Poullart des Places

 

Claude François Poullart des Places
Fondateur des Spiritains


 

1703 - 2003
300 ans de fondation


 Deux parties:

 Courte biographie de Claude François Poullart des Places


 Conférence du père Jean Labrèche : Son cheminement vocationnel

 

Claude François Poullart des Places
Fondateur des Spiritains


 

1703 - 2003
300 ans de fondation


 Deux parties:

 Courte biographie de Claude François Poullart des Places


 Conférence du père Jean Labrèche : Son cheminement vocationnel

 

Claude Poullart des Places (1679-1709)

 

L'enfance et les études

Claude-François Poullart des Places naquit à Rennes, le 26 février 1679. Son père, l'un des plus riches commerçants de la ville, était aussi un avocat estimé au Parlement de Bretagne. Sa mère, Jeanne le Meneust, appartenait à une famille ancienne, mais appauvrie.

Au cours de ses études au collège des Jésuites de Rennes, Claude y révéla des dons intellectuels remarquables. Après son année de rhétorique, en 1693-1694, il suivit à Caen, pendant un an, des cours d'éloquence publique. De retour à Rennes, il entra au collège Saint-Thomas pour trois ans de philosophie. Il fut alors choisi pour soutenir en public la thèse traditionnelle de philosophie, dite le Grand Acte. Ce 25 août 1698, le jeune orateur conquit et émut son auditoire par la clarté et la simplicité de son exposé et de ses réponses. C'est sous les applaudissements que s'achevait, de façon brillante et mémorable, cette première étape de sa vie.

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Portrait de Poullart à 16 ans au moment où il soutient sa thèse de philosophie


Claude passa alors quelques jours dans la maison de retraite du collège Saint-Thomas, pour se raffermir dans la piété, mais aussi pour examiner devant Dieu à quel état de vie il se sentait appelé. Ce fut probablement alors qu'il proposa à ses parents le dessein qu'il avait d'embrasser l'état ecclésiastique. Suivant les conseils de son père qui lui demandait un temps de réflexion, il partit, en octobre 1698, pour la faculté de droit de l'université de Nantes.

Pendant les deux années de son séjour sur les rives de la Loire, il connut des périodes de grande ferveur et d'autres de tiédeur relative.


Vers le sacerdoce

De retour à Rennes, au début de l'été 1700, avec ses lettres de licence de droit, Claude demeurait encore indécis entre le sacerdoce et le droit. Ses hésitations furent de courte durée. Dieu l'éclaira d'une vive lumière qui lui fit connaître qu'il n'entrerait pas dans la magistrature. Il prit cependant un nouveau temps de réflexion, au cours d'une retraite, pendant laquelle il écrivit deux cahiers: Réflexions sur les vérités de la religion et Choix d'un état de vie.

Dans le deuxième texte, «il se déterminait pour l'état ecclésiastique où il pourrait convertir les âmes à Dieu, se tenir lui-même plus régulier dans la vertu et faire le bien plus facilement». À la rentrée d'octobre 1701, Claude Poullart des Places était, à Paris, l'un des quatre cent cinquante pensionnaires de Louis-le-Grand, établissement dirigé par les Jésuites.

Le 15 août 1702, par la réception de la tonsure, M. des Places (c'est ainsi qu'on le nommait le plus souvent à Paris) fit son entrée dans la cléricature. Cette date est aussi pour lui le début d'engagements plus marqués dans la voie du renoncement, du mépris du monde, du rejet du respect humain. Ceci, à l'exemple de Michel le Nobletz, prêtre missionnaire, mort en odeur de sainteté en Bretagne (1652), dont Claude avait lu la biographie avec ferveur.

L'attention de Claude avait été attirée par les «petits savoyards», nombreux à Paris comme ramoneurs de cheminées et qui, le plus souvent, étaient isolés et abandonnés. Il se fit leur ami, leur enseignant la lecture, l'écriture les rudiments de la religion. Peu à peu il commença à subvenir à leurs besoins matériels.

Bientôt il s'avisa que bon nombre d'étudiants ecclésiastiques étaient presque aussi démunis que ses petits ramoneurs. Parmi les plus pauvres, la subsistance était précaire. Ils s'arrangeaient pour attraper quelques cours quand ils pouvaient se libérer des besognes matérielles dont ils avaient besoin pour vivre.


Le séminaire du Saint-Esprit

Claude commença par en aider quelques-uns, sans songer encore à une fondation nouvelle. «Il ne s'agissait alors, dit-il, que d'accueillir quatre ou cinq étudiants pauvres et à essayer de leur venir en aide discrètement». Mais, il s'aperçut que ses protégés avaient besoin d'une formation spirituelle autant que de moyens de vivre.

Après avoir loué une maison, rue des Cordiers, il choisit une douzaine d'étudiants ecclésiastiques et, comme le rapporte un ancien document, «le dimanche de la Pentecôte, 27 mai 1703, Messire Claude Poullart des Places, n'étant lui-même qu'un aspirant à l'état ecclésiastique, a commencé l'établissement d'une communauté et séminaire, consacré au Saint-Esprit, sous l'invocation de la Vierge conçue sans péché».

La maison de la rue des Cordiers devint vite trop petite et, vers la fin de 1705, Claude transporta son séminaire naissant, rue Neuve-Saint-Etienne (maintenant rue Rollin), où il pouvait abriter une soixantaine d'étudiants.

Du temps de ses études au collège de Rennes, Claude s'était lié d'amitié avec Louis-Marie Grignion de Montfort. En 1702, ce dernier était passé àParis et avait rendu visite à son ami. Il lui avait proposé de s'associer à son uvre des missions et retraites dans la France rurale. Finalement Claude avait décliné l'offre, préférant continuer à consacrer son temps à fournir à de futurs prêtres le vivre et le couvert, en même temps que la formation de qualité qui leur était nécessaire. Cela ne l'empêcha pas de rester en bonne relation avec Grignion de Montfort.

À la fin de l'année 1704, au cours d'une retraite, Claude Poullart des Places écrivit ses Réflexions sur le passé, où il exprime des doutes sur ses capacités à diriger sa petite communauté. Il put cependant surmonter ses scrupules et continua à s'occuper de son séminaire. En même temps, il se préparait à l'ordination sacerdotale qu'il reçut le 17 décembre 1707.


Une oeuvre originale

La fondation de M. Poullart des Places n'apparaissait pas seulement comme une oeuvre de plus parmi les communautés du même genre. Son originalité résultait d'une conception d'ensemble, avec les caractéristiques suivantes:

  • Pour être admis au Saint-Esprit, il fallait être pauvre et ne pouvoir payer ailleurs sa pension.
  • La communauté du Saint-Esprit ne pouvait se maintenir qu'avec le soutien des pères Jésuites de Louis-le-Grand et en lien étroit avec eux.
  • L'enseignement reçu à Louis-le-Grand était éclairé, approfondi au Séminaire, par un ensemble de conférences, réflexions et exercices divers.
  • Les séminaristes du Saint-Esprit étaient élevés dans les principes de la plus saine doctrine de l'Église catholique et romaine. Par la suite, ils s'interdisaient la recherche de «bénéfices ecclésiastiques».
  • À l'entrée au séminaire, Poullart des Places s'efforçait de choisir les sujets les plus capables d'acquérir à la fois science et vertu.
  • Dans l'idéal de sainteté sacerdotal et apostolique de Poullart des Places, apparaissait avec un relief tout particulier la vertu de pauvreté.

C'est donc par une exigence plus grande, aussi bien sur la gratuité que sur la formation spirituelle et intellectuelle que la communauté du Saint-Esprit se distinguait des autres petites communautés.


L'hiver 1709

Le fondateur du séminaire du Saint-Esprit n'allait pas demeurer longtemps avec ses disciples.

L'hiver de 1709 reste, chez les historiens, connu pour sa rigueur. À la mi-janvier, durant une dizaine de jours, le thermomètre descendit à 21°. Après une remontée de peu de durée, une nouvelle vague de froid, accompagnée de neige et de vent, survint en février. Au cours de cet hiver, rapporte un contemporain, plus de 30 000 Parisiens moururent de froid. Cette conjoncture engendra, à Paris et dans tout le royaume une disette qui se prolongea une bonne partie de l'année.

Claude Poullart des Places subit d'autant plus les conséquences du froid et de la faim qu'il aimait toujours mieux manquer de quelque chose que de voir ses écoliers en être privé.


Pauvreté jusque dans la mort

Fin septembre 1709, il fut atteint d'une pleurésie, jointe à une fièvre continue et à une infection intestinale. Il endura pendant quatre jours des douleurs extrêmes. Comme les hôpitaux regorgeaient de malades, au point qu'on devait en mettre plusieurs dans le même lit, il fut soigné à la maison.

Cela se passait au moment où se préparait le déménagement de la rue Neuve-Saint-Etienne dans une propriété située rue Neuve-Sainte-Geneviève (actuellement rue Tournefort), à l'enseigne de l'Écu de France. Le séminaire s'y installa le 1er octobre 1709. Le lendemain, vers 5 heures de l'après-midi, Claude Poullart des Places y rendit son âme à Dieu.

Ses funérailles se déroulèrent dans la simplicité, en accord avec l'esprit de pauvreté qu'il avait prêché en paroles et en actes. Sa dépouille mortelle fut déposée au cimetière de l'église Saint-Etienne, dans une fosse commune. Celle-ci, une fois comblée, fut utilisée pour d'autres, quelques années plus tard.

Comme pour effacer de lui tout souvenir, onze ans après sa mort, un incendie éclata à Rennes, détruisant huit cents maisons, y compris sa demeure paternelle.

Vingt-trois ans après la mort de Claude Poullart des Places, le 1er janvier 1732, le séminaire du Saint-Esprit s'installa à son emplacement définitif, rue des Postes, actuellement 30 rue Lhomond, qui devint ainsi la Maison Mère de la Congrégation du Saint-Esprit.


De l'oeuvre des écoliers à l'apostolat missionnaire

Un certain nombre de prêtres, formés au séminaire du Saint-Esprit, prirent le chemin des missions lointaines. Les premiers partirent pour le Canada et l'Extrême-Orient, par l'intermédiaire du Séminaire des Missions Etrangères de Paris.

Il y eut bientôt, dans les Missions de Cochinchine, du Tonkin et du Se-Tchouan, quatre évêques formés au séminaire du Saint-Esprit.

À partir de 1752, des Spiritains se rendirent au Canada sans passer par les Missions Etrangères. En 1765, la préfecture apostolique de Saint-Pierre-etMiquelon fut confiée aux Spiritains.

Au lendemain de la Révolution, la Congrégation du Saint-Esprit fut chargée par le gouvernement français de fournir des prêtres aux colonies. De 1817 à 1832, le supérieur de la congrégation, M. Bertout, put envoyer 97 misssionnaires pour diverses destinations: Antilles, Guyane, SaintPierre-et-Miquelon, Sénégal, Ile Bourbon, Pondichéry.

C'est ainsi, qu'en un peu plus d'un siècle, l'Oeuvre des écoliers, fondée par Claude Poullart des Places, devint une congégation missionnaire.

Jean Ernoult, spiritain

 

Claude Poullart des Places (1679-1709)

 

L'enfance et les études

Claude-François Poullart des Places naquit à Rennes, le 26 février 1679. Son père, l'un des plus riches commerçants de la ville, était aussi un avocat estimé au Parlement de Bretagne. Sa mère, Jeanne le Meneust, appartenait à une famille ancienne, mais appauvrie.

Au cours de ses études au collège des Jésuites de Rennes, Claude y révéla des dons intellectuels remarquables. Après son année de rhétorique, en 1693-1694, il suivit à Caen, pendant un an, des cours d'éloquence publique. De retour à Rennes, il entra au collège Saint-Thomas pour trois ans de philosophie. Il fut alors choisi pour soutenir en public la thèse traditionnelle de philosophie, dite le Grand Acte. Ce 25 août 1698, le jeune orateur conquit et émut son auditoire par la clarté et la simplicité de son exposé et de ses réponses. C'est sous les applaudissements que s'achevait, de façon brillante et mémorable, cette première étape de sa vie.

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Portrait de Poullart à 16 ans au moment où il soutient sa thèse de philosophie


Claude passa alors quelques jours dans la maison de retraite du collège Saint-Thomas, pour se raffermir dans la piété, mais aussi pour examiner devant Dieu à quel état de vie il se sentait appelé. Ce fut probablement alors qu'il proposa à ses parents le dessein qu'il avait d'embrasser l'état ecclésiastique. Suivant les conseils de son père qui lui demandait un temps de réflexion, il partit, en octobre 1698, pour la faculté de droit de l'université de Nantes.

Pendant les deux années de son séjour sur les rives de la Loire, il connut des périodes de grande ferveur et d'autres de tiédeur relative.


Vers le sacerdoce

De retour à Rennes, au début de l'été 1700, avec ses lettres de licence de droit, Claude demeurait encore indécis entre le sacerdoce et le droit. Ses hésitations furent de courte durée. Dieu l'éclaira d'une vive lumière qui lui fit connaître qu'il n'entrerait pas dans la magistrature. Il prit cependant un nouveau temps de réflexion, au cours d'une retraite, pendant laquelle il écrivit deux cahiers: Réflexions sur les vérités de la religion et Choix d'un état de vie.

Dans le deuxième texte, «il se déterminait pour l'état ecclésiastique où il pourrait convertir les âmes à Dieu, se tenir lui-même plus régulier dans la vertu et faire le bien plus facilement». À la rentrée d'octobre 1701, Claude Poullart des Places était, à Paris, l'un des quatre cent cinquante pensionnaires de Louis-le-Grand, établissement dirigé par les Jésuites.

Le 15 août 1702, par la réception de la tonsure, M. des Places (c'est ainsi qu'on le nommait le plus souvent à Paris) fit son entrée dans la cléricature. Cette date est aussi pour lui le début d'engagements plus marqués dans la voie du renoncement, du mépris du monde, du rejet du respect humain. Ceci, à l'exemple de Michel le Nobletz, prêtre missionnaire, mort en odeur de sainteté en Bretagne (1652), dont Claude avait lu la biographie avec ferveur.

L'attention de Claude avait été attirée par les «petits savoyards», nombreux à Paris comme ramoneurs de cheminées et qui, le plus souvent, étaient isolés et abandonnés. Il se fit leur ami, leur enseignant la lecture, l'écriture les rudiments de la religion. Peu à peu il commença à subvenir à leurs besoins matériels.

Bientôt il s'avisa que bon nombre d'étudiants ecclésiastiques étaient presque aussi démunis que ses petits ramoneurs. Parmi les plus pauvres, la subsistance était précaire. Ils s'arrangeaient pour attraper quelques cours quand ils pouvaient se libérer des besognes matérielles dont ils avaient besoin pour vivre.


Le séminaire du Saint-Esprit

Claude commença par en aider quelques-uns, sans songer encore à une fondation nouvelle. «Il ne s'agissait alors, dit-il, que d'accueillir quatre ou cinq étudiants pauvres et à essayer de leur venir en aide discrètement». Mais, il s'aperçut que ses protégés avaient besoin d'une formation spirituelle autant que de moyens de vivre.

Après avoir loué une maison, rue des Cordiers, il choisit une douzaine d'étudiants ecclésiastiques et, comme le rapporte un ancien document, «le dimanche de la Pentecôte, 27 mai 1703, Messire Claude Poullart des Places, n'étant lui-même qu'un aspirant à l'état ecclésiastique, a commencé l'établissement d'une communauté et séminaire, consacré au Saint-Esprit, sous l'invocation de la Vierge conçue sans péché».

La maison de la rue des Cordiers devint vite trop petite et, vers la fin de 1705, Claude transporta son séminaire naissant, rue Neuve-Saint-Etienne (maintenant rue Rollin), où il pouvait abriter une soixantaine d'étudiants.

Du temps de ses études au collège de Rennes, Claude s'était lié d'amitié avec Louis-Marie Grignion de Montfort. En 1702, ce dernier était passé àParis et avait rendu visite à son ami. Il lui avait proposé de s'associer à son uvre des missions et retraites dans la France rurale. Finalement Claude avait décliné l'offre, préférant continuer à consacrer son temps à fournir à de futurs prêtres le vivre et le couvert, en même temps que la formation de qualité qui leur était nécessaire. Cela ne l'empêcha pas de rester en bonne relation avec Grignion de Montfort.

À la fin de l'année 1704, au cours d'une retraite, Claude Poullart des Places écrivit ses Réflexions sur le passé, où il exprime des doutes sur ses capacités à diriger sa petite communauté. Il put cependant surmonter ses scrupules et continua à s'occuper de son séminaire. En même temps, il se préparait à l'ordination sacerdotale qu'il reçut le 17 décembre 1707.


Une oeuvre originale

La fondation de M. Poullart des Places n'apparaissait pas seulement comme une oeuvre de plus parmi les communautés du même genre. Son originalité résultait d'une conception d'ensemble, avec les caractéristiques suivantes:

  • Pour être admis au Saint-Esprit, il fallait être pauvre et ne pouvoir payer ailleurs sa pension.
  • La communauté du Saint-Esprit ne pouvait se maintenir qu'avec le soutien des pères Jésuites de Louis-le-Grand et en lien étroit avec eux.
  • L'enseignement reçu à Louis-le-Grand était éclairé, approfondi au Séminaire, par un ensemble de conférences, réflexions et exercices divers.
  • Les séminaristes du Saint-Esprit étaient élevés dans les principes de la plus saine doctrine de l'Église catholique et romaine. Par la suite, ils s'interdisaient la recherche de «bénéfices ecclésiastiques».
  • À l'entrée au séminaire, Poullart des Places s'efforçait de choisir les sujets les plus capables d'acquérir à la fois science et vertu.
  • Dans l'idéal de sainteté sacerdotal et apostolique de Poullart des Places, apparaissait avec un relief tout particulier la vertu de pauvreté.

C'est donc par une exigence plus grande, aussi bien sur la gratuité que sur la formation spirituelle et intellectuelle que la communauté du Saint-Esprit se distinguait des autres petites communautés.


L'hiver 1709

Le fondateur du séminaire du Saint-Esprit n'allait pas demeurer longtemps avec ses disciples.

L'hiver de 1709 reste, chez les historiens, connu pour sa rigueur. À la mi-janvier, durant une dizaine de jours, le thermomètre descendit à 21°. Après une remontée de peu de durée, une nouvelle vague de froid, accompagnée de neige et de vent, survint en février. Au cours de cet hiver, rapporte un contemporain, plus de 30 000 Parisiens moururent de froid. Cette conjoncture engendra, à Paris et dans tout le royaume une disette qui se prolongea une bonne partie de l'année.

Claude Poullart des Places subit d'autant plus les conséquences du froid et de la faim qu'il aimait toujours mieux manquer de quelque chose que de voir ses écoliers en être privé.


Pauvreté jusque dans la mort

Fin septembre 1709, il fut atteint d'une pleurésie, jointe à une fièvre continue et à une infection intestinale. Il endura pendant quatre jours des douleurs extrêmes. Comme les hôpitaux regorgeaient de malades, au point qu'on devait en mettre plusieurs dans le même lit, il fut soigné à la maison.

Cela se passait au moment où se préparait le déménagement de la rue Neuve-Saint-Etienne dans une propriété située rue Neuve-Sainte-Geneviève (actuellement rue Tournefort), à l'enseigne de l'Écu de France. Le séminaire s'y installa le 1er octobre 1709. Le lendemain, vers 5 heures de l'après-midi, Claude Poullart des Places y rendit son âme à Dieu.

Ses funérailles se déroulèrent dans la simplicité, en accord avec l'esprit de pauvreté qu'il avait prêché en paroles et en actes. Sa dépouille mortelle fut déposée au cimetière de l'église Saint-Etienne, dans une fosse commune. Celle-ci, une fois comblée, fut utilisée pour d'autres, quelques années plus tard.

Comme pour effacer de lui tout souvenir, onze ans après sa mort, un incendie éclata à Rennes, détruisant huit cents maisons, y compris sa demeure paternelle.

Vingt-trois ans après la mort de Claude Poullart des Places, le 1er janvier 1732, le séminaire du Saint-Esprit s'installa à son emplacement définitif, rue des Postes, actuellement 30 rue Lhomond, qui devint ainsi la Maison Mère de la Congrégation du Saint-Esprit.


De l'oeuvre des écoliers à l'apostolat missionnaire

Un certain nombre de prêtres, formés au séminaire du Saint-Esprit, prirent le chemin des missions lointaines. Les premiers partirent pour le Canada et l'Extrême-Orient, par l'intermédiaire du Séminaire des Missions Etrangères de Paris.

Il y eut bientôt, dans les Missions de Cochinchine, du Tonkin et du Se-Tchouan, quatre évêques formés au séminaire du Saint-Esprit.

À partir de 1752, des Spiritains se rendirent au Canada sans passer par les Missions Etrangères. En 1765, la préfecture apostolique de Saint-Pierre-etMiquelon fut confiée aux Spiritains.

Au lendemain de la Révolution, la Congrégation du Saint-Esprit fut chargée par le gouvernement français de fournir des prêtres aux colonies. De 1817 à 1832, le supérieur de la congrégation, M. Bertout, put envoyer 97 misssionnaires pour diverses destinations: Antilles, Guyane, SaintPierre-et-Miquelon, Sénégal, Ile Bourbon, Pondichéry.

C'est ainsi, qu'en un peu plus d'un siècle, l'Oeuvre des écoliers, fondée par Claude Poullart des Places, devint une congégation missionnaire.

Jean Ernoult, spiritain

 

 

Les voies de la providence
dans les cheminement vocationnel
de Claude-François Poullart des Places 

 

Le titre qui s'est comme imposé à moi pour ces quelques propos que je vais partager avec vous est le suivant: Les voies de la Providence dans le cheminement vocationnel de Claude-François Poullart des Places. Conséquemment, la période de vie qui sera couverte ira de la naissance de Claude-François en 1679, en plein règne de Louis XIV, jusqu'en l'an 1700 c'est-à-dire alors que notre fondateur avait atteint l'âge de 21 ans et décidait d'une façon définitive de devenir prêtre. Cette période peut se diviser en quatre temps comme suit:

    1. De la naissance à l'école secondaire.
    2. De l'école secondaire à la philosophie incluse
    3. Entrée de Claude-François dans la vie mondaine.
    4. Études de droit et choix de vocation.

Voilà le chemin que nous aurons à parcourir ensemble, de façon un peu schématique peut-être, mais suffisante pour nous fournir les outils dont nous aurons besoin pour découvrir les voies de la Providence.
De la naissance à l'école secondaire (1679-1687).

La première période de vie de Claude François Poullart des Places va de sa naissance à Rennes en Bretagne le 26 février 1679 à son entrée au cours classique (je ne suis pas certain que cela s'appelait ainsi dans le temps) à l'âge de huit ans, soit à l'automne de 1687. Ces années tout à fait décisives et fondamentales, Claude va les vivre dans le foyer familial où il recevra de ses parents, des gens profondément religieux et à la foi vive, une éducation soignée toute empreinte de piété. Il y apprendra à connaître Jésus Christ et à le placer au coeur de sa vie. Voilà, brièvement, pour cette période.
De l'école secondaire à la philosophie incluse (1687-1694).

L'éducation chrétienne déjà intense reçue au foyer familial va se poursuivre et croître avec l'entrée de Claude-François comme étudiant externe à l'Académie des Jésuites de Rennes à l'automne de 1687. Pendant ces quatre années le futur fondateur de notre congrégation poursuivra sa croissance humaine et chrétienne. Avec l'aide de ses maîtres jésuites, il y développera un goût vraiment prononcé pour la prière et ira même jusqu'à créer des fraternités dont les membres consacreront leurs temps libres à rencontrer le Seigneur en priant ensemble. On voit déjà poindre ici le rassembleur que sera le fondateur des Spiritains. Au bout de ces quatre ans, au début de l'été 1691, Claude termine ses études classiques. On le jugera un peu jeune pour entreprendre immédiatement ses études en philosophie et ses parents décideront de lui faire suivre une année d'étude en art oratoire à Caën. Il s'y révélera un orateur consommé. À l'automne 1692, alors qu'il n'a que 13 ans, Claude-François revient à Rennes pour y poursuivre pendant deux années ses études en philosophie.

C'est au cours de sa première année de philosophie qu'une amitié profonde va se développer entre Claude-François Poullart des Places et Louis-Marie Grignon de Montfort. Les deux s'étaient bien côtoyés pendant leurs études d'humanités à l'Académie de Rennes mais, peut-être en raison de la grande discrétion de Louis-Marie, aucune relation véritablement personnelle réciproque ne s'était alors établie entre eux. Bien qu'on ait très peu de renseignement sur la relation de qualités qui lia alors les deux futurs fondateurs de congrégations, on croit savoir qu'ils devinrent confident l'un de l'autre, qu'ensemble ils mirent sur pied "une petite association pour honorer spécialement la Très Sainte Vierge" et qu'ils devinrent complices dans l'exécutions de diverses actions charitables, prémices de leur zèle futur pour le service des pauvres.

Entrée de Claude-François dans la vie mondaine (1694-1697)

Les études de philosophie complétées, nous voici donc à l'été de 1694 alors que Claude a 15 ans et qu'est venu pour lui le temps d'entreprendre la troisième période de sa vie en faisant, comme on disait, son entrée dans le monde. Il sera présenté au Duc de Bourgogne et on ira jusqu'à lui offrir la possibilité de faire son entrée à la cour, une idée peu prisée par ses parents et qui n'aura pas de suite. Claude-François se donnera à fonds à cette vie mondaine où il brillera de tous les feux de sa grande intelligence et de son savoir faire. Comme l'a noté le P. Henri Le Floch, «Notre gentilhomme faisait des rêves d'ambition et de gloire. Dans son coeur se glissait de plus en plus la recherche des louanges, des applaudissements, de la vanité avec une complaisance secrète pour lui-même.» Son train de vie lui coûtait cher et l'allocation pourtant généreuse de sa famille ne suffira pas. Afin de poursuivre sur cette lancée, il lui faudra emprunter de l'argent, connaître des difficultés consécutives à ces emprunts et même mentir à ses parents, toutes choses que sa délicate conscience finira par lui reprocher amèrement. En réalité, il n'était pas bien dans sa peau, d'autant plus qu'il réalisait en même temps qu'il était moins uni à Dieu qu'il ne l'avait été par le passé. Il faut savoir que Claude-François n'était pas homme à se laisser tout simplement vivre mais qu'il savait se regarder vivre même si, durant cette période, il le faisait de façon plus ou moins distraite. Ainsi, en homme fondamentalement responsable qu'il aura toujours été, il décidera de faire une retraite dont on ne peut préciser correctement la date. Ici, il est bon de savoir qu'au cours de ce que j'ai appelé ses études classiques, Claude avait envisagé de devenir prêtre. Toutefois, pendant ces quelques années de folle jeunesse, ce rêve d'enfance avait été relégué en quelque sorte aux oubliettes. La retraite lui donnera l'occasion d'y revenir avec une certaine fermeté et il s'en ouvrira à sa famille pour laquelle ce sera un premier choc car, comme nous le déclarera son premier biographe, M. Pierre Thomas, un des premiers Spiritain, M. des Places, son père, par sa sagesse et son application, avait gagné un bien considérable, et il voyait dans son fils de si belles qualités d'esprit et de corps, si bien perfectionnées par l'éducation qu'il lui avait donnée, qu'il avait tout lieu d'espérer que son fils rendrait son ancien lustre à sa famille. C'est d'ailleurs pour cela qu'il voulait faire de Claude-François un conseiller au Parlement de Bretagne, et, comme il faut pour cela des preuves de noblesse, il prétendait bien faire valoir ces titres. Quoi qu'il en soit, les parents ne s'opposeront pas ouvertement aux propos de leur fils concernant un éventuel choix du sacerdoce mais, plus ou moins pour gagner du temps, son père lui suggérera de prendre un peu de recul en entreprenant des études de droit. Ainsi se conclut la troisième période de la vie de Claude-François.

Études de droit (1697-1700)

Nous voici donc à l'automne de 1697, Claude a 18 ans et entreprend ses études de droit à L'Université de Nantes. C'est avec une certaine euphorie qu'il s'engage dans cette quatrième étape de sa vie puisque ce premier éloignement de sa famille va lui permettre de connaître une nouvelle liberté qu'il chérira beaucoup mais qui l'amènera, encore une fois, à un relâchement de sa piété, faisant de lui, à nouveau un homme pas vraiment heureux. Au bout de deux ans, à l'automne de 1699 alors qu'il a 20 ans, son père lui propose d'aller faire sa troisième année de droit à Paris, ce qu'il accepte de bon coeur. Toutefois, contrairement à la plupart de ses confrères étudiants universitaires il optera de prendre pension au Collège Louis-le-Grand dirigé par les Jésuites plutôt que d'avoir un appartement en ville. À Louis-le-Grand, il rencontrera le P. Descartes qu'il avait bien connu à l'Académie de Rennes et qui deviendra son directeur de conscience. Comme le note le P. Le Floch, «Sous l'habile et sainte direction qu'il avait retrouvée, on vit sa piété refleurir, sa délicatesse de conscience s'épanouir, ses généreux élans se traduire en actes de charité et de dévouement.» À la fin de l'année académique, à l'été 1700, Claude-François obtient sa licence en droit. Il a 21 ans et voilà qu'il va maintenant entreprendre de vivre ce qui est certainement un des moments les plus cruciaux de sa vie en faisant une deuxième retraite qui sera pour lui décisive et sur laquelle nous allons nous pencher quelque peu.

Retraite de vocation (1700 ou 1701)

Ici on a cependant affaire à un certain flou dans la biographie de notre fondateur. On n'est pas certain si la retraite a été faite en 1700 ou en 1701. Selon le P. Joseph Michel, après ses études de droit, Claude serait retourné immédiatement à Rennes et ce n'est que plus tard, au cours de l'année suivante, c'est-à-dire en 1701, à l'âge de 22 ans, qu'il aurait fait la retraite dont il est ici question. Cependant, selon le P. Henri Le Floch suivi par le P. Henry Koren, il aurait fait la retraite plus ou moins immédiatement après avoir gradué en droit, à Paris même, plus précisément au noviciat des Jésuites, rue du Pot-de-Fer, c'est-à-dire tout proche de l'endroit où s'élèvera quelques trente ans plus tard, plus précisément en 1734, si je ne m'abuse, la Maison-Mère des Spiritains. Étant donné le but de cet entretien, je me contente de mentionner ces deux hypothèses sans m'y attarder davantage.

Le moment est donc venu pour nous de poser notre regard sur cet instant crucial de la vie de notre fondateur que fut cette retraite inspirée des Exercices de saint Ignace. Claude-François nous en a laissé deux écrits sur lesquels nous allons maintenant nous pencher. Nous possédons en effet deux séries de notes de cette retraite. La première a pour titre Réflexions sur les vérités de la religion formées dans une retraite, par une âme qui pense à se convertir. Quant à la deuxième, elle nous est parvenue sans titre mais on l'a intitulée Choix d'un état de vie. Nous allons maintenant considérer brièvement chacun de ces documents. Surtout sur le deuxième.

Réflexions sur les vérités de la religion

Arrêtons-nous d'abord quand même brièvement sur le premier, c'est-à-dire les Réflexions sur les vérités de la religion. Claude-François les a vraisemblablement écrites au jour le jour selon les sujets de méditations proposés par le prédicateur. Il faut cependant dire, comme le notent Carignant et Koren dans leur recueil intitulé Les écrits spirituels de M. Claude-François Poullart des Places, que ces notes «constituent tout autre chose qu'un résumé froid et impersonnel. On y trouve, encore palpitante de vie, l'âme de Poullart des Places qui réagit devant la vérité, qui se l'applique concrètement à elle-même, et qui, persuadée de son impuissance, se tourne spontanément vers Dieu dans une prière confiante et humble.» À la lecture, on voit comment Claude Poullart, qui affirme que son but n'est pas d'essayer de se défendre mais plutôt de se laisser vaincre, «entre en libre discussion avec lui-même» Lui qui n'a jamais pu connaître de paix profonde dans ses moments de vie mondaine écrit: «Mon coeur, jusqu'ici rempli de vanité et d'ambition ne trouvait rien dans le monde d'assez haut ni d'assez grand pour le borner.» Il conclue en écrivant: «Que votre grâce, mon divin Maître m'éclaire dans toutes mes démarches, et que je la puisse mériter par un attachement inviolable et perpétuel pour tout ce qui peut vous plaire.» Comme l'a écrit le P. Henri Le Floch, «Il y a là de grands desseins. Quels sont-ils? Claude Poullart les a entrevus, mais il veut en avoir une connaissance plus certaine et c'est pourquoi il conclut sa retraite par l'exercice de l'Élection, toujours selon la méthode des Exercices de saint Ignace, dont nous avons un reflet dans le texte intitulé Choix d'un état de vie sur lequel nous allons maintenant nous pencher un peu plus dans le détail.

Choix d'un état de vie

«Dès le début (du texte), nous apprenons que le retraitant entend recourir plus encore à la prière qu'au raisonnement.» S'adressant au Seigneur, il lui dit: «C'est dans cette retraite, je l'espère, mon Dieu, que vous parlerez à mon coeur et vous me tirerez par votre miséricorde des inquiétudes embarrassantes où mon indétermination me jette.» Et il poursuit: «Parlez, mon Dieu, à mon coeur, je suis prêt à vous obéir.»

Après ce préambule et avant d'aborder proprement l'analyse de sa vocation, Claude-François jette un regard honnête sur lui-même et dresse un portrait qu'il affirme être «peint d'après nature», un auto-portrait fort intéressant. Il y parle en toute simplicité de sa vigueur physique, de son tempérament à la fois sanguin et mélancolique, de son indifférence pour les richesses, de ce qu'il appelle «sa passion pour la gloire» ainsi que de son inconstance, sans oublier de mentionner également sa ferveur religieuse, de même que sa compassion pour la misère des autres. Puis, il énonce le critère fondamental qui le guidera dans sa recherche, à savoir sa volonté de «n'avoir que la gloire de Dieu en vue et l'envie de faire son salut.» C'est à cette lumière-là qu'il regardera trois états de vie ? la vie religieuse, l'état ecclésiastique et la vie dans le monde ? pour se demander auquel des trois le Seigneur l'appelle.

Il commence par avouer franchement qu'il n'a guère de penchant pour la vie religieuse. S'il devait la choisir, il opterait, écrit-il, pour «la vie solitaire à la manière des Chartreux». On devine que ce serait pour lui ce que j'appellerais un choix abstrait ou idéologique plutôt qu'un choix concret et pratique, un choix qu'il craindrait d'ailleurs de faire, avoue-t-il, plus par amour-propre que par amour du Seigneur ou de son prochain, en se laissant guider, écrit-il, par son penchant pour la paresse, son dépit du monde et son amour de la liberté. Tout compte fait, la vie religieuse, même à la manière des Chartreux, ce n'est pas pour lui. Pour le moment, du moins. On sait que quelques années plus tard, plus précisément le 27 mai 1703, en la fête de la Pentecôte, Claude-François s'engagera à faire communauté de vie avec ses pauvres écoliers: ce sera le début de notre Congrégation. Pour quelqu'un qui avait la phobie de la vie de ménage, c'est quand même pas mal. Je pense qu'on appelle cela fidélité à l'Esprit Saint. Mais revenons à la retraite.

Nous en arrivons à son approche de l'état ecclésiastique pour lequel «Claude Poullart se reconnaît une inclination marquée.» «Il entrevoit clairement des indices favorables à la cléricature (qu'il prend la peine d'énumérer): indifférence pour le sexe, horreur du ménage, délicatesse de conscience, attrait pour l'Église, inclination pour les pauvres, respect pour les choses saintes, amour de la vertu.» Il se trouve quand même indécis et n'hésite pas à se demander si ce penchant s'harmonise bien avec sa recherche de la gloire de Dieu et son désir de faire son salut. Il ne prendra donc pas de décision immédiate. Il lui faut, avant de ce faire, considérer la possibilité de la vie dans le monde.

Ici, il considère qu'à toute fin pratique, seulement quatre options s'offrent à lui: l'épée, la cour, la robe (c'est-à-dire le droit) et les finances. La guerre n'est manifestement pas son affaire, dit-il, pas plus d'ailleurs que la finance. Il avoue être tenté par la vie de la cour mais il sait de connaissance certaine que ses parents s'y opposeraient avec force et, tout compte fait, dans le plateau de la balance, la cour ne fait pas le poids. Reste la robe. Il s'engagerait volontiers dans la magistrature, «estimant qu'il s'appliquerait à soutenir les justes causes, surtout celles des malheureux. Néanmoins, il craint de manquer à son devoir, (...) par excès d'obligeance. Il se rend compte que ce parti ne saurait déplaire à ses parents, et qu'il lui permettrait en outre de mettre en valeur ses qualités personnelles. Être aimé et applaudi de tous, obtenir une charge plus en vue que le simple titre d'avocat, voilà certes des choses qu'il peut légitimement convoiter. Mais, il n'y trouve pas la fin qu'il recherche et qui est nécessaire à savoir la gloire de Dieu et la volonté de faire son salut.

Ainsi, l'alternative qui se présente est la suivante: sacerdoce ou magistrature? Quel choix faire? Claude demeure indécis et se déclare «bien malheureux d'être si irrésolu.» S'adressant alors au Seigneur, il lui fait cette prière: «Faites par votre sainte grâce, que je trouve un Ananias qui me découvre le véritable chemin comme à saint Paul. Je suivrai ses conseils comme vos commandements. Ne permettez pas, mon Dieu que je sois trompé. Je mets toutes mes espérances en vous.» Ce sont là les derniers mots de ce texte sur le choix d'un état de vie. Claude-François présentera donc les fruits de sa prière et de ses réflexions au directeur de la retraite et considérera le conseil que ce lui-ci lui donnera comme étant la voix de Dieu lui-même.

Le choix du sacerdoce

La suite des événements de la vie de Claude-François, avec son entrée à l'École théologique des Jésuites à Paris, au Collège Louis-le-Grand encore une fois, nous donne à comprendre que le directeur de la retraite aura jugé que les attraits de monsieur des Places pour le sacerdoce revêtaient tous les caractères d'une vocation surnaturelle authentique. Et Claude y aura trouvé le signe divin qu'il attendait. Désormais, pour lui, la voie est tracée: il n'en dérogera pas quoi qu'il arrive.

Nous voilà donc ainsi arrivés au bout du chemin historique que je m'étais proposé de parcourir et que nous avons traversé, à grands pas, il faut le dire. Maintenant, pour boucler la boucle, il nous faut revenir au titre choisi et nous demander quelles voies de la Providence nous sont révélées par ce que nous avons vu des quelques vingt premières années de vie et des deux écrits de Claude-François Poullart des Places.

Retour sur «Les voies de la Providence»

Vous vous souviendrez que j'ai choisi pour titre de cet entretien Les voies de la Providence dans le cheminement vocationnel de Claude-François Poullart des Places.

À y regarder de près, il me semble que les principales voies empruntées par la Providence pour indiquer à Claude-François Poullart des Places le chemin de sa vocation sacerdotale sont au nombre de cinq. La première avenue prise par le Seigneur pour guider Claude-François dans le choix du sacerdoce, c'est, à n'en pas douter, la personnalité même de notre fondateur avec toutes ses richesses propres, particulièrement sa grande piété, sa délicatesse de conscience, sa fidélité foncière à l'Esprit Saint, sa profonde honnêteté envers lui-même et cette qualité d'attention à ce qu'il vivait que j'ai crû déceler en lui, qualité grâce à laquelle il ne s'est jamais contenté de se laisser vivre: il s'est sans cesse, pour ainsi dire, regardé vivre, ce qui lui a permis, tout au cours sa jeune vie, de percevoir ce qui lui convenait et ce qui ne lui convenait pas et de se trouver heureusement malheureux quand il s'écartait du chemin qui devait être le sien. C'est ainsi qu'on peut appliquer à Claude-François Poullard des Places, comme d'ailleurs à chacun et chacune d'entre nous d'ailleurs, la parole adressée par le Seigneur au prophète Jérémie: «Avant même de te former au sein maternel, je t'ai connu; avant même que tu sois sorti du sein, je t'ai consacré». Nous avons là, me semble-t-il, la première voie de la Providence. À cette première voie providentielle de base, devait faire suite l'influence bénéfique des parents de Claude Poullart, des gens profondément chrétiens et d'une piété non équivoque qui l'ont orienté dès sa tendre enfance dans une vie de foi authentique et profonde. Cette influence providentielle certaine qui ne s'est jamais démentie a été secondée de façon importante par celle des maîtres jésuites de notre fondateur à l'Académie de Rennes d'abord mais aussi au Collège Louis-le-Grand où il avait élu domicile pendant la troisième année de ses études de droit à Paris, comme nous l'avons vu. C'est la troisième voie providentielle. Tous les étudiants ainsi que les biographes de Claude-François Poullart des Places s'entendent pour considérer l'amitié profonde entre notre fondateur et celui des Montfortains comme une amitié tout à fait féconde qui fait de Louis-Marie Grignon de Montfort une autre voie certaine qu'a suivi la Providence pour inspirer à Claude Poullart le choix de sa vocation. C'est la quatrième voie. Enfin, on ne saurait oublier le directeur de la retraite de 1700 (1701?)qui l'a conduit à sa décision définitive.

Une parenthèse

Ce que nous venons de voir sur les voies de la Providence dans la vie de notre fondateur pourrait conclure cet entretien. Je vous demanderais cependant de me permettre d'ouvrir ici une parenthèse pour vous partager ma conviction profonde que c'est en très grande partie par l'intermédiaire de ce que j'appellerais le ministère d'hommes et de femmes fidèles aux inspirations de l'Esprit Saint au plus intime de leur conscience, des personnes rencontrées sur le chemin de nos vies, que la divine Providence nous illumine, qu'elle nous guide et nous prodigue ses grâces, dans le respect total de la liberté de ces complices de son amour et de notre propre liberté, et non par d'invisibles ficelles tirées je ne sais d'où ou par des coups de baguettes magiques aux effets contraignants et irrésistibles. Il me semble que la vie de Claude-François Poullart des Places que nous venons de parcourir nous en fournit un exemple lumineux. Il suit de ce que je viens de dire qu'on ne peut remercier Dieu d'être ce qu'on est sans devoir remercier du même coup une foule de personnes. J'ajouterai aussi, avant de fermer la parenthèse, que la vie de Claude-François nous donne à réaliser qu'être fidèle à soi-même c'est être fidèle à Dieu et vice versa. Devrais-je ajouter encore, avant de fermer la parenthèse, que pour moi la Providence, ce n'est pas Dieu agissant à notre place ou nous forçant, si suavement que ce soit, à agir dans un sens donné. Pour moi, la Providence, c'est Dieu qui, par l'Esprit Saint présent au plus intime de nos personnes, nous inspire, directement et indirectement, d'agir librement comme il faut pour qu'advienne son Royaume et qui nous en donne les moyens par nature et par grâce. Ceci dit, je ferme la parenthèse.

Conclusion

Nous en venons donc à la conclusion. Ici, j'aimerais me référer à un article de Gérard Bérubé intitulé À chacun son sommet paru dans le journal Le Devoir du 12 août dernier, article où l'on peut lire une pensée de Bernard Voyer, le grand conquérant de L'Everest, du Pôle Nord et du Pôle Sud, disant, et je cite: «On va à la montagne pour vivre. Ça ne donne rien de rêver à sa vie. Il vaut mieux vivre ses rêves.» Claude-François Poullart des Places a commencé à vivre les siens à fond à la conclusion de cette retraite de l'année 1700 (ou 1701) et, à partir de ce moment, il les aura vécus jusqu'au bout ces rêves qui avaient nom «vocation sacerdotale» et qui ont fini par faire de lui notre insigne fondateur.

Jean Labrèche c.s.sp.
(6 octobre 2002)

 

 

 

Les voies de la providence
dans les cheminement vocationnel
de Claude-François Poullart des Places 

 

Le titre qui s'est comme imposé à moi pour ces quelques propos que je vais partager avec vous est le suivant: Les voies de la Providence dans le cheminement vocationnel de Claude-François Poullart des Places. Conséquemment, la période de vie qui sera couverte ira de la naissance de Claude-François en 1679, en plein règne de Louis XIV, jusqu'en l'an 1700 c'est-à-dire alors que notre fondateur avait atteint l'âge de 21 ans et décidait d'une façon définitive de devenir prêtre. Cette période peut se diviser en quatre temps comme suit:

    1. De la naissance à l'école secondaire.
    2. De l'école secondaire à la philosophie incluse
    3. Entrée de Claude-François dans la vie mondaine.
    4. Études de droit et choix de vocation.

Voilà le chemin que nous aurons à parcourir ensemble, de façon un peu schématique peut-être, mais suffisante pour nous fournir les outils dont nous aurons besoin pour découvrir les voies de la Providence.
De la naissance à l'école secondaire (1679-1687).

La première période de vie de Claude François Poullart des Places va de sa naissance à Rennes en Bretagne le 26 février 1679 à son entrée au cours classique (je ne suis pas certain que cela s'appelait ainsi dans le temps) à l'âge de huit ans, soit à l'automne de 1687. Ces années tout à fait décisives et fondamentales, Claude va les vivre dans le foyer familial où il recevra de ses parents, des gens profondément religieux et à la foi vive, une éducation soignée toute empreinte de piété. Il y apprendra à connaître Jésus Christ et à le placer au coeur de sa vie. Voilà, brièvement, pour cette période.
De l'école secondaire à la philosophie incluse (1687-1694).

L'éducation chrétienne déjà intense reçue au foyer familial va se poursuivre et croître avec l'entrée de Claude-François comme étudiant externe à l'Académie des Jésuites de Rennes à l'automne de 1687. Pendant ces quatre années le futur fondateur de notre congrégation poursuivra sa croissance humaine et chrétienne. Avec l'aide de ses maîtres jésuites, il y développera un goût vraiment prononcé pour la prière et ira même jusqu'à créer des fraternités dont les membres consacreront leurs temps libres à rencontrer le Seigneur en priant ensemble. On voit déjà poindre ici le rassembleur que sera le fondateur des Spiritains. Au bout de ces quatre ans, au début de l'été 1691, Claude termine ses études classiques. On le jugera un peu jeune pour entreprendre immédiatement ses études en philosophie et ses parents décideront de lui faire suivre une année d'étude en art oratoire à Caën. Il s'y révélera un orateur consommé. À l'automne 1692, alors qu'il n'a que 13 ans, Claude-François revient à Rennes pour y poursuivre pendant deux années ses études en philosophie.

C'est au cours de sa première année de philosophie qu'une amitié profonde va se développer entre Claude-François Poullart des Places et Louis-Marie Grignon de Montfort. Les deux s'étaient bien côtoyés pendant leurs études d'humanités à l'Académie de Rennes mais, peut-être en raison de la grande discrétion de Louis-Marie, aucune relation véritablement personnelle réciproque ne s'était alors établie entre eux. Bien qu'on ait très peu de renseignement sur la relation de qualités qui lia alors les deux futurs fondateurs de congrégations, on croit savoir qu'ils devinrent confident l'un de l'autre, qu'ensemble ils mirent sur pied "une petite association pour honorer spécialement la Très Sainte Vierge" et qu'ils devinrent complices dans l'exécutions de diverses actions charitables, prémices de leur zèle futur pour le service des pauvres.

Entrée de Claude-François dans la vie mondaine (1694-1697)

Les études de philosophie complétées, nous voici donc à l'été de 1694 alors que Claude a 15 ans et qu'est venu pour lui le temps d'entreprendre la troisième période de sa vie en faisant, comme on disait, son entrée dans le monde. Il sera présenté au Duc de Bourgogne et on ira jusqu'à lui offrir la possibilité de faire son entrée à la cour, une idée peu prisée par ses parents et qui n'aura pas de suite. Claude-François se donnera à fonds à cette vie mondaine où il brillera de tous les feux de sa grande intelligence et de son savoir faire. Comme l'a noté le P. Henri Le Floch, «Notre gentilhomme faisait des rêves d'ambition et de gloire. Dans son coeur se glissait de plus en plus la recherche des louanges, des applaudissements, de la vanité avec une complaisance secrète pour lui-même.» Son train de vie lui coûtait cher et l'allocation pourtant généreuse de sa famille ne suffira pas. Afin de poursuivre sur cette lancée, il lui faudra emprunter de l'argent, connaître des difficultés consécutives à ces emprunts et même mentir à ses parents, toutes choses que sa délicate conscience finira par lui reprocher amèrement. En réalité, il n'était pas bien dans sa peau, d'autant plus qu'il réalisait en même temps qu'il était moins uni à Dieu qu'il ne l'avait été par le passé. Il faut savoir que Claude-François n'était pas homme à se laisser tout simplement vivre mais qu'il savait se regarder vivre même si, durant cette période, il le faisait de façon plus ou moins distraite. Ainsi, en homme fondamentalement responsable qu'il aura toujours été, il décidera de faire une retraite dont on ne peut préciser correctement la date. Ici, il est bon de savoir qu'au cours de ce que j'ai appelé ses études classiques, Claude avait envisagé de devenir prêtre. Toutefois, pendant ces quelques années de folle jeunesse, ce rêve d'enfance avait été relégué en quelque sorte aux oubliettes. La retraite lui donnera l'occasion d'y revenir avec une certaine fermeté et il s'en ouvrira à sa famille pour laquelle ce sera un premier choc car, comme nous le déclarera son premier biographe, M. Pierre Thomas, un des premiers Spiritain, M. des Places, son père, par sa sagesse et son application, avait gagné un bien considérable, et il voyait dans son fils de si belles qualités d'esprit et de corps, si bien perfectionnées par l'éducation qu'il lui avait donnée, qu'il avait tout lieu d'espérer que son fils rendrait son ancien lustre à sa famille. C'est d'ailleurs pour cela qu'il voulait faire de Claude-François un conseiller au Parlement de Bretagne, et, comme il faut pour cela des preuves de noblesse, il prétendait bien faire valoir ces titres. Quoi qu'il en soit, les parents ne s'opposeront pas ouvertement aux propos de leur fils concernant un éventuel choix du sacerdoce mais, plus ou moins pour gagner du temps, son père lui suggérera de prendre un peu de recul en entreprenant des études de droit. Ainsi se conclut la troisième période de la vie de Claude-François.

Études de droit (1697-1700)

Nous voici donc à l'automne de 1697, Claude a 18 ans et entreprend ses études de droit à L'Université de Nantes. C'est avec une certaine euphorie qu'il s'engage dans cette quatrième étape de sa vie puisque ce premier éloignement de sa famille va lui permettre de connaître une nouvelle liberté qu'il chérira beaucoup mais qui l'amènera, encore une fois, à un relâchement de sa piété, faisant de lui, à nouveau un homme pas vraiment heureux. Au bout de deux ans, à l'automne de 1699 alors qu'il a 20 ans, son père lui propose d'aller faire sa troisième année de droit à Paris, ce qu'il accepte de bon coeur. Toutefois, contrairement à la plupart de ses confrères étudiants universitaires il optera de prendre pension au Collège Louis-le-Grand dirigé par les Jésuites plutôt que d'avoir un appartement en ville. À Louis-le-Grand, il rencontrera le P. Descartes qu'il avait bien connu à l'Académie de Rennes et qui deviendra son directeur de conscience. Comme le note le P. Le Floch, «Sous l'habile et sainte direction qu'il avait retrouvée, on vit sa piété refleurir, sa délicatesse de conscience s'épanouir, ses généreux élans se traduire en actes de charité et de dévouement.» À la fin de l'année académique, à l'été 1700, Claude-François obtient sa licence en droit. Il a 21 ans et voilà qu'il va maintenant entreprendre de vivre ce qui est certainement un des moments les plus cruciaux de sa vie en faisant une deuxième retraite qui sera pour lui décisive et sur laquelle nous allons nous pencher quelque peu.

Retraite de vocation (1700 ou 1701)

Ici on a cependant affaire à un certain flou dans la biographie de notre fondateur. On n'est pas certain si la retraite a été faite en 1700 ou en 1701. Selon le P. Joseph Michel, après ses études de droit, Claude serait retourné immédiatement à Rennes et ce n'est que plus tard, au cours de l'année suivante, c'est-à-dire en 1701, à l'âge de 22 ans, qu'il aurait fait la retraite dont il est ici question. Cependant, selon le P. Henri Le Floch suivi par le P. Henry Koren, il aurait fait la retraite plus ou moins immédiatement après avoir gradué en droit, à Paris même, plus précisément au noviciat des Jésuites, rue du Pot-de-Fer, c'est-à-dire tout proche de l'endroit où s'élèvera quelques trente ans plus tard, plus précisément en 1734, si je ne m'abuse, la Maison-Mère des Spiritains. Étant donné le but de cet entretien, je me contente de mentionner ces deux hypothèses sans m'y attarder davantage.

Le moment est donc venu pour nous de poser notre regard sur cet instant crucial de la vie de notre fondateur que fut cette retraite inspirée des Exercices de saint Ignace. Claude-François nous en a laissé deux écrits sur lesquels nous allons maintenant nous pencher. Nous possédons en effet deux séries de notes de cette retraite. La première a pour titre Réflexions sur les vérités de la religion formées dans une retraite, par une âme qui pense à se convertir. Quant à la deuxième, elle nous est parvenue sans titre mais on l'a intitulée Choix d'un état de vie. Nous allons maintenant considérer brièvement chacun de ces documents. Surtout sur le deuxième.

Réflexions sur les vérités de la religion

Arrêtons-nous d'abord quand même brièvement sur le premier, c'est-à-dire les Réflexions sur les vérités de la religion. Claude-François les a vraisemblablement écrites au jour le jour selon les sujets de méditations proposés par le prédicateur. Il faut cependant dire, comme le notent Carignant et Koren dans leur recueil intitulé Les écrits spirituels de M. Claude-François Poullart des Places, que ces notes «constituent tout autre chose qu'un résumé froid et impersonnel. On y trouve, encore palpitante de vie, l'âme de Poullart des Places qui réagit devant la vérité, qui se l'applique concrètement à elle-même, et qui, persuadée de son impuissance, se tourne spontanément vers Dieu dans une prière confiante et humble.» À la lecture, on voit comment Claude Poullart, qui affirme que son but n'est pas d'essayer de se défendre mais plutôt de se laisser vaincre, «entre en libre discussion avec lui-même» Lui qui n'a jamais pu connaître de paix profonde dans ses moments de vie mondaine écrit: «Mon coeur, jusqu'ici rempli de vanité et d'ambition ne trouvait rien dans le monde d'assez haut ni d'assez grand pour le borner.» Il conclue en écrivant: «Que votre grâce, mon divin Maître m'éclaire dans toutes mes démarches, et que je la puisse mériter par un attachement inviolable et perpétuel pour tout ce qui peut vous plaire.» Comme l'a écrit le P. Henri Le Floch, «Il y a là de grands desseins. Quels sont-ils? Claude Poullart les a entrevus, mais il veut en avoir une connaissance plus certaine et c'est pourquoi il conclut sa retraite par l'exercice de l'Élection, toujours selon la méthode des Exercices de saint Ignace, dont nous avons un reflet dans le texte intitulé Choix d'un état de vie sur lequel nous allons maintenant nous pencher un peu plus dans le détail.

Choix d'un état de vie

«Dès le début (du texte), nous apprenons que le retraitant entend recourir plus encore à la prière qu'au raisonnement.» S'adressant au Seigneur, il lui dit: «C'est dans cette retraite, je l'espère, mon Dieu, que vous parlerez à mon coeur et vous me tirerez par votre miséricorde des inquiétudes embarrassantes où mon indétermination me jette.» Et il poursuit: «Parlez, mon Dieu, à mon coeur, je suis prêt à vous obéir.»

Après ce préambule et avant d'aborder proprement l'analyse de sa vocation, Claude-François jette un regard honnête sur lui-même et dresse un portrait qu'il affirme être «peint d'après nature», un auto-portrait fort intéressant. Il y parle en toute simplicité de sa vigueur physique, de son tempérament à la fois sanguin et mélancolique, de son indifférence pour les richesses, de ce qu'il appelle «sa passion pour la gloire» ainsi que de son inconstance, sans oublier de mentionner également sa ferveur religieuse, de même que sa compassion pour la misère des autres. Puis, il énonce le critère fondamental qui le guidera dans sa recherche, à savoir sa volonté de «n'avoir que la gloire de Dieu en vue et l'envie de faire son salut.» C'est à cette lumière-là qu'il regardera trois états de vie ? la vie religieuse, l'état ecclésiastique et la vie dans le monde ? pour se demander auquel des trois le Seigneur l'appelle.

Il commence par avouer franchement qu'il n'a guère de penchant pour la vie religieuse. S'il devait la choisir, il opterait, écrit-il, pour «la vie solitaire à la manière des Chartreux». On devine que ce serait pour lui ce que j'appellerais un choix abstrait ou idéologique plutôt qu'un choix concret et pratique, un choix qu'il craindrait d'ailleurs de faire, avoue-t-il, plus par amour-propre que par amour du Seigneur ou de son prochain, en se laissant guider, écrit-il, par son penchant pour la paresse, son dépit du monde et son amour de la liberté. Tout compte fait, la vie religieuse, même à la manière des Chartreux, ce n'est pas pour lui. Pour le moment, du moins. On sait que quelques années plus tard, plus précisément le 27 mai 1703, en la fête de la Pentecôte, Claude-François s'engagera à faire communauté de vie avec ses pauvres écoliers: ce sera le début de notre Congrégation. Pour quelqu'un qui avait la phobie de la vie de ménage, c'est quand même pas mal. Je pense qu'on appelle cela fidélité à l'Esprit Saint. Mais revenons à la retraite.

Nous en arrivons à son approche de l'état ecclésiastique pour lequel «Claude Poullart se reconnaît une inclination marquée.» «Il entrevoit clairement des indices favorables à la cléricature (qu'il prend la peine d'énumérer): indifférence pour le sexe, horreur du ménage, délicatesse de conscience, attrait pour l'Église, inclination pour les pauvres, respect pour les choses saintes, amour de la vertu.» Il se trouve quand même indécis et n'hésite pas à se demander si ce penchant s'harmonise bien avec sa recherche de la gloire de Dieu et son désir de faire son salut. Il ne prendra donc pas de décision immédiate. Il lui faut, avant de ce faire, considérer la possibilité de la vie dans le monde.

Ici, il considère qu'à toute fin pratique, seulement quatre options s'offrent à lui: l'épée, la cour, la robe (c'est-à-dire le droit) et les finances. La guerre n'est manifestement pas son affaire, dit-il, pas plus d'ailleurs que la finance. Il avoue être tenté par la vie de la cour mais il sait de connaissance certaine que ses parents s'y opposeraient avec force et, tout compte fait, dans le plateau de la balance, la cour ne fait pas le poids. Reste la robe. Il s'engagerait volontiers dans la magistrature, «estimant qu'il s'appliquerait à soutenir les justes causes, surtout celles des malheureux. Néanmoins, il craint de manquer à son devoir, (...) par excès d'obligeance. Il se rend compte que ce parti ne saurait déplaire à ses parents, et qu'il lui permettrait en outre de mettre en valeur ses qualités personnelles. Être aimé et applaudi de tous, obtenir une charge plus en vue que le simple titre d'avocat, voilà certes des choses qu'il peut légitimement convoiter. Mais, il n'y trouve pas la fin qu'il recherche et qui est nécessaire à savoir la gloire de Dieu et la volonté de faire son salut.

Ainsi, l'alternative qui se présente est la suivante: sacerdoce ou magistrature? Quel choix faire? Claude demeure indécis et se déclare «bien malheureux d'être si irrésolu.» S'adressant alors au Seigneur, il lui fait cette prière: «Faites par votre sainte grâce, que je trouve un Ananias qui me découvre le véritable chemin comme à saint Paul. Je suivrai ses conseils comme vos commandements. Ne permettez pas, mon Dieu que je sois trompé. Je mets toutes mes espérances en vous.» Ce sont là les derniers mots de ce texte sur le choix d'un état de vie. Claude-François présentera donc les fruits de sa prière et de ses réflexions au directeur de la retraite et considérera le conseil que ce lui-ci lui donnera comme étant la voix de Dieu lui-même.

Le choix du sacerdoce

La suite des événements de la vie de Claude-François, avec son entrée à l'École théologique des Jésuites à Paris, au Collège Louis-le-Grand encore une fois, nous donne à comprendre que le directeur de la retraite aura jugé que les attraits de monsieur des Places pour le sacerdoce revêtaient tous les caractères d'une vocation surnaturelle authentique. Et Claude y aura trouvé le signe divin qu'il attendait. Désormais, pour lui, la voie est tracée: il n'en dérogera pas quoi qu'il arrive.

Nous voilà donc ainsi arrivés au bout du chemin historique que je m'étais proposé de parcourir et que nous avons traversé, à grands pas, il faut le dire. Maintenant, pour boucler la boucle, il nous faut revenir au titre choisi et nous demander quelles voies de la Providence nous sont révélées par ce que nous avons vu des quelques vingt premières années de vie et des deux écrits de Claude-François Poullart des Places.

Retour sur «Les voies de la Providence»

Vous vous souviendrez que j'ai choisi pour titre de cet entretien Les voies de la Providence dans le cheminement vocationnel de Claude-François Poullart des Places.

À y regarder de près, il me semble que les principales voies empruntées par la Providence pour indiquer à Claude-François Poullart des Places le chemin de sa vocation sacerdotale sont au nombre de cinq. La première avenue prise par le Seigneur pour guider Claude-François dans le choix du sacerdoce, c'est, à n'en pas douter, la personnalité même de notre fondateur avec toutes ses richesses propres, particulièrement sa grande piété, sa délicatesse de conscience, sa fidélité foncière à l'Esprit Saint, sa profonde honnêteté envers lui-même et cette qualité d'attention à ce qu'il vivait que j'ai crû déceler en lui, qualité grâce à laquelle il ne s'est jamais contenté de se laisser vivre: il s'est sans cesse, pour ainsi dire, regardé vivre, ce qui lui a permis, tout au cours sa jeune vie, de percevoir ce qui lui convenait et ce qui ne lui convenait pas et de se trouver heureusement malheureux quand il s'écartait du chemin qui devait être le sien. C'est ainsi qu'on peut appliquer à Claude-François Poullard des Places, comme d'ailleurs à chacun et chacune d'entre nous d'ailleurs, la parole adressée par le Seigneur au prophète Jérémie: «Avant même de te former au sein maternel, je t'ai connu; avant même que tu sois sorti du sein, je t'ai consacré». Nous avons là, me semble-t-il, la première voie de la Providence. À cette première voie providentielle de base, devait faire suite l'influence bénéfique des parents de Claude Poullart, des gens profondément chrétiens et d'une piété non équivoque qui l'ont orienté dès sa tendre enfance dans une vie de foi authentique et profonde. Cette influence providentielle certaine qui ne s'est jamais démentie a été secondée de façon importante par celle des maîtres jésuites de notre fondateur à l'Académie de Rennes d'abord mais aussi au Collège Louis-le-Grand où il avait élu domicile pendant la troisième année de ses études de droit à Paris, comme nous l'avons vu. C'est la troisième voie providentielle. Tous les étudiants ainsi que les biographes de Claude-François Poullart des Places s'entendent pour considérer l'amitié profonde entre notre fondateur et celui des Montfortains comme une amitié tout à fait féconde qui fait de Louis-Marie Grignon de Montfort une autre voie certaine qu'a suivi la Providence pour inspirer à Claude Poullart le choix de sa vocation. C'est la quatrième voie. Enfin, on ne saurait oublier le directeur de la retraite de 1700 (1701?)qui l'a conduit à sa décision définitive.

Une parenthèse

Ce que nous venons de voir sur les voies de la Providence dans la vie de notre fondateur pourrait conclure cet entretien. Je vous demanderais cependant de me permettre d'ouvrir ici une parenthèse pour vous partager ma conviction profonde que c'est en très grande partie par l'intermédiaire de ce que j'appellerais le ministère d'hommes et de femmes fidèles aux inspirations de l'Esprit Saint au plus intime de leur conscience, des personnes rencontrées sur le chemin de nos vies, que la divine Providence nous illumine, qu'elle nous guide et nous prodigue ses grâces, dans le respect total de la liberté de ces complices de son amour et de notre propre liberté, et non par d'invisibles ficelles tirées je ne sais d'où ou par des coups de baguettes magiques aux effets contraignants et irrésistibles. Il me semble que la vie de Claude-François Poullart des Places que nous venons de parcourir nous en fournit un exemple lumineux. Il suit de ce que je viens de dire qu'on ne peut remercier Dieu d'être ce qu'on est sans devoir remercier du même coup une foule de personnes. J'ajouterai aussi, avant de fermer la parenthèse, que la vie de Claude-François nous donne à réaliser qu'être fidèle à soi-même c'est être fidèle à Dieu et vice versa. Devrais-je ajouter encore, avant de fermer la parenthèse, que pour moi la Providence, ce n'est pas Dieu agissant à notre place ou nous forçant, si suavement que ce soit, à agir dans un sens donné. Pour moi, la Providence, c'est Dieu qui, par l'Esprit Saint présent au plus intime de nos personnes, nous inspire, directement et indirectement, d'agir librement comme il faut pour qu'advienne son Royaume et qui nous en donne les moyens par nature et par grâce. Ceci dit, je ferme la parenthèse.

Conclusion

Nous en venons donc à la conclusion. Ici, j'aimerais me référer à un article de Gérard Bérubé intitulé À chacun son sommet paru dans le journal Le Devoir du 12 août dernier, article où l'on peut lire une pensée de Bernard Voyer, le grand conquérant de L'Everest, du Pôle Nord et du Pôle Sud, disant, et je cite: «On va à la montagne pour vivre. Ça ne donne rien de rêver à sa vie. Il vaut mieux vivre ses rêves.» Claude-François Poullart des Places a commencé à vivre les siens à fond à la conclusion de cette retraite de l'année 1700 (ou 1701) et, à partir de ce moment, il les aura vécus jusqu'au bout ces rêves qui avaient nom «vocation sacerdotale» et qui ont fini par faire de lui notre insigne fondateur.

Jean Labrèche c.s.sp.
(6 octobre 2002)