 1938.
Un projet de Mgr Le Roy
En 1904, le P. Amet Limbour (3), voyageant aux Etats-Unis et au Canada (4), reçoit en cours de route la mission très précise de trouver un diocèse qui accueillerait un projet naissant : " Il s'agirait d'un Séminaire destiné à recevoir les jeunes Canadiens en vue des Missions ; une fois prêtres - ou même avant - ils pourraient se diriger partout où ils voudraient, au Nord-Canada, ou au Sud des États-Unis pour les Missions des Noirs, qu'ils préféreraient. Ce serait une sorte d'École apostolique ou de Séminaire du St-Esprit (ancien modèle) (5)."
3. Amet LIMBOUR , né à Pont-Aven, le 10 janvier 1841. Après son grand séminaire à Quimper, fait son noviciat à Chevilly, y est ordonné prêtre et prononce ses v?ux le 27 août 1865. Il part à La Réunion. En 1870, il est à l'Île Maurice. De retour en France, il passe quinze ans à Beauvais (1874-1888), comme aumônier du pensionnat des Frères des Écoles chrétiennes, directeur de l'Archiconfrérie de Saint-Joseph et fondateur de l'?uvre des Petits Clercs de Saint-Joseph. En Haïti, de 1894 à 1897. De retour en France, il enseigne au Séminaire du Saint-Esprit, rue Lhomond, et dirige la revue des Annales. Sénégal, 1901-1903. Etats-Unis, Canada : 1904-1905. Paris : enseignement, Bulletin Général, travaux historiques. 1912, à 71 ans, il repart pour le Sénégal. Décède à Saint-Louis du Sénégal le 12 août 1915. Voir Jules GROELL, Le révérend Père Amet Limbour, Fondateur de l'Ecole Apostolique des Petits Clercs de St-Joseph (1841-1915), Grenoble, Imprimerie Saint-Bruno, 1926, 149 p.
4. Bulletin général, t. xxiii, n 232, juin 1906, «Bulletins des ?uvres»: Canada, janvier 1905 - mai 1906, p. 631. Plus longuement, sur le voyage au Canada du P. Limbour, voir J. GROELL, op. cit., p. 90-103 ; Henri LESTAGE cssp, «Le Père Amet Limbour au Canada» (1979), Cahiers Lestage (Collection d'histoire régionale de Limbour et de la Province des Spiritains), n 1, pp. 3-37.
5. Lettre de Mgr Le Roy au Père Limbour, 11 juin 1904. Cette lettre fait suite à un rapport de Mgr Le Roy au cardinal Gotti, préfet de la S. C. de la Propagande, intitulé Projet d'un Séminaire des Missions au Canada. La copie conservée aux Arch. CSSp en 431-A-IV porte la date initiale rayée «Paris, le 1er mai 1904», remplacée par : «Rome, le 8 mai 1904». On y retrouve les mêmes termes que dans la lettre citée, mais les corrections dans le rapport sont intégrées à la lettre. D'une façon générale, toutes les lettres et documents cités se trouvent soit aux Arch. CSSp (Chevilly-Larue), boîtes 431, 432 et 433 pour la période étudiée, soit aux Archives CSSp du Canada.
Mgr Le Roy cherche un nom qui décrive son projet et il reprend le nom d'origine de Poullart des Places : Séminaire du Saint-Esprit. Il dit lui-même, ancien modèle. La référence aux missions des Noirs rappelle la destination des élèves du séminaire de Poullart qui a pour fin particulière d'élever de jeunes ecclésiastiques dépourvus et détachés des biens de ce monde et de les disposer à aller partout où leurs évêques les enverront, et à choisir de préférence les places les plus pénibles, les fonctions les plus abandonnées et, par cette raison, les plus difficiles à remplir. (6)
6. Adresse de Mgr de Beaumont au Parlement de Paris qui voulait obliger le Séminaire du Saint-Esprit à envoyer ses élèves à l'Université après l'expulsion des Jésuites. Cité dans Joseph Michel, Claude-François Poullart des Places, Paris, 1962, p. 195
Cette visée de Mgr Le Roy se comprend assez facilement quand on retrace la crise très grave que vient de traverser la Congrégation.
L'alerte fut chaude?
Les débuts de la Troisième République furent marqués par un courant anticlérical, dirigé surtout contre les Jésuites, bêtes noires des libres penseurs. Le 15 mars 1879, Jules Ferry dépose un projet de loi dont l'article 7 dit : Nul n'est admis à diriger un établissement d'enseignement public ou privé, de quelque ordre qu'il soit, ni à y donner l'enseignement, s'il appartient à une congrégation non autorisée (7). On compte 500 congrégations non autorisées sur le territoire français.
7. Jacques Chastenet, Histoire de la Troisième République. Vol II, La République des Républicains 1879-1893, Hachette, 1954, p. 56
Cette loi est l'occasion de mettre sur pied un système d'enseignement laïc. Par l'école laïque, la République parvient à s'assurer une solide emprise sur les jeunes générations populaires. Son succès est bien moindre à l'égard des jeunes générations bourgeoises. Les congrégations enseignantes non autorisées, après avoir été dispersées par Jules Ferry, se sont vite reformées et leurs maisons ont bénéficié, en même temps que d'une tolérance de fait, d'une clientèle de plus en plus nombreuse. La querelle religieuse demeure toujours latente, et le moindre événement la rallume.
Lorsque Mgr Le Roy est élu comme supérieur général des spiritains, le 24 mai 1896, cela fait déjà un an que la France est en ébullition en raison de la controverse engendrée par le procès de Dreyfus. Les assises de l'armée et de l'économie en sont ébranlées. Le pays cherche des boucs émissaires. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, veut protéger l'Armée de ces colères. "On en vient naturellement à penser à ce cléricalisme dont la détestation a pendant si longtemps servi de dénominateur commun aux différentes fractions du parti républicain. Et on pense plus spécialement à ces congrégations religieuses d'hommes, plusieurs fois dissoutes, toujours renaissantes, qui, d'une part, ne cessent pas d'agir politiquement en faveur de la droite et qui, de l'autre, forment l'esprit d'une grande partie de la jeune bourgeoisie française. Voilà l'ennemi sur lequel il convient de frapper : on peut être assuré que les coups qu'on lui portera seront applaudis par tous les républicains (8). "
8. Jacques Chastenet, Histoire de la Troisième République. Vol III, La République triompante, 1893-1906, Hachette, 1955, p. 177. La mise au point la plus récente : MAYEUR (J.-M.), PIETRI (CH.), VAUCHEZ (A.), VENARD (M.) (dir.), Histoire du christianisme des origines à nos jours : Tome xi : GADILLE (Jacques), MAYEUR (Jean-Marie), Libéralisme, industrialisation, expansion européenne (1830-1914), Paris, Desclée, 1995, pp. 526-527.
Un projet de loi sur les associations est déposé. Il place les congrégations religieuses hors du droit commun. Les congrégations qui bénéficient d'une reconnaissance ancienne ne seront pas inquiétées. Celles qui sont simplement tolérées devront obtenir un décret autorisant leur existence. Décret qui ne sera évidemment pas accordé. Pour les Spiritains, aucun problème, leur autorisation date de Louis XV.
Un avenir inquiétant
Réveil brutal. Mgr Le Roy apprend que la situation légale de la Congrégation est remise en cause par un Avis suspensif du Conseil d'État du 16 janvier 1901. Un autre Avis du même Conseil, en date du 14 février argumente ainsi :
"Considérant qu'il résulte des pièces jointes au dossier qu'en 1845 (sic!), une association religieuse non autorisée, connue sous le nom de Missionnaires du St-C?ur de Marie, a occupé les bâtiments affectés à la Congrégation, et que cette occupation, dans les conditions où elle s'est faite, a constitué une véritable substitution de l'association des Missionnaires du St-C?ur de Marie, à la Congrégation du St-Esprit qui allait s'éteindre (?)
Est d'avis : que L'Association du St-Esprit a cessé d'exister et que celle des Missionnaires du St-C?ur de Marie, qui a pris son nom, n'est pas une congrégation religieuse légalement autorisée (9)"
9. Reproduit dans le Bulletin général, n 175, septembre 1901, pp. 208-209. Voir également NDH, p. 96-97.
En six semaines de recherches et de travail intense, aidé du P. Barillec, archiviste, Mgr Le Roy réussit à construire un solide dossier de trente pages qui démontre un à un les éléments principaux de l'accusation. Ses arguments s'appuient en partie sur des documents gouvernementaux. Une Commission ministérielle de 1861 avait dû éclaircir la situation du Saint-Esprit dans une question de succession. Une des questions posées à la Commission: " En se réunissant à l'Association religieuse du Saint-C?ur-de-Marie, la Congrégation du Saint-Esprit ne s'est-elle pas transformée ...? " La Commission répondait :
"L'Association du Saint-C?ur-de-Marie n'était ni instituée canoniquement comme communauté religieuse, ni reconnue par l'État, lorsqu'elle s'est réunie à la Congrégation du Saint-Esprit en 1847 (il fallait dire en 1848). Elle n'avait eu jusqu'à cette époque qu'une existence de fait.
D'après les explications de M. le Supérieur général (le P. Schwindenhammer), en date du 6 juin dernier, la réunion s'est opérée à la condition formelle que l'association naissante du Saint-C?ur-de-Marie cessant d'exister par le fait même de la fusion, ses membres seraient incorporés à la Congrégation du Saint-Esprit et adopteraient purement et simplement les règles et constitutions de cette Congrégation (10)."
10. Cité dans Henri Goré, Un Grand Missionnaire, Mgr Alexandre Le Roy, Supérieur général des Pères du Saint-Esprit, Paris, Maison provinciale, 393, rue des Pyrénées, XXe, 1952, p. 159.
Le décret de la Propagande auquel le P. Schwindenhammer se référait, stipulait, en effet : " Que l'?uvre d'union des deux congrégations se ferait moyennant la cessation de la Société établie sous le vocable de Très Saint C?ur de Marie et l'agrégation à la Congrégation du Saint-Esprit de ses membres qui deviendraient participants de ses droits et privilèges sous les règles de discipline de ladite Congrégation (11). "
11. Idem p. 158.
Les Spiritains s'en tirent
Un troisième avis du Conseil d'État reconnaît définitivement l'existence légale de notre Congrégation ainsi que les Lazaristes, les prêtres des Missions étrangères, les Sulpiciens et les Frères des Écoles chrétiennes. Le danger écarté, il est assez amusant aujourd'hui de constater que Mgr Le Roy découvre tout d'un coup qu'il n'est pas le cinquième, mais le quinzième supérieur général de la Congrégation : " Peu à peu, écrit-il, les archives me révélèrent des pièces que je ne connaissais pas ; les divers articles de l'Avis trouvèrent une réfutation ; quand je relus mon rapport, enfin achevé, j'eus la satisfaction de le trouver convaincant, en même temps que l'humiliation d'avoir à constater que l'histoire de la Congrégation, jusque là, m'avait été inconnue (12). "
12. Idem p. 161.
La Congrégation est reconnue, mais elle n'est pas à l'abri des vexations pour autant. Émile Combes, Président du Conseil en juin 1902, fait de la lutte contre le cléricalisme son objet principal (13). Il va obliger Mgr Le Roy à fermer quatorze de nos maisons. Trois cents pères et frères perdent ainsi leur travail et sont à la disposition du Supérieur général.
13. Gabriel Hanotaux, Histoire de la nation française, t. V : Histoire politique, Librairie Plon, Paris, p. 649. Voir dans G. CHOLVY, Y.-M. HILAIRE, Histoire religieuse de la France contemporaine, t. 2 : 1880/1930 (Toulouse, privat, 1986), la première partie consacrée à ce que les auteurs appellent le "discordat ".
Changements dans le programme
Il me semble devoir établir un lien entre la mission confiée au P. Limbour (fonder un Séminaire du Saint-Esprit) et la découverte de l'histoire de la Congrégation par Mgr Le Roy lui-même. Dans sa lettre du 11 juin, les instructions de ce dernier renouent avec la tradition de Poullart des Places. Ses intentions sont claires. Pourtant, un mois plus tard, une lettre du 20 juillet 1904 nous apprend que tout est chambardé :
"Le Comité avec lequel je suis en relation pour la question du Canada me demande de créer là bas - en un endroit à choisir - un Institut normal pour la Colonisation française au Canada. Le Séminaire des Missions viendra plus tard.
Cet Institut serait quelque chose comme une École d'agriculture, destinée à recevoir et à orienter les jeunes gens français - ils peuvent devenir nombreux - qui désireraient aller se fixer dans la Nouvelle France, puisque la nôtre devient inhabitable, par suite d'une invasion de peaux Rouges qui se préparent à nous scalper.
Mieux vaudrait, il semble, acquérir une grande ferme déjà établie : on construirait les bâtiments nécessaires, et on y développerait les cultures suivant les besoins. Les fonds sont disponibles ; c'est le terrain sûr que j'attendais avant de marcher (14)."
14. Lettre de Mgr Le Roy au P. Limbour, Berlin, le 20 juillet 1904.
Des précisions sont ajoutées pour le P. Limbour: "Le Séminaire apostolique n'est pas du tout abandonné. Au contraire! Nous avons maintenant la base matérielle (souligné dans le texte) qui me manquait précédemment. Et sans laquelle je n'osais pas marcher. De là mes délais. (...) Mais je compte que l'an prochain (souligné), l'idée se réalisera (15)."
15. Lettre de Mgr Le Roy au P. Limbour, Chevilly par l'Haÿ, le 18 août 1904.
Pas de mystère dans ce changement. Mgr Le Roy peut bien avoir l'ambition de créer un Séminaire, les fonds pour le réaliser ne sont pas nécessairement à portée de la main. Depuis quatre ans déjà, il est en relation avec une riche veuve qui lui a apporté son appui financier à plusieurs occasions. Mgr Le Roy a laissé une note de sa main dans laquelle il raconte sa première rencontre avec cette dame :
"Un jour, le Fr. Paulin, portier de la Maison-Mère, vint me dire:
- Monseigneur, une Dame vous attend au parloir; mais je vous préviens que c'est pour vous demander une aumône ; ça se devine à sa mine .
Je descendis, et la vue de la Dame me donna la même impression qu'au Frère Paulin.
- Monseigneur, me dit-elle, je vais vous dire mon nom, mais vous ne le révélerez à personne. Vous me le promettez ?
Je fis un signe d'assentiment.
- Eh! bien, je suis Mme Guillaume Dall pour tout le monde, et pour vous, Mme Jules Lebaudy. Et voici ce qui m'amène. Vous avez en Bretagne, à Saint-Michel-en-Priziac, une ?uvre d'enfants miséreux dont vous faites l'éducation et que subventionne le gouvernement. Une revue, dans un article que j'ai lu, en fait un grand éloge. Combien le Gouvernement vous donne-t-il?
- 80 centimes par tête et par jour.
- Eh! bien, je vous donnerai 1 franc pour 500 petits Parisiens malheureux que vous recueillerez dans la capitale et que vous enverrez là-bas. Tous les ans, vous me donnerez la liste de ces enfants et je vous verserai la somme promise?(16)".
16. Henri Goré, op. cit., p. 141.
Une femme de caractère
En quelques minutes la question des bâtiments, des devis d'architectes, des sommes nécessaires est réglée. Cette anecdote nous donne une idée du caractère entier de la dame. Elle s'intéresse à des ?uvres philanthropiques et patriotiques. L'?uvre d'un séminaire ne l'intéresse pas. Le mystérieux comité de Paris, c'est elle avec Mgr Le Roy. Le P. Droesch avait demandé à Mgr Le Roy de lui retracer les débuts de Saint-Alexandre. Voici une partie de la réponse reçue :
"Depuis quelque temps, j'étais entré en relation avec Mme Jules Lebaudy, qui tenait absolument de garder l'incognito et se faisait appeler tantôt Mme Guillaume et tantôt Guillaume Dall, le nom de sa mère. Veuve, brouillée avec sa famille, et multimillionnaire, elle employait les ressources de son immense fortune à des ?uvres philanthropiques et patriotiques mais pas religieuses et elle m'employait souvent comme intermédiaire. Nous nous entendions généralement très bien, et elle m'a fait l'honneur de me dire que de tous les prêtres qu'elle avait employés, j'étais le seul qui ne l'avait pas volée ! C'est elle qui m'a permis de payer les dettes de Beauvais, de fonder des Bourses pour Instituteurs libres à Mesnières - aujourd'hui St-Ilan - de créer l'?uvre des Petits Parisiens à St-Michel en Priziac, de créer la Procure de Fribourg, Misserghin et la Maison du Canada. Dans sa pensée, ce devait être une École d'Agriculture et, dans la mienne, une École Apostolique. De fait, l'École agricole ne réussit pas. Mme Lebaudy m'a donné pour le Canada un chèque de $ 200.000 (17)."
17. Lettre de Mgr Le Roy au P. Droesch, le 14 mars 1930. Voici quelques renseignements sur Madame Lebaudy : Dall, de son nom de jeune fille, elle avait épousé Jules Lebaudy, d'une famille d'industriels qui devait, avec lui et son frère, faire fortune dans le raffinage du sucre. Jules Lebaudy et sa femme auront trois enfants : une fille et deux fils, Pierre et Paul. Sa fille deviendra comtesse de Fels. Les deux garçons hériteront de la raffinerie et se passionneront pour l'aéronautique naissante, faisant construire parmi les tout premiers dirigeables. Un neveu de Jules, Jacques Lebaudy, défraiera la chronique par une rocambolesque tentative de colonisation au Sahara dont il se proclamera empereur sous le nom de Jacques 1er ! Madame Lebaudy, de tendance janséniste et très patriote, se brouilla avec sa famille et entreprit de dépenser sa fortune dans de nombreux projets dont un bon nombre en lien avec la Congrégation du Saint-Esprit. Elle meurt en 1917. A son sujet, voir : Henri LESTAGE cssp, "Madame Jules Lebaudy et Saint-Alexandre", Cahiers Lestage, n 2, pp. 1-21 ; Roger RÉGIS, "Royautés éphémères : Jacques 1er, Empereur du Sahara", Historia, n 106, sept. 1995, pp. 290-294 ; Général CHAMBE, "Quand les dirigeables sillonnaient le ciel", Historia, n 113, avril 1956, pp. 369-370.
Le Supérieur des spiritains et Mme Lebaudy s'entendaient généralement très bien, mais pour l'?uvre du Canada, chacun avait sa vision; Mgr Le Roy voulait bien mettre sur pied l'Institut colonial, sans pour autant abandonner son idée de Séminaire, l'un n'empêchant pas l'autre dans son esprit. L'Institut lui donnait la base matérielle qui lui permettrait dans le futur de mettre à exécution son plan initial. Ainsi écrivait-il au P. Limbour:
"Continuez à séparer ce que vous voulez me dire à moi et au Conseil - dans une lettre - et ce que vous destinez à moi et au Comité de l'Institut colonial dans un rapport [dans les deux cas, souligné dans le texte] qu'il puisse lire. Dans ce rapport, ne parlez jamais du Séminaire des missions : c'est une affaire toute différente, à laquelle il n'a rien à voir. N'y parlez pas non plus de notre apostolat possible, d'un orphelinat, de placement d'immigrants dans des concessions nous appartenant. Ces projets sont étrangers à l'Institut (18)."
18. Lettre de Mgr Le Roy au P. Limbour, Paris, le 18 septembre 1904.
Le P. Limbour se met en chasse, ce qui n'est pas une mince affaire avec la grandeur du territoire canadien. Il informe Mgr Le Roy dans une correspondance quasi hebdomadaire. Celui-ci ne manque pas de le talonner d'ailleurs. Une petite carte en style télégraphique est témoin de leurs relations de confiance et d'humour:
"Pas de lettre depuis l'envoi du 6 septembre ! Inquiétant. Est-il malade, mort, disparu, en fuite, scalpé ? Comité s'impatiente, hiver approche, année passe... Conviendrait prendre possession, car on ne sait pas si bonnes dispositions actuelles Comité persisteront. Ferme Alonzo Wright paraît convenir. Visiter - donner description - Combien ? Mais s'il est malade, mort, disparu, en fuite, scalpé ?
P.S. 28 : À l'instant, paraît l'Almanach des clercs de St-Joseph. Mystère éclairci : P. Limbour fait des vers grecs (19)."
19. Petite carte télégraphique de Mgr Le Roy au P. Limbour, Paris, le 27 octobre 1904.